Qui suis-je?

Je suis née à Verviers (Belgique, Province de Liège) d'une famille vagabonde par nécessité. Oncles, tantes, grands-parents avaient soit vu le jour sous d'autres cieux, soit vécu sous ces autres climats, vu ces rivages encore purs de tourisme, chevauché dans les pampas ou bravé les flots sur des voiliers qui tanguaient vers l'Est ou l'Ouest. Les affaires familiales les envoyaient en Australie, Argentine, Uruguay, et une arrière-grand-mère a même vu le jour à Batavia, dans les Indes Néerlandaises. Ça fait beaucoup de choses à imaginer, beaucoup de personnages hauts en couleur à fréquenter, beaucoup d'histoires saupoudrées d'épices lointaines à écouter. Je suis donc partie aussi, moins loin, mais avec le même appétit pour ces "autreparts" que je voulais savourer. J'ai écrit bien des lettres, décrivant mes péripéties, mes sorties, mes coups de foudre culinaires ou pour des lieux pleins de merveilles. J'écrivais, j'écrivais, j'écrivais. Et finalement j'ai entendu ce que ça voulait dire. Ecrire, c'est "ce que je fais dans la vie". Le reste, c'est pour manger et ... écrire!

Editions Chloé des lys à Barry
Editions Librisme (Suisse)

Pour commander (attention: Chloé des lys ferme pour les vacances : deux mois d'été, deux semaines à Noël et Pâques!):
chloe.deslys@scarlet.be
www.chapitre.com

ou dans une des librairies mentionnées sur les sites:
www.editionschloedeslys.be
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Vendredi 29 février 2008
Il y a des gens dont la joie se dépose en gouttelettes rafraichissantes dans notre mémoire. Et lorsqu'au gré de nos propres bonheurs une lueur s'y dépose, elles scintillent et rient comme les nymphes des ruisseaux.

Il y a trois ou quatre ans, Marc (mon mari) et moi sommes allés nous promener à Campgaw, une réserve montagneuse près de l'Etat de New-York. C'est boisé et accidenté, parsemé de marres et d'étangs. On peut, si on a de la chance et du silence, surprendre un couple de dindons sauvages qui vont s'envoler en gloussant. Ou des cerfs silencieux et immobiles, nous observant d'un oeil lancéolé, et qui finissent par s'enfuir en bondissant sans un bruit dans les bois. Les ruines d'anciennes propriétés sont envahies par les ronces et de jeunes pousses d'arbres tendres mais déterminées. Les écureuils et tamias ne s'y laissent voir que rarement, bien plus farouches que leurs frères citadins. On rencontre peu de monde sur les pistes, la plupart des gens restant dans les aires de pique-nique près des parkings.

En hiver, on y skie. Rien de bien téméraire, ce n'est ni très haut ni très long. Mais en été nous aimons grimper jusqu'à la station de remonte-pentes du sommet, où des pierres plates couvertes de trèfle, serpolet et millepertuis invitent à s'étendre au soleil. La vue surplombe les arbres, on voit la pointe de Manhattan au loin si l'air est clair. A nos pieds, invisible, court la rivière Ramapo. Les remonte-pentes sont immobiles, un couple de faucons vole en tournoyant dans le ciel. On oublie où on est, et on est oubliés.

Ce jour-là, un bruit proche nous a fait paresseusement tendre l'oreille, puis nous asseoir. C'était un tout jeune garçon, 18 ou 19 ans, tout seul, un sac au dos. Il ne nous vit pas. Il s'arrêta au bord de la piste, où l'herbe est fauchée, et s'y tint comme sur un plongeon. Et puis, convaincu d'être seul au monde avec sa joie et sa jeunesse, il a écarté les bras comme des ailes, les remuant de haut en bas, et s'est élancé en avant, par larges bonds souples, en poussant un cri qui clamait toute sa liberté, tout son optimisme.

Nous l'avons suivi des yeux qui rebondissait en agitant les bras, jusqu'en bas de la piste, nous atteignant encore de sa voix. Sa joie s'est déposée en moi et a pris comme un bon greffon!

Autre époque, autre lieu. Aix-en-Provence, dans ce petit restaurant estudiantin que je fréquentais, Chez Inès. Nous avions, mon compagnon et moi, été y manger à midi. L'endroit s'était vidé et il ne restait que nous, et à une table derrière, deux garçons que nous ne connaissions pas et qui s'amusaient à faire de la musique brésilienne avec les moyens du bord: cuillers entrechoquées, scie de couteaux sur le rebord du verre, tambourinement des mains, petits sons de la voix un peu simiesques et saccadés. Le résultat était vitalisant, et je trahissais mon enthousiasme en me trémoussant sur ma chaise de formica. Puis ils se sont levés, ont payé et sont partis. A dix mètres de l'entrée ils se sont arrêtés, ont échangé quelques mots, et l'un des deux a foncé vers le restaurant, est entré, et est venu me déposer un baiser sur la joue, repartant aussi vite qu'il était venu sans se retourner. Oh! J'étais stupéfaite, et après un petit moment d'apnée (au sens propre et figuré) je me suis mise à rire avec mon compagnon. C'était ce qu'on pourrait qualifier de .. si mignon! Une bouffée de joie.

Et de nouveau au New Jersey, dans un endroit où la joie se rencontre rarement! Un super-marché, rayon produits laitiers. Un employé noir, cache-poussière blanc, agenouillé devant le comptoir frigorifique. Il y dispose des rangées de pots de yaourt. Et il chante. Un chant venu de loin, de son pays natal, où les mots langoureux portés par sa voix un peu haute l'emportent. Il est au bord d'un lac aux berges sablonneuses, ou assis dans un village aux teintes ocres, ou encore regardant une partie de dés dans une ville quelconque au milieu d'un gai tapage. Des mains passent devant son visage et saisissent un dessert, des charettes frôlent ses semelles mais lui, il est dans la quiétude ensoleillée de son  monde, et sourit à sa banalité rassurante.

Retour bien loin, aux jours de l'enfance. Nous faisons une promenade en barque, mon père rame, il fait soleil. Sur la route qui longe la rivière, ma tante Louise trottine devant nous, ses longs colliers dansant de gauche à droite, l'ombrelle à bout de bras, et s'arrête sur le petit pont sous lequel nous allons passer. Elle sourit de toute sa bonne humeur et nous hèle, nous les enfants. Youuuuu houuuuuu! Et mon frère et moi nous délectons à lui envoyer un autre youuuuu houuuuu, alors que nous passons sous le pont. Notre voix y a un timbre étrange qui nous ravit à chaque fois, tandis que le reflet du soleil dans l'eau fait danser des taches de lumière sur les vieilles pierres de la voûte.

Le bonheur est si beau à regarder!
Par Edmée De Xhavée - Publié dans : Personnel
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Vendredi 22 février 2008
Aller en pension, c'était s'éloigner de la protection et approbation familiale, apprendre à se faire des amies en-dehors du territoire habituel, ne compter que sur soi pour s'attirer des sympathies ou à se sortir des querelles.

C'était aussi, pour moi, sentir cette plénitude appaisante lorsque, le vendredi soir, le paysage vu du train devenait celui du berceau de mon enfance, rassurant et, semblait-il, immuable. Après ce tunnel malodorant il y avait la rivière qui ondulait sur la gauche, avec cette maison neuve dans la courbe de la route. Et à droite le château de la folie juché sur la colline. Et puis la gare de Pépinster où je me levais pour enfiler mon manteau et descendre ma valise du filet, le coeur galopant de joie. Et le train ralentissait enfin, le long quai de la gare de Verviers venait à sa rencontre. Verviers ceeeeentrahl, Verviers ceeeeentrahl, annonçait une voix morne dans le haut-parleur, m'arrachant un petit sourire gêné. C'est que, voyez-vous, moi... je n'avais pas l'accent de Verviers, on en avait pris grand soin à la maison. Pensais-je! Car si je n'avais pas un accent verviétois trop rocailleux, j'avais le parler lent et articulé du pays de Liège, coloré ça et là, à mon insu, de mots wallons. Mais depuis que j'étais en pension à Bruxelles, ça se compliquait d'intonations un peu brèves et nasillardes, et d'expressions glânées en classe, comme aller acheter des gaietés, que ma mère a gardée pour le plaisir.

Mais quand le dimanche soir je reprenais le train en sens inverse, c'était un autre aspect de ma vie que je partais retrouver, et c'est à Bruxelles central que je me préparais déjà pour sortir au midi.

Je n'étais pas en pension, mais en pédagogie, en "péda", un home tenu par des bonnes-soeurs, où les jeunes-filles dormaient et mangeaient, allaient à la chapelle quand elles ne pouvaient y  échapper, mais s'éparpillaient chaque matin de par les écoles de la ville, avec une heure "couvre-feu".

