Qui suis-je?

Je suis née à Verviers (Belgique, Province de Liège) d'une famille vagabonde par nécessité. Oncles, tantes, grands-parents avaient soit vu le jour sous d'autres cieux, soit vécu sous ces autres climats, vu ces rivages encore purs de tourisme, chevauché dans les pampas ou bravé les flots sur des voiliers qui tanguaient vers l'Est ou l'Ouest. Les affaires familiales les envoyaient en Australie, Argentine, Uruguay, et une arrière-grand-mère a même vu le jour à Batavia, dans les Indes Néerlandaises. Ça fait beaucoup de choses à imaginer, beaucoup de personnages hauts en couleur à fréquenter, beaucoup d'histoires saupoudrées d'épices lointaines à écouter. Je suis donc partie aussi, moins loin, mais avec le même appétit pour ces "autreparts" que je voulais savourer. J'ai écrit bien des lettres, décrivant mes péripéties, mes sorties, mes coups de foudre culinaires ou pour des lieux pleins de merveilles. J'écrivais, j'écrivais, j'écrivais. Et finalement j'ai entendu ce que ça voulait dire. Ecrire, c'est "ce que je fais dans la vie". Le reste, c'est pour manger et ... écrire!

Editions Chloé des lys à Barry
Editions Librisme (Suisse)

Pour commander (attention: Chloé des lys ferme pour les vacances : deux mois d'été, deux semaines à Noël et Pâques!):
chloe.deslys@scarlet.be
www.chapitre.com

ou dans une des librairies mentionnées sur les sites:
www.editionschloedeslys.be
www.editions-librisme.com/vente.php 



Vendredi 9 mai 2008

La première fois que je suis allée en Amérique, c'était suite à l'invitation téméraire de mon correspondant Creek, Chester et de Ruby, sa femme Chocktaw. Le voyage était long et fatigant, ainsi que réfrigérant car la température en cabine aurait nécessité, en plein mois de mai, un anorak et des chaussettes de laine! A Chicago j'ai suivi au galop le troupeau des touristes qui changeaient d'avion mais devaient au préalable récupérer leurs bagages et les faire ré-enregistrer en un temps record. A Denver j'ai piqué un sprint désespéré dans le terminal sans fin car ma correspondance se trouvait de l'autre côté d'une part, mais aussi ne me laissait qu'une dizaine de minutes pour accomplir cet exploit. Mais mon coeur heureux galopait, lui, sur la prairie parcourue de bisons parce que là, à Denver, il y avait des Indiens un peu partout, et enfin, enfin... j'étais au pays des Indiens!

A Oklahoma City, Chester et Ruby m'attendaient, droits comme des statues, le visage un peu tendu: j'allais passer deux semaines avec eux, chez eux, dans leur vie, et nous ne nous connaissions que par lettres. Ruby lui avait coupé les cheveux, sans doute en pensant à autre chose car sur sa belle tête hérissée de crins blancs et raides, quelques mèches avaient échappé au massacre, proclamant leur indépendance. Je les ai embrassés mais ils se sont raidis, tout en cédant poliment. Et nous avons pris la route pour Ada, la petite ville où ils habitaient, à deux heures de route. Il faisait déjà noir, et j'étais, moi aussi, assaillie par l'angoisse de ces deux semaines à vivre avec eux.

Nous avons déposé Ruby à son travail de nuit - une usine qui produisait des bols et récipients divers en plastique - et sommes arrivés silencieusement à la maison. En prévision de mon arrivée, ils avaient loué un divan sur lequel j'allais dormir, et un fauteuil. Sans vestibule ou entrée, on se retrouvait dans une pièce-capharnaum, où Chester avait sa vieille Remington dans un coin près de la fenêtre, son papier à lettres, ses crayons à dessin, et une chope de céramique remplie de plumes de tailles variées. C'est là qu'il écrivait son courrier et sa "Newsletter", là qu'il travaillait aux illustrations d'un livre qui ne serait publié qu'après sa mort, Life with the Little People. Une vieille TV, un petit sofa, et le mobilier loué pour ma venue remplissaient le tout. Aux murs, un calendrier et un porte-bonheur chinois (Tim, leur fils, était serveur au restaurant chinois de la ville), un joli dessin fait par Jon Tiger, son neveu, et une très belle photo faite en studio de Baby Lane, le fils de Tim, avec Dawnelle, la fille de sa compagne, entourés de jeunes lapins.  Ca et là, des abat-jour et vases recouverts de plastique pour les protéger de la poussière. En enfilade avec cette petite pièce encombrée il y avait une autre chambre avec une table et des chaises, et enfin la cuisine où s'empilaient partout des tours instables d'assiettes, casseroles, récipients en tous genres et de toutes tailles, sales. Ma première mission fut, le lendemain, de tout laver! La pauvre Ruby avait deux places de travail: elle se levait tôt pour son travail de jour, revenait vers 17 heures, dormait deux ou trois heures et repartait pour son travail de nuit. Chester, son majestueux époux - car il était assez gros, mais ayant une taille imposante il portait ce surplus de kilos avec prestance - était en invalidité pour cause de diabète et passait de paisibles journée de farniente.

Devant chez eux, un arbre avec un woodpecker dans un trou. Et des Indiens parcourant la rue, des Indiens adeptes du body building et trop musclés, à la démarche lente, au maintien droit, aux bras tatoués, à la belle peau cuivrée. Jamais on ne fermait la porte à clef, même si on partait pour plusieurs heures. Les maisons du quartier étaient toutes entourées d'une pelouse et bordées d'arbres feuillus qui donnaient de l'ombre et d'où s'échappaient le bruissement et le chant des oiseaux.

Chester et moi partions dans un vieux mini-van, et il me faisait découvrir son Oklahoma. Ada, sa ville dont je n'ai pas eu le temps de voir le "centre" en la traversant en voiture, tant il était petit! Une "broad street" anonyme et sans attraits, bordée de magasins aussi originaux qu'une succession de garages. Le soir, les vitrines des salons de coiffure, des Nail Salons et Beauty Parlors étaient illuminées par des néons fluos violets ou rouges, leur donnant, à mes yeux, l'aspect de maisons closes. Pas de terrasses, pas de cafés sympas, pas de jolies boutiques ... juste le strict nécessaire, et encore... Nous sommes allés manger chez Bob Bar-Be-Q, dont Chester me vantait la viande cuite sur le bois d'hickory dans ses lettres, mais ce fut une autre déception: la viande était servie sur une assiette de carton, dans un sandwich désespérément mou, et nageait dans un amas de sauce qui partait à l'assaut de mes joues et se répandait entre mes doigts. Et le cadre était aussi riant qu'un hangar. Mais je réprimais quand même un sourire à la vue des hommes qui ne quittaient pas leur chapeau pour manger!

Certains paysages évoquaient, pour moi, l'Aveyron, avec de frais cours d'eau, des forêts lumineuses, une douceur de vivre "bien de chez nous" et des orées où tournaient, paisibles, de vieilles roues à aube scintillantes d'eau. D'autres paysages étaient plus secs, avec une herbe déjà jaunie, une végétation plus rare, la terre rouge et brûlante, la fameuse Red Earth d'Oklahoma.

Suzy, la mère de Chester, 94 ans, vivait à Eufaula, Fallah comme disent les Cherokees, ce qui veut dire ils se sont séparés ici et sont partis ailleurs. C'était une bien jolie vieille dame qui ne parlait pas l'anglais mais le comprenait. Alitée, elle m'a reçue en se couvrant la bouche de la main: il ne lui restait pas une seule dent. Mais quand je lui ai rappelé qu'elle était venue au monde dans le même état et que ses sourires avaient ravi les siens, elle m'offrit un coup d'oeil sur un plaisir évident et charmant qui découvrit ses gencives et son esprit encore coquet et rieur. Son petit-fils, Jon Tiger, vivait avec elle et en prenait soin, tout en peignant de très belles toiles. Dehors, nous sommes allés sur la tombe du grand-père de Suzy, le mythique Jock O Gee de la légende Cherokee. Ce n'était qu'une vieille stèle presque effacée se dressant de guingois parmi les herbes folles dans ce petit cimetière familial paisible et jamais oublié des visiteurs. Dans la prairie d'herbes sauvages et parfumées, un cheval a marché derrière nous, chassant les insectes de la queue, analysant mon odeur et ma démarche. Un coyote a jappé et pendant un très court instant je me suis vraiment retrouvée au pays des Indiens: la même herbe sous mes pas, le même ciel du soir tombant aux lueurs de soie mauve au-dessus de moi, les narines et oreilles emplies des mêmes traces de vie éternelle et immuable.

Un soir la compagne de Tim est venue me chercher, elle voulait acheter des canards pour leur étang et il y avait une vente à l'encan dans une grande grange. Assises sur des gradins de planches appuyées sur des tonneaux, nous regardions défiler chevaux, chiens, poules, lapins, veaux, et le débit rapide de l'encanteur était comme un bourdonnement nasillard qui s'arrêtait parfois brusquement pour repartir aussitôt. L'assemblée était faite de fermiers en salopette et chapeaux, qui faisaient de discrets signes de la main à l'encanteur, et crachaient de long jets de chique de tabac dans la paille. Une fois les deux cannetons achetés, nous sommes rentrées et les avons libérés de leur carton dans le living de Chester pour admirer leur insouciance.

