Sine Nobilitate

Publié le par Edmée De Xhavée

Une des explications de l'origine du mot "snob" serait que lors des inscriptions dans les universités d'Oxford ou de Cambridge, qui se faisaient en latin, on inscrivait leur titre à côté du nom des élèves. Et pour ceux pour qui seul l'argent avait servi d'introduction, on inscrivait s.nob, sans noblesse. Cedi dit, il semblerait qu'aucun dictionnaire sérieux ne mentionne cette racine. Par contre le Webster donne la naissance de ce mot en Islande, où snapr voulait dire imposteur, charlatan, et snub, traiter avec mépris.

Tout ceci pour introduire mes snobs.

On le verra dans mon roman, je me suis amusée à les éclabousser, ces snobs. Qu'on me comprenne bien: pas les nobles, juste les snobs. Ceux qui, nobles ou pas (et en général, c'est "pas") brandissent haut le nom d'un ancêtre titré comme un vaccin ou un laisser-passer tout puissant qui rendrait superflus la vraie bonne éducation, la vraie grandeur d'âme, la vraie "noblesse de coeur"... Souvent issus de la branche tombée d'un arbre généalogique, ils constellent leurs conversations de particules, blasons, évocations de faits d'armes ou de haute estime royale. Vous demandent "c'est quoi, ça, comme nom?" avec un petit recul prudent. Vous nomment toutes leurs relations titrées dans une longue phrase sans reprendre haleine et s'arrêtent, mauves et au bord de la syncope, mais fiers de vous avoir fait comprendre à qui vous avez affaire. Pour ceux qui regardent la BBC... Hyacinth Bucket est un exemple hilarant des snobs. Keeping up Appearances est paraît-il l'émission préférée de la reine d'Angleterre, et ça doit être notre seul point commun. Bien que quand il pleut, j'ai un peu la même élégance campagnarde qu'elle, je l'avoue!

Nous en connaissons tous, de ces malheureux "gens bien" qui traversent la vie, et parfois nos chemins, la lippe un peu hautaine (con la puzza sotto il naso, comme disent les Italiens, avec la puanteur sous le nez...), le geste méfiant comme s'ils s'attendaient à ce qu'on les compromette irrémédiablement. On pourrait par exemple avouer devant leurs relations qu'on est né pauvre! Que notre grand-mère était d'une ethnie louche. Que nous avons un métier très banal. Que nous avons eu notre première cuite avec de la Stella Artois...

Et si parfois dans leur lignage il est vrai que quelqu'un un jour, à quelque génération, a eu son titre nobiliaire (qui est passé, probablement, à la branche aînée), ils n'ont rien de grand, ces dji l'vou dji n'pou! Traduction: je veux mais je ne peux. Jolie devise pour leur blason, non?

Mais je n'ai rien contre les nobles, s'ils le sont aussi de coeur. Et ils le sont souvent. Les nobles que j'aime sont ceux qui ne font pas d'esbrouffe. Ceux qui sauvegardent leur patrimoine avec fierté et maintes fois aussi au prix de sacrifices, protégeant pour notre plaisir de vieilles demeures patinées par le temps et l'Histoire, des terres paisibles où les beautés du monde chantent leur cantique. Ceux qui ont dans leur quotidien, sans y penser, les manières charmantes d'un autre âge. Ceux pour qui le personnel de maison devient plus proche à chaque année de service. Ceux qui savent élégamment alterner les économies et le faste. Ceux qui élèvent leurs enfants à être gentils, sensibles, affectueux. Ceux pour qui leur blason représente aussi une charge: celle d'être bon et attentif aux plus défavorisés. Ceux qui, enfin, ont le coeur couronné de l'amour pour les autres.

Je me souviens que lorsque j'étais petite, ma mère me faisait rêver en parlant parfois de la princesse de*** qui avait été à l'école avec elle. Et un jour, descendant les escaliers de la Paix toute les deux, nous avons croisé une dame très insignifiante qui les montait. Elle et ma mère se sont gaiement saluées. "C'était la princesse Hélène de***" m'a expliqué ma mère, les joues roses de plaisir. Pour tout dire, j'étais plutôt déçue. Quoi? Cette dame en imperméable bleu et fichu, une princesse? J'aurais certainement préféré la voir en robe à paniers et manches gigots, avec un corsage où perles et dentelles auraient serpenté. Et des pantoufles de vair. Et, pourquoi pas? un prince charmant au bas des escaliers, chantant une belle romance en lachant une blanche colombe...

Mais depuis, j'ai vu plusieurs nobles aussi discrets que la princesse Hélène et à vrai dire, bien souvent, le vieil adage selon lequel tout ce qui brille n'est pas or se confirme!

Il y en a d'autres aussi, bien sûr. Comme cette famille française à l'arbre généalogique comme un baobab, habitant un très beau, très ancien et très délabré château. Mais ciel qu'ils étaient effrayants, ceux-là! "Fin de race", amoraux, immoraux, intellectuellement atteints, ayant perdu toute la distinction de leur classe. Et si dans quelques années on parle d'un nouveau Barbe bleue dans le coin, je saurai de quel château ça vient!

Publié dans Romanichels

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