Les soeurs de la première péda étaient beaucoup de choses, mais certainement pas bonnes. J'y ai été acceptée (tolérée est plus exact) à la condition expresse que je ne dirais jamais que mes parents étaient divorcés. La charité n'allait pas loin. La soeur portière était ouvertement traitée par les autres comme une sous-créature. Bien souvent j'ai surpris la soeur Claire, la lippe pendante et maussade, l'oreille collée à une porte, espionnant sans la moindre honte. Et les pauvres Suissesses qui faisaient la cuisine et le ménage, "menus travaux en échange du gîte, couvert et opportunité d'apprendre le français" étaient souvent en larmes dans les couloirs. 

Mais l'année suivante on m'a changée de péda, et j' ai eu deux années de bonheur dans ce nouvel endroit. Les religieuses y étaient gentilles et chantonnaient tout le temps, que ce soit en nous servant à table qu'à la toilette, ce qui nous amusait beaucoup. J'étais à la toilette à côté de Soeur machin, pouvait-on dire.

A quoi passions-nous le temps, quand nous ne faisions pas nos devoirs?

A faire des blagues. Comme les lettres anonymes brûlantes de passion que nous envoyions à "Pompon et Secrétaire" de l'étage supérieur. Ou le nom sur les portes des chambres que nous allions mettre sur la porte de la toilette. Ou la soutane d'un infortuné prêtre brésilien trop beau pour autant de filles enfermées, qu'il avait déposée devant la chapelle pour enfiler son étole, et que nous avions cachée, Suzon et moi, dans le lit de Dominique. Ou Solange que nous avons enfermée à clef dans sa chambre pour qu'elle ne descende pas goûter avec nous.

A parler des garçons. Bien sûr! A 16 et 17 ans, c'eût été malheureux si on n'en avait pas parlé! Certaines étaient déjà fiancées et exhibaient leur bague de fiançailles, nous toisant du haut de leur féminité triomphante comme si nous étions des gamines ridicules. Je me souviens d'une, très gentille, qui nous faisait rêver mieux qu'un roman de gare sentimental ne l'aurait pu:  une fois mariés, son fiancé l'emmènerait dans la plantation de canne à sucre que sa famille possédait à la Martinique! Nous la voyions comme une sorte de Scarlett O'hara. Avec Slie, mon amie Hollandaise, nous sommes arrivées, pour ne pas être en reste, à brièvement faire croire à la fiancée la plus arrogante de la péda que nous, nous étions mariées. Fûtées, nous avons bien insisté: elle ne devait en parler à personne car les soeurs nous renverraient. Nos maris étaient Américains, et nos parents n'avaient pas osé l'avouer à notre grand-mère... Russe! Oui, nous étions devenues "cousines" et avions mis au point un accent très original (pour qu'elle ne puisse déceler que Slie, Hollandaise, n'avait pas le même que moi) que nous disions avoir acquis malgré nous lors de nos études dans le monde entier. Bien entendu, elle n'a pas gardé la confidence longtemps, s'est sentie ridiculisée et nous a détestées toute l'année. Des jeunes filles d'Argentine et du Pérou me montraient des photos de fiancés aux pommettes larges et à la bouche tombante que je leur enviais beaucoup, mais elles étaient unanimes: le meilleur temps de l'amour, c'est pendant les fiançailles, aussi il faut les faire durer. Shahnaz, jolie Iranienne, nous parlait de Feri, celui qu'elle aimait en secret mais ne pourrait épouser. Lorsque ses parents lui ont écrit "reviens tu es fiancée", en larmes elle a renvoyé à Feri les bijoux qu'il lui avait offerts, et nous avons pleuré avec elle. Un an plus tard elle est venue voir les soeurs avec son mari, et dans son français approximatif a dit que son mari était très bon, très obéissant!

A faire des expériences de vie. Avec Monique nous dévorions des grimoires, des dictionnaires de démonologie, les contes de Claude Seygnolle. Au point que nous nous sommes terrées, livides de frayeur, dans notre chambre en entendant très tôt un matin les gémissements plaintifs d'une fille qui s'était évanouie dans le couloir. Nous pensions que c'était un artifice diabolique! Et les bougies qui dansaient derrière les fenêtres de l'escalier du musée en face, portées par d'étranges personnages coiffés de turbans et vêtus de longs peignoirs nous ont convaincues qu'on y célébrait des messes noires ou des rituels vaudous. 

Toujours avec Monique, nous avons un jour décidé de... nous saouler. On voulait savoir. Nous sommes sorties acheter au Sarma le porto le moins cher, et deux cigares, les moins chers aussi. Ensuite, attablées l'une en face de l'autre dans ma chambre, nous avons procédé méthodiquement à l'expérience. Il nous semblait ne rien remarquer, mais nous riions beaucoup, de plus en plus. Plus tard, en allant à la toilette - et grâce au ciel les carrelages au sol me guidaient pour marcher droit! - j'ai vu Monique qui faisait de la gymnastique dans le couloir, en combinaison.

Avec Suzon, dont la chambre était un temple à Jacques Brel, Isabelle et Dominique, nous nous invitions réciproquement et faisions du thé ou du bouillon (de l'Oxo...), mangions des paquets de chips, décortiquions la vie sentimentale de toutes les malheureuse qui s'étaient confiées à nous. Nous écoutions Percy Sledge, James Brown, Scott McKenzie...

A travailler, aussi! Car nous étions en "Arts Déco", et avions des plans, lettres, découpages, études documentaires, illustrations et layouts publicitaires à faire, et nous y tenions. Ainsi que des analyses de textes en général très indigestes.

Ces années heureuses m'ont fait comprendre que j'existais aussi en-dehors de mon entourage d'origine, que j'existerai ailleurs et ailleurs encore. C'était une prise de conscience d'indépendance bien à l'abri des dangers de la vraie indépendance, qui serait à affronter plus tard, et par à coups. C'est là aussi qu'on découvrait quels vêtements nous seyaient le mieux, quel style nous ressemblait, sous la tutelle de toutes ces conseillères venues de partout.

Cette péda n'existe plus, pas plus que la première. Je ne sais même pas si le concept existe encore. Il y a les cots, maintenant. Et le cinéma a remplacé sans doute bien des confidences sur les premiers baisers! Mais alors que ma mère m'a annoncé "tu iras en pension à la rentrée" avec le ton qui annonce une punition sans égal... elle s'est révélée agréable et inoubliable!
Par Edmée De Xhavée - Publié dans : Belgique
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Vendredi 15 février 2008

Tannerie---1992.jpg Mon arrière-arrière-grand-père (et si je dis que je suis la petite-fille de sa petite-fille, ça semble bien plus court dans le temps...) avait fondé une corroierie vers 1860, et acheté un moulin à tan dans le Namurois une quinzaine d'années plus tard, où il développa une tannerie. Hélàs il n'avait pu créer toute cette aventure sous de différents auspices que ceux qui planent au-dessus des entreprises familiales en général. Il est malheureusement presque trop commun de voir la première génération se tuer au travail, déployant des trésors d'ingéniosité pour se différencier, se répandre, se faire une renommée. La seconde génération, celle qui "est née le derrière dans le beurre", est élevée dans le respect de ce qui a été accompli avec tant de sacrifices et d'intrépidité, et fête gaiement les 20 ou 30 ans d'entreprise. Mais la troisième génération, plus nombreuse, plus diversifiée, agrandie par des beaux fils qui eux aussi ont leurs idées, connaît les désaccords.

Et la famille se déchirer entre clans.

Mais j'en ai beaucoup de beaux souvenirs aussi, de cette tannerie. La fête de la Saint Crépin, le 25 octobre, à laquelle je ne participais pas personnellement, étant trop petite, mais l'écho de la fanfare de la tannerie qui défilait dans le village me résonne encore dans le coeur. Ainsi que le récit de mon père qui avait dansé le ta ra ra boom di ay avec ma tante Louise qui s'esclaffait en bondissant en l'air. La villa familiale, depuis laquelle on voyait la cheminée de l'usine, et où chaque membre de la famille pouvait passer des séjours, au bord de la rivière. On y recevait aussi les acheteurs venant de l'étranger. C'était une belle villa un peu austère et reposante avec, côté jardin, une entrée couverte du balcon de bois de la chambre que mes parents occupaient, flanquée du fouillis d'une vigne vierge luxuriante. Une autre entrée faisait face à l'allée principale, où un haut sapin se dressait près de la grille. Une fois glissés sous ses branches basses, on pouvait aisément monter contre son tronc et regarder ce qui se passait depuis cette cachette sombre au parfum sauvage, comme les enfants des générations précédentes l'avaient fait avant nous. Un autre balcon assez long côté rivière donnait sur un escalier par lequel on accédait à un petit ponton et une barque. Mon père se mettait aux avirons, la chienne Kiddy nous rejoignait à la nage, et l'embarcation glissait souplement entre les berges verdoyantes où les ombellifères et renoncules oscillaient dans la brise, et la menthe s'exaltait au moindre frôlement. Des truites mouchetées prenaient le soleil contre les galets du fond de l'eau, et surgissaient parfois dans un saut rapide et merveilleux. Non loin de la villa, juste avant le barrage, il y avait des nénuphars, et on entendait gronder la petite chute. En amont, une cabine de bain avec un autre ponton nous attendait, entourée de trèfle incarnat, de camomille et d'herbes hautes. Là, mes parents se changeaient et puis se baignaient. Ils étaient si beaux, si jeunes, si libres encore...