Avec Chester, Ruby et Baby Lane, nous sommes allés au Grand Canyon. A tour de rôle nous dormions sur le lit à l'arrière du van, et les routes semblaient infinies. La nuit de gros camions enluminés nous dépassaient dans un souffle bruyant, couvrant pendant un moment la musique country qu'affectionnait Chester. On faisait des stops intrépides dans les diners pour se remplir l'estomac de crèpes au sirop, café et jus d'orange, le tout servi par des dames en tablier de nylon rose, mâchant du chewing gum, un bic enfoncé dans la laque des cheveux. On dormait dans des motels qui se ressemblaient tous, laissant vite une sensation de familiarité somme toute agréable. A Flagstaff Ruby a acheté des ingrédients indiens: de la confiture de cactus, de la farine de maïs bleu, et des pastèques à manger en chemin. En parcourant le plateau de Coconino je me suis étonnée de sa fraîcheur et de la présence de bouleaux aux tronc clairs, de cerfs bondissant furtivement, alors que, je le savais, nous approchions du Grand Canyon que je croyais si aride. Chester m'a demandé de fermer les yeux, et de descendre de la voiture en lui tenant la main. Et j'ai enfin pu lever les paupières sur cet émouvant triomphe de la nature sur le temps, et vibrer à ses couleurs, me bercer de ses bruits. Il n'y avait rien à dire, et tout à accueillir, y-compris cette sensation de l'infiniment provisoire face à l'infiniment stable. L'ombre descendait déjà, colorant d'ocre et de violet les stries séculaires. Tout au fond, le Colorado luisait d'un reflet métallique.

Assise sur un banc avec Baby Lane, Ruby coiffait ses longs cheveux gris. Nous étions tous si heureux!

Nous avons repris la route pour Ada. Quelque part en campagne Ruby a mis à nu une racine de sassafras pour en faire du thé à la maison. A l'entrée d'Ada, Tim nous attendait à une station service, impatient de retrouver son fils qui, il faut bien le dire, avait cessé d'apprécier l'aventure et pleurait beaucoup pour nous distraire.

Deux jours plus tard il y a eu la fête donnée en mon honneur chez Tim. Il habitait un trailer dans un énorme terrain sur une colline boisée. Les deux cannetons avaient pris possession de l'étang, qu'ils partageaient avec des poissons-chats et des tortues d'eau. Parents et amis étaient venus avec des cadeaux et des paroles de bon retour. Des Chickasaws, Kickapoos, Hopis, Chocktaws, Seminoles et Creeks étaient installés sur des couvertures au sol, avec des enfants silencieux et calmes aux regards graves. Il y avait aussi Robert Perry, qui écrivait le livre en collaboration avec Chester, et sa mère Rose. Ruby et d'autres femmes s'affairaient sans relâche pour apporter des montagnes de nourriture indienne, et un ami de Tim, noir de la Louisiane, avait fait du dirty rice et s'occupait du barbecue. Pas de musique, juste le bruit du vent dans les feuillages, le chant des oiseaux, le bavardage entrecoupé de rires discrets des invités. Et puis les discours de Chester, assis sur une chaise pliante avec autant d'allure que s'il était sur un trône et qui faisait le conteur sur son nouveau sujet d'épate: moi. Comment  je n'avais jamais mangé de meilleure viande que chez Bob Bar Be Q, comment on m'avait, dans un motel, donné la clef d'une chambre déjà occupée dont j'avais presque enfoncé la porte sans réveiller les occupants (heureusement, car on a la gâchette facile dans ces Etats-là!), comment je n'avais pas compris comment sortir le journal du distributeur sous la pluie battante et illuminée par les éclairs aveuglants d'un orage, comment j'avais bu l'eau de Sulphur et dit qu'on avait une source similaire à Spa, comment les Belges avaient bien changé depuis la guerre, comment..., et comment...

A l'aéroport Ruby m'a serrée dans ses bras en disant brusquement "come back!". Deux semaines à Ada! Ils me manquaient déjà et j'avais les larmes aux yeux en m'éloignant. Chester fuyait mon regard et luttait contre les larmes.

Arrivée à Bruxelles, je me suis mise au lit l'après-midi, épuisée. Au réveil, pendant trente secondes au moins, je ne reconnus pas du tout ma chambre et me demandai avec inquiétude où j'étais. A la même heure, Chester se réveillait de sa nuit, déconcerté, et s'est assis devant sa vieille Remington. "Ce matin" m'écrivit-il, "je me suis levé. Tu n'étais plus ici, mais bien ton esprit"... Peut-être pendant ces trente secondes en effet!

Et le joli dessin de Jon Tiger qui était au mur du capharnaum, Chester me l'a donné. The Winter Cap.


Par Edmée De Xhavée - Publié dans : USA
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Jeudi 1 mai 2008
C'est juste après le froid morose de la fin de l'hiver, avec ces branches mortes et feuilles noircies et ramollies qui émergent de la neige, une neige souillée et lasse. Et juste avant ces journées de lumière et parfois de moiteur d'un été qui fait palpiter les jardins et bronze les corps. C'est cette saison où tout semble une nouvelle fois possible. Peut-être le rosier mort va-t-il offrir un bourgeon miraculé. Peut-être la marmotte - Charlotte! - aura-t-elle à nouveau des petits que nous verrons traverser la pelouse. Peut-être Lola et ses amis - la bande de dindons sauvages du quartier de moins en moins sauvages - oublieront-ils de manger mes fleurs cette année. Peut-être même arriverons-nous à reconnaître Simone et Gastonne, ces jeunes dindes si familières l'année passée, tout comme l'est encore Lola pour l'instant. Peut-être la famille de lapins de garenne se sera-t-elle un peu reconstituée, profitant du fait que notre chat Zouzou est un Nemrod en arrêt de maladie encombré d'une large minerve de plastique depuis deux semaines. De quoi laisser les lapereaux devenir des lapins rapides...

L'air est léger, fait frissoner la peau le matin dans une caresse fraîche comme un torrent aérien. Les branches des arbres se devinent encore, tachetées d'un timide plumetis de vert tendre. Le soleil est impertinent et fait cligner des yeux. Les jacinthes, narcisses et tulipes sont à la fin de leur cantique, les violettes et pervenches entament le leur, accompagnées par les azalées flamboyantes. Le chèvre-feuille enlace avec de plus en plus de passion l'affreuse haie de vinyl que notre voisin a trouvé bon de placer entre nos jardins. Le vieux lilas au tronc tordu d'un autre voisin exhale son souffle étourdissant. La terre a cette senteur de vie sauvage, c'est tout juste si on n'en voit pas les pulsations voluptueuses.

Mille gazouillis et chuchotements vibrent: le tamia et son petit tchip-tchip trompeur puisqu'il n'est pas un oiseau. L'écureuil gris qui parfois, inquiet à tort, émet son long soufflement menaçant en me toisant quand je franchis mon seuil vers "son" arbre. Et les chorales et cris des geais bleus, chickadees à tête noire dont le joli ventre rose-beige frémit délicatement, les goldfinches jaunes qui inclinent vivement leur tête noire, les american robins qui rebondissent dans l'herbe jeune parmi les pissenlits et marguerites fragiles, les frôlant de leur ventre orangé et blanc, le ravissant cardinal du nord, rouge vif avec sa huppe arrogante et ses ailes bordées d'un feston noir, les gracieuses mourning doves à l'envol musical ... Le couple de faucons à queue rouge, nous préférons ne pas l'entendre, car ils ont eu l'audace d'essayer d'attraper notre cher Zouzou en équipe. Bonnie and Clyde! Le pivert au ventre rouge, gorge blanche et plumage noir strié de blanc martyrise les troncs d'arbres de son toc-toc-toc rapide.

Bien sûr il y a aussi, trois fois hélàs, le bruit des différents engins brise-tympans que le voisinage utilise: tondeuses à gazon, cisailles électriques, souffleurs de feuilles mortes, que les malheureux utilisent en se protégeant les oreilles, recouverts de lotion anti-moustiques et portant un masque. Et des chaussettes contre les tiques! Le jardinage est pour eux une aventure ramboesque, il faut un équipement spécial, le danger est aux aguêts. Nous tondons avec une petite tondeuse mécanique, ramassons au rateau, coupons au sécateur, scie et cisaille. Le soir, c'est avec fierté que nous sentons nos pauvres muscles qui n'en peuvent plus, et pensons avec orgueil aux prouesses accomplies. Nos voisins, eux, rentrent au dedans avec la crainte de commencer une surdité, d'avoir récolté une tique minuscule qu'ils ne verront que quand ils seront atteints de la maladie de Lyme, ou d'avoir été piqués par un moustique porteur d'un virus mortel. Sans parler de la possibilité d'avoir respiré un pollen.

