Ce plaisir désuet qu'est la correspondance

Publié le par Edmée De Xhavée

Ma  mère a eu des correspondants tout au long de sa vie.

"Lulu" est venue de Paris alors qu'elles étaient encore jeunes filles pour faire sa connaissance, et elles se sont accompagnées jusqu'à la mort de ma mère sans plus jamais se voir. Des milliers de lettres ont voyagé de l'une à l'autre, chargées de leurs joies et chagrins, espoirs, déceptions, souvenirs.

Lors de son décès j'ai aussi dû contacter Monsieur Kapadia à Mumbai - qui était Bombay quand ils ont commencé leur correspondance. Après 40 ans d'échanges épistolaires, son chagrin était sincère.

Bien entendu, elle trouvait tant de plaisir dans cette occupation qu'elle m'y a incitée. J'ai eu un petit correspondant noir qui m'avait presque fait pousser un cocorico de joie pure quand il avait affirmé que son papa avait trouvé que ma lettre était la plus belle! En effet, il s'agissait d'une suggestion de notre maîtresse d'école, on avait envoyé toutes les lettres dans une école au Congo belge, et là, je suppose qu'une foire d'empoigne avait fait la sélection des missives dignes d'intéresser nos lointains futurs - et éphémères! - petits correspondants.

Ensuite, ce fut le tour de "Therapon Argyris", un  jeune Grec auquel mon père avait acheté des cartes postales à Athènes. Comme ce petit débrouillard parlait un peu le français, il m'avait fait donner son adresse. Pendant des années j'ai commencé mes lettres par "cher Therapon" pour ensuite comprendre que c'était son nom de famille! Il s'appelait Argyris. Le gentil Therapon avait le sens des affaires et de son avenir. Plus j'avançais en âge et plus il s'orientait vers une correspondance aux accents romantiques, auxquels j'étais assez imperméable. J'en étais encore aux poupées (Poupette, Belle Jacqueline, Micheline...) et la dernière photo que je lui ai envoyée de moi me représentait petite fille, coiffée de mon éternel serre-tête (qui me serrait les oreilles comme un éteau!), en tablier rayé, le rouleau à pâtisserie à la main, me livrant à mes premières joies de cuisinière. 

Lui, par contre, il m'envoyait des photos très suspectes, car il y était surnaturellement beau.

Je ne saurai jamais si c'était vraiment lui, cette déité blonde au profil parfait, car lassé d'attendre que je grandisse, il a joué son va-tout. Et a perdu. Il m'a demandé si mon papa accepterait de financer ses études, et il voulait devenir pilote d'avion, rien de moins! Ce n'étaient donc pas mes talents culinaires qui l'intéressaient!

Ensuite, il y a eu une annonce assez absurde dans le journal local: "Des centaines d'Italiens vous attendent pour correspondre". Pas méfiante du tout, j'ai confié mon adresse et ma photo au destin. Je ne sais pas combien d'Italiens il est resté pour les autres, car moi, j'ai reçu plus de 600 lettres, qui arrivaient par paquets, apportées par un facteur enthousiaste dont les bras commençaient à raser le sol. Certaines n'ont jamais été ouvertes: une fois passé l'engouement initial mon frère et moi tâtions les enveloppes pour identifier celles qui contenaient des photos, et nous ouvrions, ce qui livrait passage à pas mal de fou-rires et commentaires. Beaucoup de candidats louches: celui qui était en prison (innocent bien entendu) et qui me demandait de venir faire un pique-nique bucolique avec lui le jour de sa libération; quelques quinqua (ou sexa) génaires émoustillés par mon tendre âge, et qui m'envoyaient des photos d'eux en maillots révélateurs; celui qui me demandait de lui envoyer des magazines pornographiques car, disait-il, il savait que les gens du nord étaient plus libérés que les Italiens.

Mais il y  a aussi eu Solidea, Chiara et Marina, avec lesquelles, 40 ans plus tard, je suis toujours en correspondance!  Nous nous sommes rencontrées chez elles, en Belgique ou ailleurs, et nous avons vieilli ensemble, la plume à la main!

Et chacune d'entre nous saurait raconter la vie de l'autre avec autant de détails que si nous avions échangé ces confidences autour de nombreuses tasses de thé, assiettes de spaghetti, carafes de vin, montagnes de cassata. Ou en faisant notre shopping via Po, Garibaldi, delle zoccolette ou autre...

La correspondance, c'est un plaisir désuet mais plein de charme!

Publié dans Personnel

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Amélie Romet 07/03/2014 09:50

bonjour je viens vers vous car je trouve sur votre blog la photo d'un tableau représentant la rivière à Saint Céneri que je souhaitera acquérir si vous voulez vous en séparer. habitant ce village,
cela me plairai beaucoup.
dans l'attente de vous lire ou de vous rencontrer
cordialement
Amélie Romet

nATH 30/11/2007 20:48

Oui ben ma foi, même si le clavier a remplacé la plume, c'est moins désuet mais tout aussi charmant, non?
Sinon, comment nous serions-nous retrouvées!
;-)
Je vois qu'on prend goût aux blogs chère Edmée!
Bizz

Edmée De Xhavée 02/12/2007 03:05

Tout à fait vrai, mais nous, ce sont des touches ailées sur nos claviers, car quand on s'y met... qu'est-ce qu'on est intarissables, non? Et clic et clic et clic!!!  Bizzzzzzz!