Nous retrouvions toujours des cousins et cousines de mon père, oncle Pierre, tante Monique, tante Monette, oncle Claude, mon parrain, Nadine, mon parrain Jean-Marc... Les adultes riaient beaucoup et faisaient des petits films et des photos pour immortaliser leur insouciante jeunesse, cet âge où le présent fait loi.

On faisait des promenades tous les jours, longeant l'ancienne voie romaine et parcourant les sentiers de la colline boisée sur laquelle la famille avait fait dresser une croix faite par le personnel de la tannerie après un incendie qui en avait détruit une partie en 1936.

Je me souviens qu'un jour, alors qu'à cause de travaux dans la commune on retournait le sol au bulldozer, ma mère a trouvé un morceau de tuyau en terre datant de l'époque romaine. Il était cassé en deux mais mis bout à bout ça faisait un bon 25 cm de long. Et, chose qui m'avait bouleversée alors que je n'avais que 4 ou 5 ans au plus, on y voyait, bien nette, l'emprunte d'un doigt. Et mon père m'a expliqué que c'était celle de quelqu'un qui n'existait plus depuis des siècles. Et cependant... elle semblait si fraîche, si nette encore!

Nous allions aussi voir la tannerie où mon père travaillait quand il n'était pas à la corroierie. Il nous montrait la machine à vapeur, objet bruyant et fascinant s'il en était! Et dehors, le long de l'eau, il y avait les cuves à tanin, dont je n'ai jamais pu oublier l'odeur. Rien de plus grisant, encore aujourd'hui, que de respirer du bon cuir... Et l'entrepôt avec les peaux empilées où, me disait-on, il y avait des rats. Et le petit train qui reliait plusieurs plans de la tannerie, sur lequel on pouvait monter à côté de Marcel!

De la maison, j'ai le vague souvenir de pénombre, de boiseries, d'une belle baie vitrée donnant sur le jardin, de carrelage rouge, d'un phonographe qui égayait ces journées déjà si heureuses. De rideaux bien épais aux fenêtres de ma chambre. De mon oncle Claude et sa femme Monique qui venaient me dire bonne nuit et repartaient vers la compagnie rieuse en bas. De mon cheval de bois, Coralie, que je "chevauchais" au jardin.

Une année un certain Monsieur Meta est arrivé d'Inde. Il venait en éclaireur pour s'assurer de la qualité des célèbres courroies et lanières de la tannerie, et mes parents avaient proposé de le recevoir à la maison. On nous avait bien dit de ne pas le dévisager. Mais je pense que c'était au-delà de nos forces: Monsieur Meta portait un grand turban gris, un point rouge au milieu du front, et de souriantes moustaches noires. Et il faisait de gros renvois sonores à la fin de chaque repas. On a eu beau nous dire que chez lui c'était poli, c'était stupéfiant quand même!

Il était arrivé de son beau pays avec de magnifiques saris, un pour ma mère et un pour la cousine de mon père. Celui de ma mère était une légère pluie d'or sombre rebrodé de fleurettes rouges à feuilles vertes, et les plis du tissu arachnéen révélaient un reflet d'un beau violet. Les fils contenaient, paraît-il, vraiment de l'or. Moi j'avais reçu une petite cuisinière (sur laquelle je faisais du sucre fondu que je faisais refroidir sur le linoléum de la chambre à jeux!!!) et mon frère un carrousel avec des petits avions. Nous l'adorions! Nous étions prêts à ne plus remarquer les renvois. Nous l'avons passionnément embrassé quand il est reparti avec sa marchandise, très heureux de son déplacement.

Il n'a jamais payé.

Ma mère s'est fait faire une longue robe de soirée avec le sari, dos nu, très New Look, qu'elle portait avec une étole vieil or. Et puis, des années plus tard, on l'a fait transformer pour mon "entrée dans le monde", taille haute et buste à ruchés. Je l'ai portée avec la même étole et de petits escarpins plats rouges. Et je l'ai donnée, encore bien des années plus tard, pour qu'on puisse en faire quelque chose pour ma nièce. Mais sa jeune soeur l'a découverte et a joué à la princesse dans le jardin, vêtue de feu le sari de Monsieur Meta.

Avec mon père et mes frères et soeur nous sommes retournés voir un jour ce qui restait de la tannerie (qui a été presque entièrement rasée plus tard, en 2000). Nous avons visité les bâtiments abandonnés, vu les grands tonneaux de bois à fouler les peaux, l'endroit où se trouvaient les bureaux... Les cuves à tanin étaient toujours là, et même l'odeur est venue me titiller les narines. Tu te souviens? a-t-elle dit. Tu te rappelles? a demandé la menthe dans les sentiers. Ai-je changé? a demandé la douce colline, toujours amie. Non, elle n'avait pas changé. Je m'y suis revue, assise sur une pierre surplombant les toits de la tannerie, jouant aux billes avec des crottes de lapin séchées avec ma tante Françoise.

Tout avait vieilli, mais je reconnaissais tout. J'avais vieilli moi aussi, 40 ans avaient passé. Mais mes souvenirs sont venus à ma rencontre, ils m'ont bien reconnue.

Par Edmée De Xhavée - Publié dans : Belgique
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Vendredi 8 février 2008
Ces premiers pas dans l'année m'ont fait repenser aux traditionnelles visites de Noël, du Jour de l'An, ou de "nouvelle année" en général que l'on rendait à la famille.

On commençait la saison par la visite de Noël chez ma tante Adrienne, dite Tante Didi. Elle n'avait pas eu d'enfants et son mari, d'origine autrichienne, avait été fusillé par les Allemands en 1943 pour avoir aidé des Juifs. Il adorait paraît-il les enfants, et était le parrain de ma mère. Elle tenait de lui son troisème prénom, celui qu'elle détestait pour sa tonalité ironique: Richarde. Elle qui a bien dû apprendre à joindre les deux bouts malgré elle.

Tante Didi avait un visage rond et un peu sévère malgré le sourire contrôlé, et des yeux clairs. Elle me semblait grande, et était voûtée. Cheveux blancs permanentés, boucles d'oreilles, bijoux anciens et élégants. Elle avait aussi le sens de la famille et aimait les réunions, qu'elle pouvait se permettre car elle avait le bonheur d'être bien dans ses papiers. Elle tenait à l'arbre de Noël, au sherry pour les dames et cognac pour les messieurs, aux huîtres et à la dinde, au champagne à table, aux cadeaux. Elle et ses soeurs et frères étaient très proches. Ils s'aimaient gentiment, s'appelaient "chère" ou "cher" en se parlant. Comment vas-tu, chère? Et quand ils parlaient l'un de l'autre, cétait Henry mon frère, Didi ma soeur etc...

Nous nous rendions chez elle avec mon grand-père - son frère Jules  - ma mère et mon frère et y retrouvions "Gaby ma soeur" et "Renée ma soeur". Gaby revenait d'Amérique où elle avait vécu pendant plusieurs années, d'abord à Cleveland (Ohio) et puis, clin d'oeil du hasard, à Montclair, New Jersey, où je travaille! Ca lui donnait une aura particulière, mais nous étions trop petits pour imaginer ce que ça avait de si spécial! Moi, tout ce que je constatais, c'était que quand elle venait, je devais renoncer à m'asseoir sur le petit repose-pieds de velours rouge car elle avait les chevilles enflées - et priorité sur moi! Les cousins et cousines de ma mère étaient là aussi et se retrouvaient avec joie, comparant leurs enfants, leurs vies et leurs santés. Il y avait d'autres enfants de notre génération mais je n'ai d'eux que le souvenir d'ombres sans voix ni turbulences. Ils devaient être trop sages. 

Il faut dire que ce n'était pas le genre de maison où on aurait osé faire un caprice, et on n'espérait rien d'aussi poussé que de s'y amuser. Il arrivait que, voyant notre impatience, Tante Didi nous encourage à aller "jouer dans le jardin, mais ne pas sortir des allées". Ce qui revenait à dire qu'on pouvait... marcher sobrement sur le gravier blanc des allées, sachant que la gouvernante surveillait depuis la fenêtre!

Henry mon frère était mort, ainsi que Raymond je pense. La fille de Raymond était ma marraine Yvonne. Renée ma soeur a des arrière-petits-enfants qui doivent combler, là où elle est, tous ses goûts artistiques! Valériane est une styliste qui fait bien des remous déjà, Véronique peint avec une sérénité lumineuse, et Gonzague dessine des jardins qui font rêver. Bon... Jules son frère a deux petits-enfants qui espèrent se faire reconnaître en écrivant. Lui qui adorait lire, il doit murmurer c'est de mon côté que ça vient... Il y a bien d'autres cousins jamais connus ou tout de suite oubliés parce qu'on n'habitait pas la même ville, ou n'avait pas le même argent, ou ne recherchait pas les mêmes sphères. C'est ce qui arrive dans les grandes familles. Peu importe. En nous tous vivent les gènes d'Henri Grégoire et Emma!