On commence à remiser les vêtements chauds, et à remettre en forme et fraîcheur les vêtements légers de la longue et belle saison. On ouvre les fenêtres en grand, la main s'attardant avec plaisir là où le soleil a laissé son baiser brûlant. Que le printemps entre! Que la fête commence!

C'est comme l'aurore d'une nouvelle vie. On sourit sans y penser, sans le savoir, comme les bébés qui "rient aux anges"...

Le printemps, enfin!

Par Edmée De Xhavée - Publié dans : Personnel
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Vendredi 25 avril 2008
Ma mère s'en allait. Lentement mais sans détours elle s'engageait sur un chemin invisible. Nous en parlions au téléphone, et bien souvent elle terminait notre conversation par un "à la prochaine fois, si celle-ci n'est pas la dernière!". Nous avions convenu que lorque son état s'aggraverait trop, je reviendrais pour la voir encore.

Une nuit pourtant elle m'est apparue en rêve. La trentaine sans doute, joyeuse, facétieuse, elle me disait: "Il faut en profiter, je n'en ai plus que pour quarante jours!". Au réveil, j'hésitais: rêve ou message? La sensation n'était pas nette. Deux ou trois semaines plus tard son médecin m'a appelée pour me dire qu'on entrait dans les dernières semaines, que le départ était imminent. J'ai donc pris les mesures pour rentrer. Le coeur dans la gorge, car si mon rêve était en fait un message, elle allait partir pendant mon séjour.

Les avons-nous pourtant savourées, ces dernières journées! Elle était calme et prête. Lasse de souffrir. Juste un peu craintive, et curieuse devant cet inconnu qu'elle ne pouvait éviter.

Je suis revenue chez moi, la vie en suspens, me demandant comment on faisait pour vivre sans sa mère. Et quarante jours exactement après le coup de fil du médecin, son corps vieilli et douloureux lui a enfin rendu la liberté, lui permettant de se répandre dans un univers que je connaîtrai lorsque ce sera mon tour.

De son côté, elle m'a raconté, lors de ces tendres dernières journées vécues comme une étrange communion solennelle, avoir eu la vision d'un ami très cher. Il se tenait à la porte de sa chambre, l'avait regardée sans rien dire, et avait disparu. "Peut-être est-il mort" avait-elle conclu. Lorsque, ayant retrouvé la trace de cet ami pour lui annoncer le décès de ma mère, je lui en ai parlé, il m'a dit avoir essayé de l'appeler au téléphone trois jours en suivant sans succès, au moment où elle l'avait "vu"!

Et que dire de cet autre "rêve" qui comporte un côté comique malgré tout? J' y rencontrais celui qui fut "l'homme de ma vie" bien des années auparavant. Nous étions dans une station de métro, et l'un montait dans une rame tandis que l'autre restait sur le quai. Je ne sais pas qui restait et qui partait... Mais il me disait : "Je ne t'oublierai jamais, car tu m'as donné tes 25 ans!". Et moi, dans mon rêve, je me rengorgeais : "25 ans? 25 ans? Bon, s'il croit que j'ai 25 ans, je ne vais pas le contredire!" Car j'en avais trente de plus au moins! Cependant au réveil j'ai réalisé que oui, je lui avais donné mes 25 ans ... à l'époque où nous étions ensemble! Et il en avait vingt de plus. Etait-il mort? J'ai contacté un de ses amis à Paris, un sculpteur, et ai appris que non, il allait bien, et habitait Montpellier, rue des Abeilles. Je lui ai écrit, et nous nous sommes échangé deux ou trois lettres, la dernière m'arrivant, hélàs, d'un hôpital de Montpellier. Et puis le silence. Je ne peux m'empêcher de penser que ce rêve était un appel, autant de moi que de lui, pour arriver à remettre un soleil d'or sur ce que fut notre histoire que le temps avait nettoyée de tout ce qui l'avait rendue impossible, lui rendant tout son éclat.

Il y a aussi cette histoire qui me hante et qui me vient de mon ancien professeur de comptabilité (oui Adèle, ton papa!). Lorsque lui-même était étudiant, un jour l'instituteur s'était brusquement couvert les yeux des mains, emmuré dans une vision de mort. Puis, blême, il avait annoncé à la classe que son fils - qui vivait au Congo - venait d'être jeté aux crocodiles.

Il y en a tant! Je finirai par celle-ci, qui m'a valu de gagner un très beau livre aux éditions l'Ermitage ("Cadeau" d'Apolline Elter):

Le cadeau de mes rêves


C’était le temps de mes fiançailles. Faire-parts, énervement, choix du menu, liste des invités. On vérifie l’état des grands nappages et de leurs serviettes assorties, on perd un peu la tête, on se chamaille. Avec ma mère, nous trottons dans les magasins où nous voulons déposer une liste. Elle me guide dans des choix qui sont, dit-elle, des valeurs sûres. L’argenterie Christofle. De la vaisselle de porcelaine italienne. Une pointe d’excentricité aussi : dans le petit magasin provençal nous avons déniché des verres à pieds trapus soufflés à la main, où de belles bulles d’air captives semblent pétiller.


 

Et moi, je laisse traîner mon regard sur un service à déjeuner « bistro » : grosses tasses et assiettes blanches au bord souligné d’un trait noir très fin et d’un autre, plus épais, d’un bel orange vif. Il est complété par un service à fromage qui me fait presque japper de supplication. Chaque assiette est décorée d’une vache, chèvre, brebis, et de lettres noires en somptueux pleins et déliés qui énoncent avec chic : Camembert, Roquefort, Bleu d’Auvergne… Mais ma mère secoue la tête, non, il faut que l’on m’offre l’argenterie, la vaisselle, sans être distrait par mes ovins et bovidés.


 

Et voilà que, tout à ma frustration sans doute, dans la quiétude de ma nuit de presque chaste fiancée, je rêve que le merveilleux service m’est offert par mon parrain.


 

Au réveil bien sûr... je secoue les épaules. Mon parrain est l’homme le plus classique qui soit, et pas imaginatif pour un sou. Il demandera ce qu’il y a sur la liste, fera un rapide calcul mental pour évaluer le poids financier de sa décision, et fera livrer avec sa carte de visite. « A Pupuce, tous mes vœux de bonheur, Jean-Marc… »


 

Mais c’est en personne qu’il est venu, chargé comme Saint-Nicolas (ciel, toutes ces assiettes, et les tasses, et le plateau à fromage !) Et j’ai « su », avec un tel calme que j’ai dit en souriant « Je sais ce que c’est » Je ne me trompais pas. Les seuls à être très surpris étaient mon cher parrain et ma mère.


Des années plus tard, ma chatte Marie-Salope a tout renversé et cassé en jouant à l'alpiniste dans l'armoire. Mais c'est resté le cadeau de mes rêves.


Ah! Le pouvoir télépathique de l'amour!

 


Par Edmée De Xhavée - Publié dans : Personnel
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Samedi 19 avril 2008
Du lointain passé de Millie, nous ne savons rien. Ou nous savons ce que nous pouvons conclure d'après son comportement. Elle a sans doute été séparée du reste de la nichée assez tôt car elle ne sait pas comment on  joue avec les autres chiens. Et, chiot bien solitaire, il semble que les humains ne jouaient pas non plus avec elle, car à part dépecer de vieilles liquettes et chaussures avec une joie évidente, elle ne joue pas du tout. Si on lui lance une balle ou lui donne un jouet, elle nous sourit poliment avec un regard qui dit clairement: "Ça t'amuse, ça?". Pendant longtemps le moindre bruit de chute d'objet ou une hausse de voix l'envoyait se terrer aussi loin que possible, et la vue des couteaux de cuisine la pétrifait.

Nous savons aussi qu'elle vivait en Virginie,  Etat où, malgré un nom romantique, on n'est pas tendre avec les animaux. Un chien est en général un chien de combat, d'élevage, ou de chasse. Et on tire à vue sur les chiens errants, ou sur une chienne de race incertaine qui attend une portée. Elle a peur des groupes d'enfants et des adolescents. Non... elle en est absolument terrorisée! Une de ses pattes arrière est un peu de travers (cassée?), il y a une coupure nette de 4 cm sur son cou (couteau?), et sa tête entière est constellée de petites blessures où le poil ne repousse plus. Sur le haut de ses cuisses, deux durillons durs comme du cuir: maigre au point que ses os saillaient, elle n'avait que du ciment ou du carrelage pour s'asseoir.

Et  un jour, elle a été attrapée au filet par la fourrière. Enfuie? Abandonnée? Chassée? Peut-être, car elle attendait une portée de petits. Les bonnes âmes ne manquent pas dans ces Etats aux moeurs rudimentaires, et il y a des organisations tenues par d'incorrigibles ennemis de la souffrance, dont les membres visitent régulièrement les fourrières, essayant d'identifier les chiens ou chats les plus beaux, gentils, jeunes... Adoptables, en somme! Et par le premier hasard bienveillant de sa vie, Millie a été considérée comme une bonne candidate au bonheur, sauvée in-extremis la veille de ce qui devait être son dernier jour. Son sauveur l'a ensuite confiée à une "maman d'adoption" provisoire, le temps de s'assurer de ses qualités ou défauts, de l'habituer à une relation sociale avec les humains, et pour elle de mettre au monde ses petits. Sept petits, plus deux mort-nés. Elle a pris soin d'eux avec beaucoup de dévouement nous a -t-on assuré, et l'organisation a mis sa photo et celle de ses petits sur le web. Millie s'appelait alors - oui, on est du sud ou pas... - Dolly Roma ! Et c'est un refuge du New Jersey qui par un autre bienveillant hasard, avait de la place et a décidé de la prendre. Une fois ses petits adoptés, on l'a chargée dans une voiture, et elle est arrivée à South Orange.