Il y avait ensuite la réunion du Nouvel-An du côté de mon père. Chez ma tante Marguerite, soeur d'Albert, (mon grand-père paternel) décédé avant ma naissance ainsi que son épouse, Suzanne. J'aimais beaucoup son mari, mon oncle Edouard, qui avait gardé le style Napoléon III. Petite barbe en pointe et moustaches virgulant vers le haut. Il était doux et fragile, et je me souviens de lui nous tenant tous les deux (mon frère et moi) par la main pour aller dans le jardin. Un petit jardin en pente, et je comprenais qu'il était vieux, un peu tremblotant, mais si chaleureux et bon. Marguerite, sa femme, menait tout à la baguette, et ils se complétaient sans doute très bien ainsi car les lettres d'eux qui nous sont restées sont pleines d'amour et de sollicitude mutuelle.

Cette réunion était plus bon enfant que celle de ma tante Didi, mais comme il s'agissait de cousins et cousines que nous ne voyions qu'une fois par an pour la plupart, nous restions cramponnés à nos parents et à notre assiette de petits mirous, que Tante Marguerite annonçait avoir faits elle-même. Elle en rapportait d'ailleurs des renforts pendant la réunion, ainsi que du café servi dans la belle cafetière en argent, et du chocolat chaud pour les enfants, que je détestais.  Elle se teignait les cheveux en brun et avait une ferme touche de rouge sur les joues. Ma mère retenait sa fureur chaque fois qu'on la rencontrait, car elle affirmait que je ressemblais à Suzanne, la mère de mon père, et mon frère à Jacquie - mon père. Apparemment, nous n'avions rien de ma mère. Bon, j'espère que tu me vois maintenant, Tante Marguerite.... Je ressemble à ma mère, et à ma grand-mère paternelle, tout le monde doit être content! Mais elle n'y mettait aucune méchanceté, elle était juste très fière de revoir des traits de sa famille dans la jeune génération. 

Les invités n'arrivaient pas tous en même temps, et ne voyaient jamais la totalité de la tribu. On manquait toujours quelqu'un qui venait de partir ou qui n'était pas encore arrivé. Oncle Robert et Line, son épouse, et mes cousins Albert et Mireille, leurs enfants. Sans doute Oncle Clément (dont je croyais le nom être Léman, Oncle Léman...) et sa femme Ninette, leurs enfants... Le salon était petit pour tout ce monde, et assez bruyant, Ma mère s'y rendait par devoir et s'éclipsait dès que la politesse le lui permettait.

Et puis les visites du Jour de l'An proprement dit. Visite à Bon Papa et puis Bonne Mammy. Ils étaient séparés mais s'étaient beaucoup aimés et avaient gardé une forte affection l'un pour l'autre comme en ont témoigné ces larmes d'affolement qu'ils ont versées en se revoyant à l'hôpital où il devait mourir quelques jours plus tard. Bien des choses et des pardons ont été dits dans ces sanglots de vieillards redevenus soudain des compagnons de vie déchirés.

Nous allions donc d'abord chez Bon Papa, qui comme Didi sa soeur aimait faire les choses comme il faut. Même avec peu de moyens il économisait fidèlement toute l'année pour nous offrir le champagne et des petits boudoirs. "Ne les trempez pas dans le champagne avant des les manger", nous recommandait-il, "ça rend saoul..." A bon entendeur salut, rien ne surpassait le plaisir d'aspirer le champagne qui imbibait les boudoirs! Et il riait! L'appartement était vieillot et sentait la cigarette, dont la fumée avait tout teinté de sépia. Son argenterie luisait, ainsi que les cristaux de son lustre. Il nous offrait une enveloppe avec de l'argent et des marrons glacés. Il plaisantait volontiers, et se faisait un devoir de faire le service: apporter les verres, les biscuits, le champagne pour ma mère et nous... Je m'asseyais sur son sofa empire de velours clair nicotiné et aimais regarder, sur le mur derrière moi, une gravure représentant sa mère Emma Preud'homme, une jolie femme avec des anglaises et un sourire modeste. Dans les premières années son chien, un beau berger allemand nommé Monsieur Pat était là aussi, recevant des poignées de nic-nacs.

L'après-midi, c'était le porto avec des biscuits au fromage chez ma grand-mère Edmée. Ses dernière années ne sont pas agréables à évoquer, car elle qui avait été un esprit si libre et indépendant, elle était devenue tout ce qu'elle détestait et n'attendait plus que la mort. Hélàs pour elle, celle-ci s'est faite prier trop longtemps.

Des bonnes années je n'ai pas beaucoup de souvenirs. Une certaine excentricité; beaucoup de bonhommie,. Elle adorait les chats et, née dans l'argent pour mourir dans la pauvreté, n'avait jamais pleuré sur le passé. Je la vois venir à la maison et, dans la cuisine, sans préambule, annoncer à ma mère "Voilà, je suis venue pour te dire que je suis ruinée. Je n'ai plus rien". Ou encore quand elle avait fait livrer chez nous un monceau de jouets achetés en solde et en vrac au Grand Bazar. Mais il en manquait les dés, les pions, les règles de jeu, et ils ne nous ont servi à rien! Et puis quand, installée dans une petite villa après sa ruine, elle avait organisé une Saint-Nicolas éblouissante pour nous: nous avions, chacun de ses trois petits enfants, reçu un pupitre pour faire nos devoirs, et  - ce qui nous plaisait bien plus! - un gros sac de gaze bleue (et je me suis extasiée Oh! Un sacrebleu!!!!) débordant de centaines de... crasses dont rêvent tous les enfants: des bonbons, pierrots gourmands (que nous appelions chique sur un bois), sac de billes, modèles réduits de voitures, poupées, crécelle, harmonica, corde à sauter etc... Elle ma aussi montré un jour comment faire un cake, et m'a bien recommandé de ne pas dire à ma mère que les chats étaient restés sur la table et avaient léché la pâte!

Pour ce jour de l'An, elle se parfumait et mettait un soupçon de rouge à joues. C'était sa coquetterie pour toute l'année. Elle portait les cheveux courts depuis longtemps, ils étaient épais et un peu ondulés, encore argentés avant de devenir blancs. Son teint était bistre, ses yeux d'un beau brun chaud. On ne restait pas très longtemps car ma mère et ses frères ne s'entendaient pas bien, et étaient mal à l'aise ensemble. Quelques banalités, l'échange de cadeaux (et elle protestait toujours si gentiment Oh mais, il ne fallait pas) et un tchin tchin, on repartait.

Bien sûr, bien souvent on voyait ces visites comme des demi-corvée, surtout à l'âge où hélàs on a commencé à avoir l'amour en tête... Et un lendemain de la veille qu'on aurait préféré passer au lit. Mais quelle chance d'avoir ces souvenirs de tous ces gens qui, eux, savaient qu'on était La famille, et se faisaient beaux, ainsi que leur maison, pour commencer chaque début d'année entourés des leurs...


Par Edmée De Xhavée - Publié dans : Verviers
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Samedi 2 février 2008
casa-vecia.jpg C'est la maison -  "la vieille maison" - qui sert de décor aux vacances de Suzanne, l'héroïne des Romanichels, en Yougoslavie. Maintenant,  la Croatie. Et avant la guerre, Italie.

J'ai moi-même passé bien des séjours dans cette vieille maison, que ce soit en été, ou toute autre saison lorsque j'habitais à Trieste et que j'allais y passer les week-ends. Un petit cent kilomètres sur les routes d'Istrie, et on y était, dans un calme et une rusticité d'un autre temps. L'herbe y avait un frémissement plus libre, plus paisible. Le vent remuait la ramure du mûrier et les touffes de romarin avec plus de douceur. Les soirées y frôlaient le visage d'une caresse soyeuse.

La cuisinière à bois crépitait, chauffait murs et coeurs, faisait danser le couvercle de la vieille bouilloire de fer blanc, nous enveloppant de son odeur grisante. On vivait dans la cuisine par temps froid et sous la vigne en été, porte ouverte et volets fermés pour garder la fraîcheur dans les chambres à coucher, au nombre de deux. Un seul robinet d'eau courante - froide! - déservait les lieux, dans une minuscule pièce à l'arrière, où corps, fruits et légumes étaient lavés. Le pain de savon était grignoté la nuit par un rat discret et persévérant. Il devait faire des bulles en buvant et avoir une haleine de rose! Cette pièce servait aussi à entreposer, sur une vieille commode, pommes, oignons, aulx et pommes de terre. De l'unique petite fenêtre on ne voyait que la prairie fleurie et mouvante sous la brise tiède.

La toilette était à l'extérieur. Pas le genre d'endroit où on part avec un magazine! Le papier? Des feuilles de journaux coupées en rectangles, empalées sur un clou rouillé. Décidément pas le plus grand attrait de cette adorable casa vecia!

Casa vecia qui était déjà alors un anachronisme persistant. Car bien des prairies tout autour avaient été vendues et on y construisait du "moderne", du préfabriqué, rapide et sans charme, ce dernier étant remplacé par cette chose sans âme que l'on fait passer pour du confort. Mais en face de la route de terre et cailloux, on avait encore vue sur une étendue de genêts, buissons de thym, bosquets de genévriers dans lesquels s'insinuaient de délicieuses asperges sauvages au goût amer, ainsi que des vipères et des tiques...

Le jardinet était balisé par une multitude de vieilles casseroles de toutes tailles et couleurs devenues "pots" à herbes aromatiques ou géraniums. Une table recouverte d'une toile cirée s'y trouvait pendant toute la belle saison, et le moment venu on l'entourait de chaises aussi disparates que leurs occupants. Un joyeux vacarme régnait, la source de vin semblait intarissable, ainsi que l'abondance de bonne chère, ou les poissons frais que l'on cuisait sur le petit grill. La salade - rucola, radicchio, lattuga -  et fraises foisonnaient dans le potager, et nous apportions d'Italie l'huile d'olive, le parmesan, les cubes de bouillon Knorr aux porcini, comme tout ce qu'on ne trouvait pas sur place mais ne pouvait manquer sur une table où on veut manger come Dio commanda! Et si on savait où aller, on pouvait acheter chez un paysan un cuissot de jambon istrien dont le goût délicat accompagnerait les repas durant presque tout l'été, et dont l'os donnerait encore les derniers parfums subtils dans une minestra de bobici, soupe de maïs et avoine.

Les cosses des genêts explosaient, les cigales chantaient, une voisine passait et s'attardait, une dispute éclatait, et l'heure de la sieste, de la plage ou de se coucher ramenait le calme.

La nuit, dans un silence aussi net qu'un trou noir, on dormait écrasés sous trop de couvertures au crochet, dans une pièce qui sentait encore le flytox qu'on y avait pulvérisé pour supprimer les moustiques sanguinaires.

Maintenant, la casa vecia est toujours debout. Toutes les prairies avoisinantes ont été vendues. Plus d'horizon de fleurs sauvages, plus de route de terre. Asphalte et maisons tristement sans passé cernent ce petit îlot d'autrefois. Le mûrier et la vigne savent bien peu qu'ils vivent leurs dernières années. Et les voisins attendent la disparition de ce coup de poing dans l'oeil pour le remplacer par une autre prison au soleil.

Pour les nostalgiques de voitures introuvables, celle que l'on devine est une Lancia Delta, elle appartenait au peintre naïf sur verre Fulvio Pregl.


Par Edmée De Xhavée - Publié dans : Romanichels
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Samedi 26 janvier 2008
C'est une façon dont je pourrais présenter Les romanichels. Pas seulement des amours "romantiques", mais aussi des amours parfois discrètes ou fugaces, qui transforment.

L'amour est un sentiment qui sait se déguiser, se cacher. Il m'a fallu parfois des années pour réaliser qu'une "copine" s'était mutée en amie sans que je ne le remarque. Invincibles et immortels, nous rencontrons, au cours de notre jeunesse, d'autres créatures de notre âge. Beaucoup ne font que passer dans notre vie, laissant un souvenir lié à un moment ou évènement bien précis. Ou pas de souvenir du tout! D'autres nous accompagnent plus loin. Deviennent plus proches. Il y a aussi ceux qui vont et reviennent, au gré à la fois du hasard mais aussi d'une certaine curiosité: qu'a donc bien pu devenir untel, unetelle? Et quand des années plus tard on se sent moins invincibles et tout à fait mortels, on réalise que c'est, aussi, une forme d'amour qui a entretenu cet attachement, cette attirance, épisodiques ou constants.

Quant à l'amour tant célébré, celui qui se cherche, se perd, se retrouve... il n'est pas toujours celui qu'on pense. On peut avoir donné "le meilleur de soi" à quelqu'un qui n'est pas resté bien longtemps avec nous dans cet intense mystère, sans regrets. Savoir que, même hors d'atteinte, hors de vue, hors de tout, le lien ne mourra jamais. Ces amours-là, bien des années après que le vent semble les avoir balayés, leur cendre luit encore et s'enflamme d'un simple rappel du passé. Qui a vécu un tel amour en porte le flambeau dont le rougeoiement atteint et contagie tous ceux qui s'en approchent.

On peut aussi découvrir un jour que, sans jamais avoir été amoureux, on s'est mis à aimer quelqu'un de confortable dans notre vie. Pascal Obispo l'avait compris en écrivant une chanson pour Michel Polnareff: "Non, ce n'est pas l'amour, qui fait les histoires d'amour,ce n'est pas ça toujours, on peut aimer, oui, sans amour..." Et là aussi, le lien qui était si fragile au départ s'est tissé avec tant de patience et de ferveur qu'on ne pourrait le dénouer. 

On peut aimer plusieurs fois, sincèrement, autrement. Ou décider qu'on n'a  plus envie d'ajouter quoi que ce soit à ce qu'on a eu. Il y a aussi les amours qui n'étaient que du désir. De sexe, de possession, d'argent, de prestige. Et qui, comme le passage d'Attila, laissent la mort comme paysage.

Que dire encore des amours qui, malgré leur intensité, font de la vie à deux un enfer et ne trouvent leur survie que dans une séparation entrecoupée de nouvelles tentatives? Ou qui doivent se réfugier dans l'amitié complice des "ex" amants, époux, fiancés, dont les nouveaux partenaires craignent tant la possible levée de masque? Marie-Paule Belle le chantait aussi: "Quand tout ira bien, quand nous serons amis, qu'on se dira tout, que tout sera permis..."

Et ces amours souvent guindées père-fils, mère-fille, amours pratiquement impossibles de par leur nature inégale, presque toujours difficiles, niés ou clamés trop fort? Les parents, en nous quittant, nous font un ultime cadeau: le temps de peut-être comprendre qu'ils nous ont aimés. Selon la façon dont nous acceptons alors de relire notre passé, le remords va nous harceler, ou les souvenirs de preuves d'amour vont remonter en pétillant comme à la surface d'un verre de champagne, nous éclaboussant le sourire. Parents médiocres nous-mêmes ou adultes à multiples facettes, nous acceptons enfin leur imperfection et accueillons ces milliers de petits sacrifices qu'ils ont, bon gré, mal gré, accomplis pour nous.

Que dire encore des amitiés, qui deviennent des soleils indispensables? Ces soeurs et frères que nous nous choisissons, famille d'élection? Ces amitiés instantanées, comme celle qui m'a unie à ma cousine Françoise dès la première minute. Nous avions environ 12 ans, et ne nous connaissions pas. Nous étions très timides et méfiantes, d'autant qu'on nous avait bien dit d'être gentille avec notre cousine qui allait nous accompagner en vacances en Bretagne. Ciel! Et si elle est pimbêche? Brutale? Menteuse? Racusette? Affreuse? Gâtée-pourrie? Mais dès le premier instant nous sommes devenues complices. Et rien ne nous a jamais séparées - sauf une dispute assez spectaculaire et sans paroles quelques années plus tard pour une soirée tralala que de toute façon nous détestions autant l'une que l'autre!

L'amour, c'est ce miracle immatériel qui fait que nous touchons ou sommes touchés par les autres. D'invisibles rais, brûlant d'affection, de reconnaissance, d'amitié, de fidélité nous unissent alors, formant une merveilleuse toile d'Arachné.

Et ça mérite sa place dans les romans, non?
Par Edmée De Xhavée - Publié dans : Romanichels
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Vendredi 18 janvier 2008
Zingarelle.jpg Finalement, ce sont elles, mes belles petites flammes rroms, qui danseront sur la couverture de mon roman! La vue de la montagne Sainte-Victoire ne s'y trouvera que symboliquement dans le fond, discrète et pâle, et puis en médaillon au dos. Mais j'ai cédé à l'envie d'avoir une couverture très belle, très professionnelle. Et comme Jean-Pierre Ghys venait de m'envoyer le projet de celle que je lui avais demandée pour le second roman et qu'elle est... un rêve!, je n'ai pas hésité. Je lui ai donc envoyé ma bio, ma photo, l'introduction du roman, et la photo de la Sainte-Victoire. Et, juste au cas où, celle de ces deux petites Rroms. Et là, sa sensibilité lui a parlé, et il a su comment exprimer la chaleur, la lumière, le flamboyement de l'amour que moi, j'ai mis en mots. Et je l'avoue, j'en ai été bouleversée car je m'étais figée sur la montagne et ne voyais plus rien d'autre.