Par hasard, nous cherchions un chien au caractère calme pour ne pas traumatiser nos 5 chats. Et nous avions vu en ligne la photo d'un certain Bodie, un jeune chien roux et blanc, qui avait été maltraité et avait peur de tout. Il fallait, disait la fiche qui accompagnait la photo, lui rendre confiance. Parfait !, pensions-nous, il ne claquera pas férocement des dents devant nos félins qui n'auront donc pas à lui apprendre que les maîtres, ce sont eux ! Mais Bodie, depuis la photo et sa fiche signalétique, avait été outrageusement gâté au refuge, et ce n'était plus la confiance en lui qui lui manquait, que du contraire! Nous imaginions déjà nos chats passant devant nos yeux en hurlant, missiles hérissés fendant l'air de haut en bas et de gauche à droite. Et un Bodie au nez labouré. À notre consternation devant cette heureuse métamorphose pour lui, certes, mais trop miraculeuse pour nous, quelqu'un a alors suggéré: "Et si j'allais chercher Dolly Roma? Elle a la même couleur, et aime les chats!" On nous spécifia qu'elle venait d'arriver et avait passé la nuit dans la cat room !

Et on nous l'amena. La tête basse, le regard las, le bout de la queue s'agitant par politesse mais sans entrain. Le poil clairsemé et triste. Des croûtes partout, des tiques séchées accrochées ça et là. Les mammelles enflammées. De longues stries de sang sur les pattes et les oreilles. L'air d'avoir 15 ans au moins. Et une gratouille non stop. Scratch scratch scratch! Scratch scratch scratch! A côté de Bodie, elle ne payait pas de mine, pas du tout ! Je m'informai de ses croûtes et une des bonnes âmes volontaires du refuge me dit que c'était une simple allergie, que ça allait partir tout seul avec du bénadryl. Une autre nous dit sans frémir qu'il s'agissait de la gale, mais pas la contagieuse. Un peu consternés nous l'avons prise quand même. Elle avait certainement besoin de reprendre confiance, elle! Pour la modique somme de $250 on nous a "donné" Dolly-Roma, son collier, sa laisse, trois bouteilles de shampoing pour chien à l'avoine, et trois capsules de bénadry, plus une ristourne pour la faire stériliser.

La voiture empestait. Elle n'avait pas voulu y monter, et une fois arrivés chez nous, elle refusa d'en descendre. On a dû la porter. Indifférente à un destin qu'elle n'avait jamais contrôlé, elle se grattait. Scratch scratch scratch! Scratch scratch scratch! Les chats étaient scandalisés. Indignés. Seul, Zouzou s'approcha aimablement, curieux de cette étrange chose à l'odeur prenante et aux moeurs mystérieuses, et ils se reniflèrent. On installa la cage dans notre chambre à coucher, pour qu'elle ne se sente pas seule. Mais j'étais pensive: cette odeur allait-elle pénétrer la garde-robe, nos vêtements, nos cheveux à la manière d'un feu de bois - mais sans son charme?

Lorsqu'on voulut la sortir pour promener, convaincus qu'elle allait adorer ça, elle prit l'air d'une condamnée à mort. Elle ne voulait pas quitter la maison. Elle consentit à peine à faire quelques pas vers la gauche, puis quelques pas vers la droite, refusant de quitter la maison des yeux. Elle voulait avoir un endroit où elle allait rester, qui serait chez elle. Une fois cette "promenade" terminée elle manifesta de la joie en sautant sur la porte. Maison, enfin!

Elle  mangeait bien, mais ne cessait jamais de se gratter. Scratch scratch scratch! Scratch scratch scratch! Elle ne dormait pas, et nous non plus. La cage vibrait de tous ses barreaux du soir au matin. Ses oreilles et ses pattes saignaient, lacérées par ses griffes. Le bénadryl ne faisait rien, et nous, nous n'avions pas de valium! On réalisa aussi qu'elle n'entendait pas bien.

Finalement, après plusieurs visites, analyses et soins ruineux chez le vétérinaire (d'où son nom de Millie car elle nous coûtait des mille et des mille...) on a découvert qu'elle n'avait ni la gale ni une banale allergie. Sa thyroïde ne fonctionnait pas bien, et deux petites pilules bleues par jour - à vie! - font merveille. Elle avait une infection dans les oreilles qui les bouchait ou presque, et un nettoyage régulier lui a rendu une ouïe d'Apache. Et elle ne mange que de la nourriture spéciale au poisson et pommes de terre.

Un an et demi plus tard - et quelques milliers de dollars de moins - c'est une jeune demoiselle de trois ans, assez réservée au calme distingué qui sait cependant qu'elle peut se permettre l'une ou l'autre impertinence de temps à autre. Elle a gardé sa terreur des groupes d'enfants, mais les aime s'ils sont un par un. Elle s'entend avec les chats, n'ayant pas contesté le fait qu'ils sont les maîtres, et leur demande même de jouer avec elle. Cependant, ils ne comprennent pas les règles du jeu et se contentent de se dresser sur leurs pattes arrières et de frotter amoureusement leurs moustaches contre ses babines. Elle sent bon "le petit flocon" d'avoine, son poil est luisant. Elle adore se promener pendant des heures dans les forêts, regarder les biches qui s'encourent, les dindons sauvages qui mangent sur notre balcon, la marmotte qui vit en-dessous du même balcon et aura bientôt ses petits. Elle ne joue toujours pas, ou presque. Mais ses peurs se sont estompées. Elle ne sait pas combien de hasards bienveillants se sont donné le mot pour qu'elle soit cette petite chienne aimée au destin sans surprises.

Et nous avons estimé que son anniversaire devait être aux alentours du 1er mai.

Bon Anniversaire donc, ma Millie!
Par Edmée De Xhavée - Publié dans : Animaux
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Vendredi 11 avril 2008
J'ai connu une femme fatale. Belle et fatale. Amusante et fatale. Damnante, tentante, pétulante. Mais ô combien fatale.

Lassée de son mari (ou était-ce lui qui...?), elle avait passé trois ans à hésiter entre lui et un certain M***. Quand l'un se rebellait, elle "prenait ses cliques et ses claques" et partait chez l'autre. Et vice-versa. Pendant un des interludes au cours desquels elle faisait la paix avec son mari pour le bien des quatre enfants, M*** et moi avons entamé une relation qui, lorsqu'elle en a eu vent, a eu le don de miraculeusement raviver son amour et sa passion. Belle, passionnée et, je l'accorde, tout à fait irrésistible, elle s'est jetée en larmes devant la voiture de M*** qui venait de la repousser, et a feint une syncope qui ressemblait à un coma profond. A l'écoute ravie des balbutiements inquiets de M*** et surtout en le devinant agenouillé auprès de son corps inerte et ravissant, elle est revenue à elle dans la pose la plus gracieuse et innocemment provocante qui soit, et en prise à un désespoir bien flatteur pour un homme qui, ne l'oublions pas, avait l'indécision et la faiblesse pour habitudes. Il me quitta donc sans prendre de gants, tout à la joie de se croire, une fois de plus, le seul, l'unique, le plus fort. Le fait qu'à son insistance j'avais renoncé à mon bail et mon travail prit tout son sens pour lui: ça n'avait aucun poids en face du retour de la belle qui, elle le jurait, allait rester pour toujours cette fois.

Le toujours dura une année. Une année d'étreintes exquises et insultes hurlées à s'en faire exploser les veines du cou, les premières se raréfiant et les secondes devenant le pain quotidien. Mais la belle - qui était, j'insiste, très belle - sentant à nouveau l'appel sauvage de son instinct maternel et conjugal eut une idée qui allait lui donner le beau rôle. Elle se débrouilla pour trouver ma trace, et me contacta.

Je ne la connaissais pas, et avais repris ma vie là où je l'avais laissée, travail sûr et appartement en moins. Aussi n'ai-je même pas eu une pointe de colère quand j'ai entendu sa voix au téléphone. Elle me donna sa version des faits: décidément les choses ne marchaient pas entre eux, ça avait été une erreur, et il la lui reprochait sans cesse, cette erreur. Soi-disant, avec moi c'eût été le paradis. Elle voulait donc nous remettre ensemble. Elle n'ajouta pas que ce serait jusqu'à quand elle le voudrait de nouveau. Mais... qui, à part elle, pourtant si belle, aurait voulu d'un tel homme deux fois? Pas moi.

Par contre... j'avais pour elle la même curiosité que celle qu'elle avait pour moi. Et j'ai donc accepté sans ambages son invitation au restaurant.