Alors que je vivais à Turin, en 1986 un camp de Rroms korakane (originaires de Serbie et musulmans) s'était installé à Borgaro Torinese, aux portes de la ville. Et parce que la population locale n'était pas exactement emballée, les autorités ont organisé une journée de rencontres.

J'avoue que j'ai toujours été attirée par les Tsiganes - après tout, ils sont un peu l'équivalent des Amérindiens dont on déplore tant la disparition et la mise en réserves des survivants - mais en même temps, je me tiens prudemment à l'écart. Quand je suis arrivée à Turin, il y en avait partout dans les rues. Surtout des femmes, avec un bébé dans les bras, psalmodiant: "Buona fortuna signora, buona fortuna", offrant une petite chiromancie standard et lucrative. Un jour de grande témérité je me suis laissée tenter. J'ai dû, pour commencer, mettre deux billets de 1.000 lires en croix dans la paume de ma main ouverte. D'un air navré ma Tsigane m'a annoncé que j'étais triste. Et que c'était parce que les morts me voulaient du mal. Mais ce n'était pas grave du tout car il suffisait que je lui confie ma bague en or et qu'elle irait la jeter dans un cimetière, après quoi tout rentrerait dans l'ordre. Tout en me décrivant son plan très ingénieux, elle tirait avec beaucoup de fermeté sur mon doigt pour le déplier et en faire glisser ladite bague, tandis que je le repliais avec autant de volonté pour ne pas avoir une bonne raison d'être vraiment triste! Ceci dit, je ne lui en ai pas vraiment voulu. D'autant plus que j'ai su garder ma bague. Elle m'a sifflé: "Tu cattiva donna!"

Je ne les connais pas bien, ne les comprends pas du tout, les crains parfois. Mais ce sont des tribus d'hommes et de femmes libres et quelque part, ça me fait les admirer. J'en ai approchés certains. J'ai même dansé avec un très beau Rrom en chemise de satin lilas à cette fête de Borgaro Torinese! Il y avait, à Aix en Provence un Gitan, que dans le plus grand secret de mon coeur, je surnommais "Oeil de poule". Un de ses yeux avait la paupière inférieure qui restait à mi-chemin, comme chez une poule. Avec son petit groupe il venait chanter le soir dans un restaurant estudiantin dont j'étais la cliente assidue, et comme il avait remarqué que j'aimais ce morceau, il me souriait gentiment en chantant "Amor, amor, amor...". Il ne draguait pas, il ne faisait que partager du bonheur avec moi. Nous venions de deux mondes étranges l'un pour l'autre, mais pendant qu'il chantait, on était dans le même. Il y a eu aussi un épisode désagréable dans la vieille ville de  Carcassone au cours duquel de jeune Gitans nous ont encerclés, mon compagnon et moi, pointant leurs couteaux. Leur raison: ils avaient mal interprété un hommage bruyant que mon compagnon avait fait à Sara la noire et se croyaient insultés. Et surtout, ils étaient très saouls. Pas drôle. Mais nous avons été sauvés par notre ami Irlandais, Peadar, accompagné d'Hyppolite, le chef de leur tribu. Avec calme, autorité, et sans menace aucune. Hyppolite était très gentil et doux. Et en dehors d'être le chef de la tribu, il ramassait les ordures, accroché à l'arrière du camion qui traversait la ville au lever du soleil.

Qui n'a pas, parmi ceux de ma génération, rêvé sur la musique de Django Reinhardt ou son cousin Schnukenack? Ma mère, l'initiatrice de bien des passions qui m'habitent encore, m'avait emmenée voir "J'ai même rencontré des Tsiganes heureux" d'Aleksander Petrovic en 1967. Nous avions adoré. Oui, ils étaient sales, bagarreurs, buveurs, mais quelle vitalité démesurée! Quelle musique! Et Bekim Fehmiu nous semblait bien bel homme malgré les plumes d'oies et la boue qui le recouvraient souvent... Ensemble aussi nous avons regardé "L'ange gardien" de Goran Paskalevic à la télévision plus de vingt ans plus tard. En Italie j'ai vu "Le temps des Gitans" du bel Emir Kusturica en '88 et ici, aux Etats-Unis, j'ai pu voir "Chat noir, chat blanc" du même Emir! Comment ne pas être fascinée par ces "gens du voyage" qui chantent et vivent à pleine joie malgré l'hostilité qui les encercle comme dans un enclos de méfiance? Malgré le souvenir des camps de Marzahn, de Jasenovac, de Himmler, de Josef Mengele...

Lors de cette fête de "socialisation" entre Rroms et Italiens, qui n'avait rien d'une fête folkorique pour touristes, mon ami Gigi et moi les avons vus et entendus s'amuser dans un joyeux désordre. Gigi s'est fait prédire un avenir qui n'est jamais arrivé mais qui l'a enchanté et lui a permis d'attendre que son avenir réel ne le rencontre. Nous avons dansé avec des Rroms à la peau brune, aux longs cheveux un peu ondulés, timides dans leurs habits bariolés de couleurs. Ils se hélaient et s'esclaffaient en voyant leurs amis ou parents dansant, eux aussi, avec des Italiens ou Italiennes. Ca sentait le mouton grillé, les braises de bois, les épices. Les enfants se poursuivaient, des chiens se jalousaient des os où les restes de viandes se mariaient avec la terre, des femmes allaitaient leur bébé, assises, la cigarette aux lèvres, le sourire dans les yeux. Et puis le soir il y a eu l'orchestre et les chants: trilles, violons, tambours, cithares, voix au timbre roucoulant et plaintif. Et ces deux fillettes qui ont eu envie de s'amuser sont montées sur la petite estrade et ont dansé avec la légèreté de deux flammèches, gracieuses et langoureuses, vibrant de leur liberté éternelle.
Par Edmée De Xhavée - Publié dans : Romanichels
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Vendredi 11 janvier 2008
Une des explications de l'origine du mot "snob" serait que lors des inscriptions dans les universités d'Oxford ou de Cambridge, qui se faisaient en latin, on inscrivait leur titre à côté du nom des élèves. Et pour ceux pour qui seul l'argent avait servi d'introduction, on inscrivait s.nob, sans noblesse. Cedi dit, il semblerait qu'aucun dictionnaire sérieux ne mentionne cette racine. Par contre le Webster donne la naissance de ce mot en Islande, où snapr voulait dire imposteur, charlatan, et snub, traiter avec mépris.

Tout ceci pour introduire mes snobs.

On le verra dans mon roman, je me suis amusée à les éclabousser, ces snobs. Qu'on me comprenne bien: pas les nobles, juste les snobs. Ceux qui, nobles ou pas (et en général, c'est "pas") brandissent haut le nom d'un ancêtre titré comme un vaccin ou un laisser-passer tout puissant qui rendrait superflus la vraie bonne éducation, la vraie grandeur d'âme, la vraie "noblesse de coeur"... Souvent issus de la branche tombée d'un arbre généalogique, ils constellent leurs conversations de particules, blasons, évocations de faits d'armes ou de haute estime royale. Vous demandent "c'est quoi, ça, comme nom?" avec un petit recul prudent. Vous nomment toutes leurs relations titrées dans une longue phrase sans reprendre haleine et s'arrêtent, mauves et au bord de la syncope, mais fiers de vous avoir fait comprendre à qui vous avez affaire. Pour ceux qui regardent la BBC... Hyacinth Bucket est un exemple hilarant des snobs. Keeping up Appearances est paraît-il l'émission préférée de la reine d'Angleterre, et ça doit être notre seul point commun. Bien que quand il pleut, j'ai un peu la même élégance campagnarde qu'elle, je l'avoue!

Nous en connaissons tous, de ces malheureux "gens bien" qui traversent la vie, et parfois nos chemins, la lippe un peu hautaine (con la puzza sotto il naso, comme disent les Italiens, avec la puanteur sous le nez...), le geste méfiant comme s'ils s'attendaient à ce qu'on les compromette irrémédiablement. On pourrait par exemple avouer devant leurs relations qu'on est né pauvre! Que notre grand-mère était d'une ethnie louche. Que nous avons un métier très banal. Que nous avons eu notre première cuite avec de la Stella Artois...

Et si parfois dans leur lignage il est vrai que quelqu'un un jour, à quelque génération, a eu son titre nobiliaire (qui est passé, probablement, à la branche aînée), ils n'ont rien de grand, ces dji l'vou dji n'pou! Traduction: je veux mais je ne peux. Jolie devise pour leur blason, non?