Je suis tombée sous le charme. Un charme prudent et observateur, mais un charme! J'ai cependant quand même compris - en partie - pourquoi son mari et M*** avaient perdu tout bon sens. Elle était loin d'être parfaite: petite et dodue, courte sur pattes. Mais elle vous coupait le souffle, tout simplement.

Au cours de ce déjeuner généreusement offert dans le cadre de sa campagne de marketting qui consistait à me faire reprendre cet homme dont plus personne ne voulait, elle s'est peu à peu révélée, encouragée par mon affirmation selon laquelle je n'avais rien contre elle mais contre lui. Timidement d'abord, et avec de plus en plus de brio, nous avons pris à le décortiquer, l'analyser, le critiquer. On riait aux larmes à l'heure de l'espresso, et je crois que c'est un peu ça qui a fait que, finalement, elle n'est jamais retournée vers lui. Et pourtant... il lui avait accordé bien plus de valeur qu'à moi, car nous avons découvert que s'il récoltait pour moi les chocolats qu'il recevait lors des vols sur la compagnie Lufthansa (il était souvent envoyé en Allemagne pour travail par sa compagnie) pour me les offrir, ce que je trouvais assez radin, disons-le... à elle, il avait offert des boucles d'oreilles anciennes en or.

Bien entendu, elle ne manquait pas de cruauté, et s'est empressée de lui raconter sa démarche, notre rencontre, et le fait - surtout! - que je n'en voulais vraiment plus, mais alors... plus du tout! Même avec des pincettes. Et sa réaction - taper du pied en hurlant - nous fit glousser pendant notre sortie suivante, car elle s'était prise d'une grande amitié pour moi.

C'était une peste, une folle, une calamité dans la vie d'un homme. Elle laissait derrière elle des accents de folie. Ayant à nouveau quitté son mari et ses enfants, elle s'est liée à un metteur en scène de théàtre très doué. Naturellement, j'avais mes entrées gratuites aux représentations. Elle m'avait fait engager là où elle travaillait, et nous partagions le même bureau, où j'avais droit au récit de tous ses sortilèges pour bien capturer sa proie.

Un jour elle arrivait au rendez-vous en - appelons-la Circé, tout simplement! - Circé petite fille, avec des tresses (elle avait 40 ans), un petit pull marin, jeans au mollets, espadrilles blanches, air ingénu. Un autre jour il avait droit à Circé, business woman, avec chignon, talons aiguilles, et dentelle chantilly jaillissant comme par erreur du tailleur strict dont le premier bouton s'était ouvert tout seul... Ou encore Circé aux chairs en feu, bas à couture, jupe courte et crantée, décolleté vois-tu-mon-coeur-qui-bat?, boucles folles. Et lui, trop heureux d'avoir une quinzaine de compagnes en une seule, il s'exténuait dans la plus grande joie. Et finit par crier grâce, repos, break! A quoi la belle se jugea délaissée, et les insultes, bouderies et nouveaux pièges firent leur apparition.

Elle me demanda une fois de décrocher le téléphone et, si c'était lui, de dire qu'elle avait eu une syncope et qu'on l'avait emmenée à l'hôpital, que j'étais très inquiète. Vraiment inquiète! Il lui avait dit de s'en aller, et elle avait feint un raptus: elle l'avait mordu au sang. Et c'est lui qui était parti, suivi de gouttelettes rouges sur le sol. Heureusement, il n'a pas appelé car Circé m'amusait beaucoup, mais je n 'avais pas envie d'être complice dans cette corrida.

Pourtant, il tenait à survivre, le brave homme, et ne téléphona pas. Ni le lendemain. Ni plus tard. Elle devenait grise et aussi cernée qu'une tortue. Et trouva son salut dans un plan pour le reconquérir.

Noël approchait à grands coups de froid, et elle eût tout son temps pour parfaire les détails de ce plan. Elle savait qu'il avait prévu un repas de Noël avec la troupe théâtrale. Et sans aucune peur du ridicule, elle s'y est rendue. En Circé mère -Noël!!! Lentilles vertes pour ses yeux, bonnet rouge bordé de fourrure blanche, mini costume assorti, bas à résille, petites bottes à talon auxquelles elle avait cousu des grelots. Chargée d'une hotte pleine de ballons rouges en forme de coeur. Frissonnante, notre Circé s'était dissimulée derrière les fenêtres, le temps de trouver qu'il avait l'air bien triste sans elle, et est entrée. Toute la troupe l'a applaudie (je vous l'ai dit, elle était charmante et tout le monde fondait devant elle!) et lui, d'après elle, cachait difficilement son émotion. Et quand plus tard elle lui a dévoilé ses dessous rouges, il n'a eu que le temps d'espérer que cette fois ce serait différent.

Illusion, quand tu nous tiens! Ce fut de courte durée, et elle a couru se réfugier dans les bras d'un milliardaire que j'ai connu aussi. Je n'ai pas eu le temps d'assister à son martyr car j'ai quitté cette ville. Et quelques années plus tard, elle m'a écrit avoir enfin trouvé l'amour de sa vie, un militaire de carrière. Qui a du se dire qu'une vraie guerre serait une promenade dominicale en comparaison.

Nous avons été "amies" pendant quelques années. Elle avait toujours un cadeau, une idée de divertissement, une attention particulière. Ca faisait partie de son grand désir d'être inoubliable, unique. Ses enfants, croyez-le ou non, l'adoraient. Ne lui faisaient pas confiance mais l'adoraient. C'était une manipulatrice insurpassable. Une femme fatale qui m'a débarassée à temps d'un homme qui, finalement, ne méritait rien de mieux qu'une rencontre avec Circé!
Par Edmée De Xhavée - Publié dans : Italie
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Vendredi 4 avril 2008
C'est par mon ami Mario S*** (car j'avais deux amis qui portaient le même prénom, Mario S*** et Mario P***) que j'ai découvert Paolo Conte et la région qu'on appelle l'astigiano, le pays vallonné de l'Asti Spumante.

Mario (qui prononçait son nom à la piémontaise, Mério) était un bel homme calme et cultivé, fin bec, amoureux de la campagne. Surtout de celle du Monferrato d'où venait sa mère. Sans modestie inutile il insistait sur le fait que les femmes du Monferrato étaient parmi les plus belles. Et bien souvent il m'y emmenait depuis Turin où nous habitions tous les deux.

Dans la voiture, c'était la voix râpeuse et pleine de charme de Paolo Conte qui nous faisait chantonner, sourire et caresser nos esprits dans une rêverie à la fois paresseuse et rythmée. "Tra i Francesi che s'incazzano e i giornali che svolazzano. C'è un pò di vento, abbaia la campagna, e c'è una luna in fondo al blu..." (Entre les Français qui râlent et les journaux qui s'envolent. Il y a un  peu de vent, la campagne aboie, et au fond du bleu il y a la lune...) L'évocation des Français râleurs nous amusait, et la musique, d'une gaieté teintée de mélancolie, est entrée en moi comme les volutes de fumée d'un bon café noir, aromatisant mes pensées.

Sans hâte, fenêtres ouvertes sur l'air velouté par les ardents rayons du soleil, nous jouissions de la vision de ces villages aux toits rouges amoureusement enroulés autour de mammelons plantés de vignobles aux ceps antiques. Nous faisions une halte dans une minuscule auberge locale dont Mario connaissait le propriétaire. Il lui achetait quelques bonnes bouteilles de Barolo ou Moscato, et nous en buvions une tous ensemble dans de gros verres de cuisine en dégustant de la saucisse faite maison, assis dehors sur un banc contre le mur de pierre. Quelques remarques sur la qualité des prochaines cuvées, sur la saison touristique qui commençait, sur quelqu'un qui avait trouvé une manne de truffes - les truffes blanches du Piémont, bien plus recherchées que les noires -, et on reprenait la route pour nous rendre dans la maison que Mario et sa soeur avaient reçue en héritage. Nous y passions une après-midi de paresse et de bien-être exquis, papotant dans le jardin de choses inutiles et amusantes. Une jeune fille du village était très intéressée par Mario, et montait et redescendait sans cesse la rue devant la maison. Flatté malgré tout, il échangeait quelques mots avec elle, et une petite vanité bien naturelle changeait l'inclinaison de sa nuque et la qualité de son sourire quand il revenait vers moi.

Le soir venu, nous reprenions la route sous les rayons bas du soleil couchant qui étirait les ombres au sol et nous dirigions au nord-est d'Asti à La Braja, l'ancienne et splendide villa du vieux docteur de Montemagno transformée en restaurant. Nous nous installions au "dehors", l'équivalent piémontais d'un jardin, un jardin ravissant avec des abris de toile écrue et des lampions dans les arbustes. La brise du soir reposait nos peaux gorgées de soleil et nous devisions joyeusement devant nos feuilletés au fromage et truffes ou cuisse de lapin au four, accompagnés bien sûr d'un bon vin du terroir, sans doute un Barolo. Mario se plaignait avec bonhommie du fait que cet endroit faisait de son crâne - dont la ligne des cheveux reculait - un parfait terrain d'atterrissage pour les moustiques.