Mais je n'ai rien contre les nobles, s'ils le sont aussi de coeur. Et ils le sont souvent. Les nobles que j'aime sont ceux qui ne font pas d'esbrouffe. Ceux qui sauvegardent leur patrimoine avec fierté et maintes fois aussi au prix de sacrifices, protégeant pour notre plaisir de vieilles demeures patinées par le temps et l'Histoire, des terres paisibles où les beautés du monde chantent leur cantique. Ceux qui ont dans leur quotidien, sans y penser, les manières charmantes d'un autre âge. Ceux pour qui le personnel de maison devient plus proche à chaque année de service. Ceux qui savent élégamment alterner les économies et le faste. Ceux qui élèvent leurs enfants à être gentils, sensibles, affectueux. Ceux pour qui leur blason représente aussi une charge: celle d'être bon et attentif aux plus défavorisés. Ceux qui, enfin, ont le coeur couronné de l'amour pour les autres.

Je me souviens que lorsque j'étais petite, ma mère me faisait rêver en parlant parfois de la princesse de*** qui avait été à l'école avec elle. Et un jour, descendant les escaliers de la Paix toute les deux, nous avons croisé une dame très insignifiante qui les montait. Elle et ma mère se sont gaiement saluées. "C'était la princesse Hélène de***" m'a expliqué ma mère, les joues roses de plaisir. Pour tout dire, j'étais plutôt déçue. Quoi? Cette dame en imperméable bleu et fichu, une princesse? J'aurais certainement préféré la voir en robe à paniers et manches gigots, avec un corsage où perles et dentelles auraient serpenté. Et des pantoufles de vair. Et, pourquoi pas? un prince charmant au bas des escaliers, chantant une belle romance en lachant une blanche colombe...

Mais depuis, j'ai vu plusieurs nobles aussi discrets que la princesse Hélène et à vrai dire, bien souvent, le vieil adage selon lequel tout ce qui brille n'est pas or se confirme!

Il y en a d'autres aussi, bien sûr. Comme cette famille française à l'arbre généalogique comme un baobab, habitant un très beau, très ancien et très délabré château. Mais ciel qu'ils étaient effrayants, ceux-là! "Fin de race", amoraux, immoraux, intellectuellement atteints, ayant perdu toute la distinction de leur classe. Et si dans quelques années on parle d'un nouveau Barbe bleue dans le coin, je saurai de quel château ça vient!

Par Edmée De Xhavée - Publié dans : Romanichels
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Vendredi 4 janvier 2008
Hermès, le dieu messager, dont les nobles talons s'agitent dans un plumetis gracieux, car ça y est, le "bon à tirer" des Romanichels est arrivé! Entier, sans déchirures, sans auréoles de pluie ou de boue, dans une enveloppe non éventrée! Sous la forme, bien émouvante pour moi, d'un exemplaire relié. Tout d'un coup, ça donne un air de réalité à ces idées qui sont devenues manuscrit, lui-même reconverti en un document prêt à l'impression avec la bonne police, les marges et la pagination ad hoc. Ca ressemble enfin à un livre. De 241 pages! Que j'ai dû parcourir une fois de plus pour dénicher les erreurs survivantes. Horreurs parfois, comme le gare au lieu de la gare. Et les sauts de page mal faits, la pagination sur les pages vierges etc...

Et tant qu'à faire, j'ai décidé de changer la couverture. A ma demande, son côté face avait été réalisé, très bien, pas l'illustratrice de Chloé des lys, France Delhaye. La version que j'avais reçue par courriel ne me déplaisait pas, mais sur le papier elle perd de sa luminosité, et selon moi, laisse une impression sombre, endeuillée (les tons mauves, bleus et violets n'aident pas ...), l'opposé de ce que j'ai mis dans le roman. Alors j'ai scanné une photo prise par ma mère en 1977, l'ai convertie en aquarelle, et voilà! Autre avantage, sentimental celui-ci: la photo est prise d'un endroit exact évoqué dans le bouquin, le plateau de Bibémus à Aix-en-Provence.

Tout ceci sera envoyé lundi. Si Hermès se met à nouveau de mon côté, ainsi que tout le personnel de "la poste", cet abîme administratif parfois sans fond, mon envoi devrait être chez Chloé des lys en une semaine. A ce stade-là, je devrai à nouveau invoquer ce dieu messager et des marchands pour que l'éditeur n'attrape pas une grippe invalidante, afin que le second et, je l'espère, dernier "bon à tirer" m'arrive très vite!

Ceci dit, ça prendra le temps que ça prendra. Une belle lapalissade, je sais. Mais un mois de plus ou de moins ne changera pas grand chose.

En tout cas, cette semaine, c'est bien ce qui m'a trotté dans la tête avec une joyeuse insistance.

Car j'espère bien avoir un peu de chance comme certains de mes compagnons de plume:  Cathy Bonte va avoir sa soirée littéraire à elle toute seule le 18 janvier, et Bob Boutique a droit à deux minutes sur télé-Bruxelles! Je sais, je me doute bien que le budget de télé-Bruxelles peut envisager un déplacement de Schaerbeek vers Schaerbeek, mais de Schaerbeek à West Orange... les rêves ont des limites! Quant à ma soirée littéraire toute personnelle, mon budget ne prévoit pas un voyage en avion pour ça! De plus, soyons juste: étant celle qui parlerait à cette soirée, je ne pourrais pas grignoter ni trinquer à ma santé. Une autre perte sèche dans mes finances.

Mais je suis bien contente pour Cathy et Bob, et les autres comme Dominique Leruth (dont le papa était de Verviers aussi, un endroit remarquable on le sait...) qui font déjà quelques vaguelettes glorieuses. Envoyez-moi un restant d'embruns, pour commencer!
Par Edmée De Xhavée - Publié dans : Romanichels
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Vendredi 28 décembre 2007

Convoi.jpg Depuis quelques jours je suis plongée dans "La couleur du sang" de Nora Atalla. Et ça fait remonter à la surface des images d'une époque tragique de notre histoire. Et dans "notre" histoire, j'inclus celle de ceux qui ont, dans cette indépendance, "récupéré" leur Congo. A quel prix, parfois.

J'avais alors 12 ans, et ce que j'entendais était au-delà de mon imagination. Mon père s'était installé à Léopoldville, puis Elizabethville. Devenues ensuite Kinshasa ("Kin") et Lubumbashi. Je ne sais plus du tout si je réalisais le danger pour lui. Sans doute un peu, parce que parfois ma mère évoquait certaines atrocités qui se passaient. Mais je remisais tout ça dans un recoin de ma mémoire sur lequel "Ne pas y penser" était étiqueté.

Deux ans plus tard, je suis partie à E'ville pour y passer l'été avec mon père et sa seconde épouse, Suzanne, ainsi que leurs deux enfants (un troisième était en route!), Thierry et Corinne. Ma mère n'aimait pas du tout l'idée de ce voyage, pour diverses raisons. Mais il faut dire que les préparatifs avaient eu de quoi l'inquiéter.

Nous avions dû nous rendre en train à Liège (mais peut-être était-ce Bruxelles...) pour mon visa.  Au consulat, une quarantaine de personnes attendait déjà. Il faisait chaud, pas de sièges en suffisance pour tous. L'impatience se sentait, l'exaspération aussi. Une dame excédée annonçait d'un ton hautain: "Je connais monsieur Tshombe personnellement! Appelez-le et laissez-moi lui parler!". Des murmures évoquaient l'idée qu'on nous faisait attendre pour le plaisir... Soudain, une porte s'est ouverte avec décision, et un noir est apparu, en nage et en fureur. Dans ses mains tendues, il tenait une chemise tachée de sang séché. Beaucoup de sang séché... Il s'avançait, entre les larmes et la colère, ému par un souvenir qui lui faisait encore mal, vers le groupe de blancs soudain muet et compact, et criait: "Et ça! Vous voulez qu'on vous fasse ça aussi? Vous le voulez, ça?" Il indiquait son cou, à la base duquel bourgeonnait une cicatrice. Comme nous ne nous étions pas mêlées au groupe en arrivant, ma mère et moi nous sommes senties isolées et fragiles devant cette apparition au regard rouge et luisant. Il s'est pourtant calmé en voyant reculer tout le monde, et a refranchi la porte en sens inverse. Ma mère, tremblante, m'a alors dit "on s'en va!" et malgré l'absurdité de cette décision (qui aurait nécessité notre retour un autre jour) elle m'a entrainée vers la sortie.

Mais une fois dehors, un des autres candidats au visa nous a rattrapées, disant qu'on nous avait appelées. Bien peu enthousiastes nous avons fait demi-tour, pour tomber dans un autre film: le noir dont le cou avait été si mal arrangé nous a accueillies avec un grand sourire rassurant et des égards démesurés, me nommant "Princesse". Ma mère et moi nous échangions des oeillades perplexes. Nous sommes entrées dans un bureau où un autre noir charmant nous a souhaité la bienvenue, s'est excusé de la chaleur, de l'attente etc... tandis que le premier tirait ma chaise pour m'y installer en sussurant "et voilà, Princesse!". Ma mère a dû signer un papier, le visa nous a été délivré, et il nous fut même annoncé qu'il avait été payé! Nous n'avons jamais su par qui, car ni mon père ni ma mère n'ont jamais payé pour ce visa! Quoi qu'il en soit, nous avions été un peu ébranlées par toute l'affaire!