Plus tard, c'était de nouveau Paolo Conte qui donnait une voix à la belle lueur des phares sur la route de campagne. Donna che stai entrando nella mia vità, con una valigia di perplessità, Ah! non avere paura che sia già finita, ancora tante cose quest'uomo ti darà... (femme qui entre dans ma vie avec une valise de perplexité. Ah, ne crains pas que ça ne soit déjà fini, car cet homme te donnera encore tant de choses)

Paolo Conte... il joue avec les mots, leur rythme, leur sonorité, et avec les images. Le tout s'entrelaçant avec ces serpentins de musique chaude, ludique, aux accents d'une nostalgie recherchée.

Et j'ai écrit cette petite histoire venteuse (sous la rubrique Nouvelles "Vent 5 sur l'échelle de Beaufort") en pensant à lui. Lui qui si souvent semble décrire des situations comme vues d'en haut, avec le détachement qu'on a dans un rêve. Avec, aussi, une sensuelle lassitude aux parfums de cigarette et de Cabernet sauvignon. Je la lui ai envoyée chez lui, dans sa belle maison d'Asti. Il m'en a remerciée, en mentionnant sa richesse en touches poétiques et ses descriptions intenses. Sur une carte de velin de couleurs coquille d'oeuf à l'entête discrète de Egle e Paolo Conte. Sa femme Egle qui est si jolie que Roberto Begnini lui a fait une chanson: Mi piace la moglie di Paolo Conte (j'aime bien la femme de Paolo Conte)

Ah! Les routes de l'astigiano et la voix de Paolo Conte... Merci, Mario S***!
Par Edmée De Xhavée - Publié dans : Italie
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Vendredi 28 mars 2008
Ma mère adorait les chevaux. Elle avait grandi avec eux, et en avait toujours eus. Et un jour mon père lui a acheté Faline, une petite jument grise que ma grand-mère qualifia ironiquement de petit cheval de boucherie, car Faline n'était pas un canon de beauté équine! Mais qu'on l'aimait, notre Falinette! Elle fut accompagnée d'une ravissante calèche noire avec de fins traits jaunes qui en soulignaient les lignes, et une capote noire.

Chaque week-end, si le temps le permettait, nous allions faire une promenade "en Falinette". S'il faisait froid, un grand plaid orange à lignes noires et blanches nous couvrait les jambes, mais si en revanche il faisait chaud, nous faisions une halte dans le bas de la rue Jean Gome, à la boulangerie-pâtisserie Majérus pour y acheter un cornet de glace. Mon frère, plus jeune que moi de deux ans, insistait toujours pour avoir une boule trop grosse qu'il tentait de manger assez vite avant qu'elle ne fonde, et se plaignait de maux de têtes après. On avait beau le lui rappeler, la fois suivante il recommençait! Ma mère remettait Faline en route d'un frôlement de son fouet et d'un claquement de gorge. L'odeur de la petite jument se mêlait à celles de la glace, de la campagne, des fermes que nous dépassions. A chaque tournant nous devions changer l'orientation du petit poste à transistors vert.

On passait devant une carrière que nous surnommions "le petit désert" car à nos  yeux d'enfants intoxiqués de westerns, ça ressemblait à un mini-paysage sorti d'un film de John Ford, et des Indiens ne nous y auraient pas vraiment surpris!

C'est là que, maintenant, ma mère repose en paix et que résonne encore pour elle le bruit des sabots heureux de Faline, j'en suis sûre.

Sur la drève de Maison-Bois, un petit trot faisait se dresser les oreilles de la jument et nous grisait le visage.On traversait de part en part, par les deux portes de l'enceinte, la magnifique cour de ferme au pas, les roues cahotant sur les gros pavés. C'était comme l'entrée miraculeuse dans un autre monde au milieu de cette longue drève macadamisée et battue du vent qui semblait rester au-delà des murs, ne faisant que taquiner les brins de pailles et plumes de poules.

Un jour mon père, de retour d'Afrique ou d'Amérique du sud, nous a accompagnés. Comme toujours c'était ma mère qui tenait les rênes, mais la promenade a eu, cette fois-là, une saveur exceptionnelle car nous étions tous ensemble, un peu serrés. Mais quel plaisir! Sur un petit chemin de terre qui serpentait dans le bois de Sohan, une roue s'est entêtée contre une pierre, et mon père est descendu de la calèche pour enlever du poids et aider Faline. J'avais, à 6 ans au plus, trouvé ce geste très élégant... La journée était parfaite, le soleil traversait le feuillage et les fougères, très abondantes à Sohan, tapissaient le sol au pied des arbres d'un plumetis de vert teinté d'un brun timide.

Il nous est arrivé aussi d'être surpris par une averse, et la capote ne pouvait pas grand chose contre la pluie dont le vent nous envoyait la morsure de plein front. Nous nous sommes arrêtés dans une ferme où on nous a donné du lait chaud. Je détestais, et déteste encore, le lait chaud et son odeur, et surtout la peau qui s'y formait comme la cicatrice nacrée et étrange que provoque une brûlure. Mais j'ai bu et dit merci! Une fois l'ondée au loin, nous avons repris notre route alors que les fermiers nous saluaient sur le seuil luisant de pluie, aimables et, j'aime à le croire, contents de la distraction que nous leur avions apportée.

Avoir Faline signifiait aussi aider aux corvées qu'elle avait ajoutées dans notre vie. Lavage de l'écurie à la créosote, chasse aux crottins, huches d'avoine ou de sucre à paille, seaux d'eau, bouchonnage. On accompagnait aussi ma mère chez le maréchal ferrant qui limait et nettoyait les sabots, remettait de nouveaux fers. Seule horreur lors de ces visites, il faisait de la tenderie, et ses murs était constellés de minuscules cages où ses petits captifs à plumes pleuraient leur liberté perdue. Nous mettions du goudron sur les sabots pour les protéger et les faire briller. Nous coiffions ses crins.

Faline était douce et patiente, et ma mère avait été fière que son article Faline, ou mon petit cheval de boucherie soit publié dans "L'ami des bêtes", avec une photo que j'avais prise où Faline lui prenait, aussi délicate qu'une colombe, un morceau de sucre qu'elle tenait entre les lèvres.

Après Faline, ma mère a encore eu des chevaux, de monte cette fois. Plus de calèche. Chipie, Katia, et  un cheval qui avait un nom espagnol que j'ai oublié. Elle adorait les chevaux et en a eu aussi longtemps qu'elle l'a pu, aussi longtemps qu'il y a encore eu des promenades presque au seuil de notre porte. Elles se reculaient de plus en plus, travaux d'autoroute et d'urbanisation obligent. Et ma mère devenait plus âgée aussi. Mon frère et moi nous moquions d'elle car elle avait acheté un livre intitulé Cheval, mon cher souci. Et nous lui disions qu'elle n'aurait jamais acheté Enfant, mon cher tourment!

Et bien qu'elle m'ait toujours suppliée de ne pas le dire, je pense qu'il y a prescription: elle me soignait de mes ganglions enflammés dans le cou avec l'embrocation du cheval. Et ça marchait très bien!
Par Edmée De Xhavée - Publié dans : Belgique
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Vendredi 21 mars 2008
Ed.jpg Ce qui m'a fait venir ici, dans cet étrange "pays", c'est ma curiosité pour les Indiens. Déjà ma mère, enfant, avait reçu de son grand-père un livre français sur les "Peaux-rouges". C'était imprégné d'idées romantiques, de sympathie inconditionnelle et d'exemples bouleversants où de nobles sauvages, sages et beaux parleurs, étaient exterminés par la machine sans coeur de l'avancée des colons et des soldats sur leurs terres. Et ma mère, avec élan, nous avait communiqué, à mon frère et moi, cette indignation muette devant ces pages de l'histoire que nous n'aimions pas.

Lorsque nous allions voir des westerns avec elle - westerns qui à l'époque nous offraient l'image d'un Indien sauvage, violeur, cruel, menteur et où seule la squaw charmante et emplumée avait une teinte plus humaine - nous les regardions avec un tout autre regard que celui qui était prévu. Je me souviens très bien d'un Geronimo tout à fait effrayant, le couteau entre les dents, aussi souple et rapide qu'un lion de montagne, que je défendais avec passion: après tout, on avait tué sa chère femme Alope, ses trois enfants et sa mère! Les seules victimes qui nous arrachaient des larmes étaient les chiens, car nous les aimions beaucoup, les chiens! Mais dans l'ensemble, notre commentaire le plus charitable dans le cas des victimes humaines (le gentil soldat blond serrant dans sa main un médaillon où souriait une fiancée tristounette, la vieille matriarche restée seule au ranch tandis que ses fils chassaient l'Indien ou le grizzly, le trappeur faisant sa dernière trappe avant d'épouser Cindy-Lou, la belle défraichie du saloon...) c'était que c'était dommage, mais qu'ils n'avaient pas besoin d'aller là!

Et puis il y a eu la création de l'AIM (American Indian Mouvement), l'occupation du rocher d'Alcatraz en 1969, le siège de Wounded Knee en 1973, et les Indiens sont entrés dans le XXème siècle, avec tresses, bérets, bandanas, jeans, lunettes noires, colère, revendications, leaders, acteurs, auteurs, artistes. Et enfin une identité réelle. Ni noble, ni sauvage. Juste les vrais Américains faisant entendre leur voix.

Et j'ai voulu venir sur "leur terre", pour toucher cette image du doigt.

Parce que leur bouche souvent large et aux lignes tombantes nous fait croire qu'ils sont austères, leur humour est une surprise, ainsi que leur facilité à rire. Il paraît que bien des noms si poétiques qui sont arrivés jusqu'à nous sont en fait des traductions censurées (puritanisme oblige!) par le gouvernement. Et les Jésuites, une fois qu'ils eurent décodé les mystères de la langue algonquine (on leur doit d'ailleurs des lexiques parfaits!), furent horrifiés de leur grossièreté entre eux. Alors que je parlais de la chanson "le duc de Bordeaux" à un ami Pueblo, il s'est mis à rire et m'a dit "c'est tout à fait le genre de choses qu'on chante entre hommes au village!" Le film "Cheyenne Autumn" de John Ford a été tourné en 1964 en Arizona, sans Cheyennes mais avec des figurants Navajos. Par conséquent, quand ils parlent "en indien" dans le film, ce n'est pas dans la langue cheyenne, faisant part du groupe algonquin, mais en navajo, du groupe athapascan. Ce film continue de remporter un grand succès à Flagstaff, Arizona (terre Navajo) chaque année, et la raison en est que ces farceurs de figurants se sont amusés à l'époque à dire les choses les plus incongrues sous leurs coiffes cheyennes, la mine sombre et guerrière. Et ce n'est qu'un éclat de rire année après année.

Ils sont de merveilleux artistes. J'adore en particulier la poésie poignante et belle de Luci Tapahonso, ou les oeuvres bouleversantes de James Welch, Louise Erdrich (Dernier rapport sur les miracles à Little No Horse) et bien d'autres. Les sculptures d'Allan Houser (de son vrai nom Haozous, nom de son grand-père qui fut un des derniers compagnons de guerre de Geronimo - dont bien sûr j'ai été saluer la tombe!) sont d'une beauté lisse et sereine, parfaites. Et pour qui a pu voir le magnifique film "Smoke Signals" de Chris Eyre, c'était une occasion de découvrir des talents amérindiens dans plusieurs disciplines: un scénariste-romancier, Sherman Alexie, un metteur en scène, acteurs, musique, tout était indien, sauf quelques figurants blancs! Et la courte mais surprenante chanson sur les dents de John Wayne confirme bien ce que j'ai dit plus haut: de l'humour, ils en ont beaucoup!

Maintenant... ils ne sont par parfaits. Ils sont réels, ils ont des défauts, comme nous. Parfois les mêmes. Et d'autres aussi. Ils n'aiment pas trop les blancs, ce qui peut se comprendre mais est parfois difficile à supporter. On entend souvent des remarques telles que "Ah, les blancs, toujours occupés à mettre des clotures partout!" , "Je ne veux pas que mon fils soit élevé comme un blanc" ou "Les blancs sont si mal élevés, ils marchent sur le centre de la plaza sans égard pour le sol sacré!" (mais qu'en savent-ils, ces pauvres touristes blancs?) On critique beaucoup les Indiens d'autres villages ou d'autres tribus qui se laissent corrompre par les blancs en acceptant leurs coutumes d'une part, et en perdant la leur surtout. Des "apples", rouges dehors et blancs dedans. Je me suis retrouvée dans un village pueblo, face à parfois des gens qui me fermaient leur visage et leur regard rien que parce que j'étais blanche. Mais d'autres m'ont bien accueillie: j'ai pu passer une nuit chez la soeur d'un ami de ce village, en-dehors de l'enceinte sacrée où je n'aurais pu rester après le coucher du soleil (et mieux vaut ne pas essayer...) Le matin, la neige sur le four rond au dehors, et le soleil rosé sur les maisons d'adobe m'ont donné, pour un instant éclair, la joie de vivre au pied des montagnes Sangre del Cristo, dans l'air pur au bord du Rio Grande, et les tortillas de mon hôtesse, un peu amères, m'ont parlé de maïs, de rituels qui ne me seraient jamais révélés, de sérénité sans âge. Le lendemain, à la Mine Shaft Tavern de Madrid où je logeais, j'ai passé une soirée comme on en passerait chez nous à la campagne, avec un viel homme Pueblo aux longs cheveux incroyablement beau, les lobes percés de deux lourds anneaux d'argent, et ses deux nièces. C'était un artisan très renommé pour son travail de l'argent, et il avait commencé tout simplement en faisant des fers à cheval! Son nom était Santiago Leo Coriz et il est mort deux ans plus tard dans un accident de voiture à la sortie de son village. J'ai aussi été reçue, toujours dans ce village, par une certaine Josefina qui fêtait la communion de son fils, et avait invité une centaine de personnes dans sa minuscule maison d'adobe (que je devais quitter avant le coucher du soleil!): on arrivait, se mettait à table, mangeait tout ce qu'on voulait, et puis on allait s'asseoir plus loin et cédait la place à quelqu'un d'autre. Tout le monde parlait dans un keresan qui claquait en petits bruits secs dans la gorge, certains ne parlaient pas d'anglais du tout, mais le comprenaient. Mon hôte avait, pendu au rétroviseur de sa toyota, une sainte vierge emmêlée dans un attrapeur de rêves, et son cousin avait une dent de cerf à une oreille, une cartouche de carabine à l'autre. Chez la grand-mère de mon hôte, Cecelia - toujours vêtue et coiffée traditionnellement -, deux têtes de cerfs au mur étaient décorées de coûteux colliers et boucles d'oreille en turquoise et heishis. Mais on regardait Rambo à la télévision, en version neigeuse à cause des montagnes et d'un mauvais câble.

Au New Jersey, notre ami Ed (dont j'ai mis la photo en début d'article, avec son fils Ka-le-be) nous a laissé sentir le medecine bag de son grand-père. Personne ne peut le toucher sauf les mâles de la famille, et personne ne sait ce qu'il contient. Mais Dieu que ça sent bon! Une odeur acide et tenace, organique, et si pleine de force après toutes ces années. Au mur, une photo qui fend le coeur. Un groupe d'Indiens, assis. Les yeux morts, la tristesse dans les épaules. Un petit groupe de Poncas qui vient de "se rendre". A droite, une femme a un bébé sur les genoux. Le bébé est la grand-mère d'Ed.

Mais attention aux wannabes! Ils sont là, sous plusieurs aspects. Ca peut juste être des blancs rêvant de ne pas l'être et qui, de cérémonies d'inipi à fumettes de peyotl, s'imaginent récupérer un peu de la pureté que leur sang maudit leur a enlevée. Ils finissent par se prendre pour des Indiens, achètent des noms indiens (avec certificat!), se font passer pour des Indiens, et sont souvent aussi la proie crédule d'un autre genre de wannabes: faux shamans, faux chefs, qui les droguent, les volent, les ridiculisent et en rient. Ces faux Indiens sont vus avec colère par les vrais, et dénoncés. On leur a volé leur terre, on ne peut pas, en plus, leur voler leur identité et leur passé...
Par Edmée De Xhavée - Publié dans : USA
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Vendredi 14 mars 2008
Edith Wharton est d'abord venue à moi par un magnifique film de Martin Scorsese basé sur son roman, The Age of Innocence. Avec quelle fidélité envers le livre la caméra ne nous faisait-elle pas partager la vision de ces intérieurs victoriens: nappages, dentelles, clair-obscur, moires sur les soies, marbres, lambris bien cirés, lueur dansante des bougies, lourdes tentures de velours frangées d'or... Les acteurs subissaient sous nos yeux ces conventions sociales étouffantes et impitoyables qui ne laissaient du bonheur que la futile apparence. Plus tard aussi j'ai vu The House of Mirth de Terence Davies, et le destin de la jolie Lily Barth m'a interpellée. Entre les deux films j'avais découvert l'auteur de ces constats sans pitié sur une société aussi peu chaleureuse qui fut précisément celle qu'elle connut le mieux.

Car elle venait d'une bonne famille New Yorkaise à la fortune ancienne et respectable. Pendant sa jeunesse elle avait fait des voyages en Europe avec ses parents, ainsi que des séjours plus longs, ce qui fit d'elle une fine observatrice des différences de mentalité entre le vieux et le nouveau monde. A 23 ans elle s'était mariée, suivant les conventions, avec un homme de 13 ans son aîné, avec lequel elle fut malheureuse faute de passions communes et bien des années plus tard leur divorce attristera et choquera sa famille. Mais elle était trop brillante, vivante, lumineuse et cultivée pour se plaire longtemps dans un mariage qu'elle considérait comme une prison. Et elle s'est évadée dans les voyages et l'écriture, commençant par The Decoration of Houses, un traité de décoration intérieure écrit en collaboration avec son ami architecte Ogden Codman. Ils y faisaient l'éloge d'une décoratioin simple au dessin classique et aux proportions symétriques, tournant le dos au style victorien, surchargé de tentures, jardinières à plantes artificielles, velours et dentelles.