Mais je ne peux m'empêcher de penser que ce noir, lui aussi, avait sans doute perdu plus que du sang dans l'indépendance, et que la souffrance n'avait pas eu de camp!

Je devais voyager avec Sabena. Le jour avant mon départ, on nous a dit que mon avion était changé, mais que tout le monde à Elizabethville avait été informé. Dans l'avion, qui était principalement rempli de jeunes allant retrouver leurs parents pour les vacances, j'ai eu mon petit succès en prêtant mes deux exemplaires de "Salut les copains", le premier magazine pour les jeunes. Avec Dick Rivers en couverture, ce qui a fait pâlir mon père d'effroi, car pour lui on ne pouvait pas être chanteur ou musicien si on n'avait pas la coiffure de Chopin ou le smoking de Caruso. Nous avons fait une escale à Rome, et puis une autre à Léopoldville je pense. Nous y sommes sortis de l'avion dans la nuit noire et pendant qu'on marchait sur le tarmac pour arriver à l'aéroport où une petite colation nous serait servie, le soleil, immense, s'est levé, nous apportant le jour.

Alors que nous avions repris nos places à bord, il y a eu un grand remue-ménage dehors. Et par la petite fenêtre j'ai vu Joseph Désiré Mobutu (il ne s'appelait pas encore Sese Seko) qui arrivait avec son entourage. Aussi, à l'arrivée, nous avons tous dû rester assis jusqu'à ce qu'il soit accueilli avec force fanfafe et uniformes rutilants sous les acclamations. Alors seulement nous avons été autorisés à fouler le sol qu'il venait de parcourir. On nous a ensuite entassés dans une minuscule salle d'attente où une fois de plus les sièges n'étaient pas prévus en suffisance. On nous y a oubliés dans la chaleur pendant une bonne heure, à la suite de quoi les douaniers fouillèrent soupçonneusement nos bagages en les désorganisant du mieux qu'ils le pouvaient. Et c'est au bout de ces multiples émotions que j'ai constaté que personne ne m'attendait à l'aéroport! J'ai donc attendu, attendu, attendu dans mes petites (trop petites, mammy tu aurais dû prendre une demi pointure de plus...) chaussures Bata qui s'étaient décousues sous la pression de mes pieds enflés. Finalement, une hôtesse s'est inquiétée et m'a confiée à un couple qui était venu prendre un verre à l'aéroport, les Fucciarelli. Ces malheureux ont eu la tâche ingrate de faire fonctionner le tam-tam européen pour savoir où se trouvait mon père!

Car... je n'avais que son nom et un numéro de boîte postale! Je n'étais même pas certaine de savoir où il travaillait, car ça avait changé! A la poste, on a refusé de nous dire où il habitait. Assise à l'arrière de la vespa de la soeur de Madame Fucciarelli, je découvrais une ville dont les murs étaient criblés de balles, dont les magasins étaient vides.

M'inquiétais-je? Non! Pas du tout! J'adorais la vespa, et les Fucciarelli. J'étais fatiguée après une nuit en avion et des heures d'attente ici et là, et j'avais mal aux pieds. Et honte de mes chaussures déchirées.

Finalement, au bout de 4 heures de recherches, mon père est arrivé. De son côté, il avait vainement essayé de me trouver car s'il était bien à l'aéroport au moment où j'avais atterri (avec Mobutu...)on lui avait alors dit que j'étais arrivée la veille! Comme on le voit, l'organisation avait des lacunes...

Nous ne sommes pas restés longtemps sur place. Mon père avait demandé des permis frontaliers pour que nous puissions aller en Rhodésie, et nous les avons eus au bout de quelques jours. Mais je me souviens d'une sorte de fanfare bigarrée et de voix jeunes qui chantaient Indépendance cha cha. De la recommandation qu'on m'avait faite de ne pas ouvrir si des militaires sonnaient (et un militaire a en effet sonné, et j'ai eu peur, cette fois-là!). De la journée où on attendait l'arrivée des marchandises pour aller choisir, au magasin, entre une robe rose ou une robe bleue. Du boulevard frémissant de bougainvilliers. De la piscine où venaient les onusiens. Du pain qu'on ne trouvait pas tous les jours et qu'on remplaçait, Marie-Antoinette aurait été contente, par du cramique.

Et puis de la longue route - un détour - que nous avons prise pour aller en Rhodésie afin de ne pas attendre les convois militaires destinés à protéger les voyageurs contre les bandits. Une route bordée de termitières, de terre rouge,de hautes herbes jaunes. Suzanne me disait "si on est attaqués, cache Thierry dans le fond et couche-toi sur lui". Ca aussi, ça partait dans le rayon "ne pas y penser". Au poste frontière avec la Rhodésie, nous avons dû aller chercher le douanier au café du village voisin et le reconduire ensuite à sa bière pour qu'il nous signe les papiers. Ses accolytes ont trouvé dans la voiture une machette, et l'ont agitée, très énervés, sous le nez de mon père, l'accusant d'être armé pour tuer les pauvres Congolais. Pendant ce temps, un autre par deux fois m'a fait signe de sortir de la voiture, et lorsque je posais le pied par terre, il refermait la porte avec vigueur sur ma cheville... J'avais 14 ans, et ne comprenais qu'une chose, il fallait reser coite, et j'ai ensuite tourné la tête de l'autre côté, refusant avec obstination de réagir au tapotement de ses doigts sur la vitre.

Nous sommes restés près d'un mois en Rhodésie. J'y ai acheté, toute seule et en anglais, une paire de pantalons corsaires bleus. A Bulawayo. Il me reste beaucoup d'images sereines de ce beau voyage. Les paysans nous saluant de la main et du sourire le long de la route. Les impalas sautant en vagues gracieuses par-dessus les herbes dorées. Les éléphants s'abreuvant à un point d'eau, dans le silence d'un monde loin de tout moteur (mais il y a aussi eu l'éléphant qui nous a chargés, pas du tout en silence, celui-là!) Le motel éclairé grâce à l'éolienne qui s'endormait la nuit avec le vent. Et le bar du même motel, qui était le lieu de retrouvailles des fermiers et broussards du coin. Une dame y jouait au piano en chantant des airs repris en choeur par l'un ou l'autre buveur fatigué. Au-dehors, alors qu'on regagnait notre case, les hyènes jappaient hystériquement. L'hôtel du Leopard Rock, dont les fondations étaient creusées à même la montagne. Le matin, les nuages étaient déposés sur la pelouse, et montaient lentement vers le ciel clair et immobile. Les dos et crânes boueux des hippos sur la Limpopo. Le barrage de Kariba où pour la première fois j'ai mangé sous une paillotte. L'hôtel des chutes Victoria, où le personnel travaillait nu-pieds et une chanson aux lèvres. Un troupeau de moutons dans les ruines de Zimbabwe en fleurs...

A notre retour, nous avonsrepris la route avec le convoi militaire. (La photo montre les voitures, mais pas les camions militaires. Si je me souviens bien, les soldats étaient Ethiopiens et nous avaient interdit de les photographier. On me voit avec Suzanne et Corinne, Thierry un peu à l'écart comme tout grand garçon de trois ans qui se respecte!. J'ai mis mon beau bermuda tout neuf acheté à Bulawayo! Notre voiture est la peugeot super chargée) Et là aussi, j'ai mis dans le rayon "ne pas y penser" le fait que 3 camions de militaires armés jusqu'aux dents nous protégeaient d'un danger bien réel.

Et peu après, c'était la Rhodésie qui explosait. Nouveaux massacres, nouvelles larmes, nouveau sang. Et j'ai eu mal de penser que ces charmants Anglais qui nous avaient reçus dans les montagnes Vumba avaient peut-être péri pour avoir été là pendant que l'histoire prenait un de ses fameux "tournants"...

Dans l'avion qui me ramenait à Bruxelles, avec une nouvelle coiffure (ma mère avait fait promettre à mon père de faire couper "mon boubou") et nouvelles chaussures, je feignais l'habitude du danger auprès de ma voisine de siège, une jolie jeune fille de 18 ans qui avait vu des Mau mau et en était encore très perturbée. J'acquiessais à son horreur et y allais de mon tourmenteur de poste frontière. Mais tout ce que je cherchais, c'était à paraître grande et émancipée comme elle l'était. Je ne voulais toujours pas vraiment accepter la peur dans ma vie!

Par Edmée De Xhavée - Publié dans : Personnel
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2009: 3ème prix ex-aequo pour le Prix Pierre Nothomb avec Vous souvenez-vous? Thème: Sous le feuillage de mes chênes, je vous écris

2009: Retenue pour le Prix de la Police de Liège avec Tremblement de coeur. Thème: Canicule (Publié sous le nom de Patricia Van Praet-Lonhienne)

2008: 1er prix ex-aequo Fénélon en Colfontaine avec Tchoupy et les stiloboutchgo dgies. Thème: Par monts et par vaux


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