Puis elle se lança dans de nombreux récits où bien souvent elle insistait sur la condition de la femme de son milieu, que la culture patriarcale maintenait dans une soumission forcée sous le joug des convenances, favorisant l'hostilité et la rivalité la plus perfide entre femmes.

Elle dépeignit avec beaucoup d'ironie le monde des nouveaux riches dont elle dénonçait le matérialisme, la froideur, la vulgarité et la rapacité, ainsi que l'affrontement entre les parvenus et la classe supérieure qui s'effacait timidement devant cette vague tonitruante qui les parodiait. Elle dénonçait une société qui prétendait défendre la civilisation tout en se comportant de façon inhumaine envers ses femmes. Son dernier roman, inachevé et publié après sa mort, Les boucanières, décrit les aventures de 4 jeunes Américaines de familles nouvellement riches partant à l'assaut de la vieille noblesse anglaise qui veut redorer son blason. Personnellement j'ai préféré The House of Mirth et The Age of Innocence, mais il faut dire que Les boucanières a été remanié en 1993 par Marion Mainwaring qui en a imaginé et écrit la fin sur base des notes et du synopsis d'Edith Wharton, et c'est peut-être ce qui m'a déconcertée.

Elle fut une esthète, une amoureuse de la vie. Elle dessina elle-même sa maison "The Mount" ainsi que les jardins, dont elle considérait qu'ils devaient être divisés en "chambres" comme une maison, et s'harmoniser et à la maison, et au paysage. Elle partit s'installer en France, notamment à Paris dont elle aimait "la tranquille majesté des lignes architecturales". C'est en France que sa vie prendra tout son essor, elle y aura de nombreux amis artistes tels qu'Anne de Noailles, André Gide, Jean Cocteau, Henry James. Pendant la guerre 14-18 elle dirigea le comité d'aide aux réfugiés de la France du nord est et de Belgique, et écrira de nombreux rapports sur le front à destination des Etats-Unis qu'elle cherchait à faire entrer dans l'effort de guerre.

Son argent et ses relations lui ont certes permis de sortir du carcan de son destin d'épouse uniquement affairée par visites, réceptions, supervision de la domesticité et gardienne de la vertu des plus jeunes, mais ne l'a pas protégée d'années de tristesse auprès d'un époux dépressif, infidèle et dispendieux. C'est en France qu'elle mourra en 1937.

Bien sûr je ne me compare pas à Edith Wharton! Mais lorsque j'étais jeune fille, le mariage m'était aussi présenté comme une étape indispensable à la vie d'une femme. Il ne fallait pas faire tapisserie lors des soirées. Coiffer Sainte-Catherine était une situation très humiliante. Une de mes tantes m'avait affirmé gaiement que sa première sortie dans le monde avait été un succès: elle en était revenue fiancée! (mais elle n'a pas épousé, finalement, ce fiancé-là!) Une amie de péda m'avait réprimandée gentiment un jour que nous faisions les magasins et que je toussais: un homme (lequel? nous avions 17 ans et des lodens de bonnes-soeurs!) qui aurait été éventuellement intéressé aurait pu se décourager en pensant que j'avais une sale maladie... L'année suivante je l'ai rencontrée dans le tram, jolie et souriante comme toujours, et elle m'avait sciée: "Ouf!", avait-elle dit  "Je suis fiancée... je suis casée!" Elle avait 18 ans! Je me souviens très clairement que mon avenir ne semblait aller nulle part si ce n'était à ce mariage tant craint avec quelqu'un que je ne pouvais imaginer, n'étant amoureuse de personne. Et personne de moi, soyons juste! Et me marier et avoir des enfants, des beaux-parents et des responsabilités, c'était un programme insipide à mes yeux, parce que j'étais trop jeune pour y trouver un attrait quelconque. Je voulais surtout vivre. Ne pas quitter les règles de mes parents pour tomber sous celles d'un mari.

Et pourtant les conversations d'alors retentissaient d'augures tels que: si elle ne se rase pas les jambes, elle ne trouvera jamais un mari; avec le caractère qu'elle a, elle ne se mariera jamais; elle est vouée au célibat, la pauvre; une telle sait tout faire, elle est bonne à marier; si elle attend encore elle sera trop vieille pour avoir des enfants....

Alors qu'on faisait grand cas des hommes qui se mariaient sur le tard car ils avaient attendu de rencontrer la personne idéale, les jeunes filles étaient supposées se décider tout de suite et s'arranger du résultat de cette hâte au mieux par la suite. Ah ma fille, tu l'as voulu, tu l'as eu! Et celles qui, comme moi, boudaient le rêve d'un pom pom-popom solennel à l' église suivi de cris joyeux autour d'un berceau étaient soupçonnées d'un crime honteux: elles voulaient s'amuser! S'amuser, on a bien lu! Quelle idée révoltante! Et ces rumeurs étaient, bien sûr, propagées par la gent féminine, complice de la grande conspiration machiste qu'Edith Wharton dénonçait sans détours.

Bien des années plus tard, revenue à la case départ après un douloureux divorce, j'ai provoqué bien malgré moi un moment d'horreur en disant "Oh, la pauvre" alors qu'on m'annonçait le mariage de quelqu'un! On comprendra que je n'étais pas encore guérie!

Pour appaiser tous les esprits, qu'il me soit permis de dire que je suis mariée, et bien contente de l'être. Mais ça a pris des années avant que ne me trouve à ma place dans ce rôle. Et je suis heureuse, quant à moi, que le carcan s'allège pour la jeune génération des femmes!
Par Edmée De Xhavée - Publié dans : Hommages
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Vendredi 7 mars 2008
RDV.jpg C'est le titre de ce petit recueil de nouvelles qui vient de paraître il n'y a pas longtemps chez Chloé des Lys. Il contient de courts récits de plusieurs auteurs: Claude Colson, Claude Drisse, Micheline Boland, Pierre Guelff, Gilles Saint-Laurent, Daniel Stir, Céline Marseault, Fanny Charpentier, Colyn Ancolie, Raymonde Malengreau et ... Edmée De Xhavée! J'ai participé à ce recueil un peu par défi personnel, car la nouvelle - sur le thème du rendez-vous - devait tenir sur une seule page A4, alors que je venais de terminer deux romans plutôt longs, et je n'étais pas certaine de pouvoir raconter quelque chose de valable sur une aussi petite surface!

Si votre curiosité est piquée, il ne coûte que 7,1 € et on peut le commander directement chez l'éditeur les jours ouvrables de 10 h à 20 h au 069/84-74-94, ou simplement par email: chloe.deslys@scarlet.be.

Et en ce qui concerne Les romanichels, on m'affirme que je suis sur la dernière ligne droite, la maquette se trouvant chez l'éditeur qui doit faire imprimer un nouveau bon à tirer. Si cette dernière ligne droite n'est pas suivie de périlleuses courbes, ce livre tant attendu devrait faire son entrée dans le monde aux alentours de Pâques, au son des cloches, au parfum des crocus et oeufs de chocolat!

J'ai déjà parlé et présenté Chloé des Lys, mais Cathy Bonte vient de le faire de façon si complète et sympathique sur son blog que je ne peux que vous conseiller d'aller lire son article pour comprendre pourquoi les auteurs sont si transportés par leur éditeur chéri! Personnellement j'aime beaucoup les échanges simples et sans falbalas qu'on a avec les membres de cette maison, et le fait qu'il s'agisse d'une équipe de volontaires apporte dans leur travail le zeste de passion, la pincée d'enthousiasme qui fait d'eux des amoureux de l'écriture et non du rendement. Le forum retentit de rires et de bonne humeur, d'entr'aide, de conseils, de suggestions pouvant profiter à tous, de comptes-rendus passionnés de qui a lu le livre de qui et veut y inciter les autres, etc... On peut sans hypocrisie y admettre qu'on n'a pas les moyens de dépenser autant pour ceci ou celà, laisser fuser un peu d'agacement parce que notre conjoint ne lit pas ce que nous faisons, immédiatement un petit chorus nous rejoint: nous ne sommes pas les seuls! 

C'est donc avec le printemps dans l'air et les dernières neiges dans les nuages que j'entraîne de la voix mon livre qui court bravement sur sa dernière ligne droite!

Quant à moi, j'ai hélàs une bonne grippe avec le tout nouveau virus invincible, et vais méditer tout ça dans mon lit!
Par Edmée De Xhavée - Publié dans : Romans
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Mes livres parus

Lauriers

2009: 3ème prix ex-aequo pour le Prix Pierre Nothomb avec Vous souvenez-vous? Thème: Sous le feuillage de mes chênes, je vous écris

2009: Retenue pour le Prix de la Police de Liège avec Tremblement de coeur. Thème: Canicule (Publié sous le nom de Patricia Van Praet-Lonhienne)

2008: 1er prix ex-aequo Fénélon en Colfontaine avec Tchoupy et les stiloboutchgo dgies. Thème: Par monts et par vaux


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