Ils se marièrent et vécurent heureux...

Publié le par Edmée De Xhavée

Edith Wharton est d'abord venue à moi par un magnifique film de Martin Scorsese basé sur son roman, The Age of Innocence. Avec quelle fidélité envers le livre la caméra ne nous faisait-elle pas partager la vision de ces intérieurs victoriens: nappages, dentelles, clair-obscur, moires sur les soies, marbres, lambris bien cirés, lueur dansante des bougies, lourdes tentures de velours frangées d'or... Les acteurs subissaient sous nos yeux ces conventions sociales étouffantes et impitoyables qui ne laissaient du bonheur que la futile apparence. Plus tard aussi j'ai vu The House of Mirth de Terence Davies, et le destin de la jolie Lily Barth m'a interpellée. Entre les deux films j'avais découvert l'auteur de ces constats sans pitié sur une société aussi peu chaleureuse qui fut précisément celle qu'elle connut le mieux.

Car elle venait d'une bonne famille New Yorkaise à la fortune ancienne et respectable. Pendant sa jeunesse elle avait fait des voyages en Europe avec ses parents, ainsi que des séjours plus longs, ce qui fit d'elle une fine observatrice des différences de mentalité entre le vieux et le nouveau monde. A 23 ans elle s'était mariée, suivant les conventions, avec un homme de 13 ans son aîné, avec lequel elle fut malheureuse faute de passions communes et bien des années plus tard leur divorce attristera et choquera sa famille. Mais elle était trop brillante, vivante, lumineuse et cultivée pour se plaire longtemps dans un mariage qu'elle considérait comme une prison. Et elle s'est évadée dans les voyages et l'écriture, commençant par The Decoration of Houses, un traité de décoration intérieure écrit en collaboration avec son ami architecte Ogden Codman. Ils y faisaient l'éloge d'une décoratioin simple au dessin classique et aux proportions symétriques, tournant le dos au style victorien, surchargé de tentures, jardinières à plantes artificielles, velours et dentelles.

Puis elle se lança dans de nombreux récits où bien souvent elle insistait sur la condition de la femme de son milieu, que la culture patriarcale maintenait dans une soumission forcée sous le joug des convenances, favorisant l'hostilité et la rivalité la plus perfide entre femmes.

Elle dépeignit avec beaucoup d'ironie le monde des nouveaux riches dont elle dénonçait le matérialisme, la froideur, la vulgarité et la rapacité, ainsi que l'affrontement entre les parvenus et la classe supérieure qui s'effacait timidement devant cette vague tonitruante qui les parodiait. Elle dénonçait une société qui prétendait défendre la civilisation tout en se comportant de façon inhumaine envers ses femmes. Son dernier roman, inachevé et publié après sa mort, Les boucanières, décrit les aventures de 4 jeunes Américaines de familles nouvellement riches partant à l'assaut de la vieille noblesse anglaise qui veut redorer son blason. Personnellement j'ai préféré The House of Mirth et The Age of Innocence, mais il faut dire que Les boucanières a été remanié en 1993 par Marion Mainwaring qui en a imaginé et écrit la fin sur base des notes et du synopsis d'Edith Wharton, et c'est peut-être ce qui m'a déconcertée.

Elle fut une esthète, une amoureuse de la vie. Elle dessina elle-même sa maison "The Mount" ainsi que les jardins, dont elle considérait qu'ils devaient être divisés en "chambres" comme une maison, et s'harmoniser et à la maison, et au paysage. Elle partit s'installer en France, notamment à Paris dont elle aimait "la tranquille majesté des lignes architecturales". C'est en France que sa vie prendra tout son essor, elle y aura de nombreux amis artistes tels qu'Anne de Noailles, André Gide, Jean Cocteau, Henry James. Pendant la guerre 14-18 elle dirigea le comité d'aide aux réfugiés de la France du nord est et de Belgique, et écrira de nombreux rapports sur le front à destination des Etats-Unis qu'elle cherchait à faire entrer dans l'effort de guerre.

Son argent et ses relations lui ont certes permis de sortir du carcan de son destin d'épouse uniquement affairée par visites, réceptions, supervision de la domesticité et gardienne de la vertu des plus jeunes, mais ne l'a pas protégée d'années de tristesse auprès d'un époux dépressif, infidèle et dispendieux. C'est en France qu'elle mourra en 1937.

Bien sûr je ne me compare pas à Edith Wharton! Mais lorsque j'étais jeune fille, le mariage m'était aussi présenté comme une étape indispensable à la vie d'une femme. Il ne fallait pas faire tapisserie lors des soirées. Coiffer Sainte-Catherine était une situation très humiliante. Une de mes tantes m'avait affirmé gaiement que sa première sortie dans le monde avait été un succès: elle en était revenue fiancée! (mais elle n'a pas épousé, finalement, ce fiancé-là!) Une amie de péda m'avait réprimandée gentiment un jour que nous faisions les magasins et que je toussais: un homme (lequel? nous avions 17 ans et des lodens de bonnes-soeurs!) qui aurait été éventuellement intéressé aurait pu se décourager en pensant que j'avais une sale maladie... L'année suivante je l'ai rencontrée dans le tram, jolie et souriante comme toujours, et elle m'avait sciée: "Ouf!", avait-elle dit  "Je suis fiancée... je suis casée!" Elle avait 18 ans! Je me souviens très clairement que mon avenir ne semblait aller nulle part si ce n'était à ce mariage tant craint avec quelqu'un que je ne pouvais imaginer, n'étant amoureuse de personne. Et personne de moi, soyons juste! Et me marier et avoir des enfants, des beaux-parents et des responsabilités, c'était un programme insipide à mes yeux, parce que j'étais trop jeune pour y trouver un attrait quelconque. Je voulais surtout vivre. Ne pas quitter les règles de mes parents pour tomber sous celles d'un mari.

Et pourtant les conversations d'alors retentissaient d'augures tels que: si elle ne se rase pas les jambes, elle ne trouvera jamais un mari; avec le caractère qu'elle a, elle ne se mariera jamais; elle est vouée au célibat, la pauvre; une telle sait tout faire, elle est bonne à marier; si elle attend encore elle sera trop vieille pour avoir des enfants....

Alors qu'on faisait grand cas des hommes qui se mariaient sur le tard car ils avaient attendu de rencontrer la personne idéale, les jeunes filles étaient supposées se décider tout de suite et s'arranger du résultat de cette hâte au mieux par la suite. Ah ma fille, tu l'as voulu, tu l'as eu! Et celles qui, comme moi, boudaient le rêve d'un pom pom-popom solennel à l' église suivi de cris joyeux autour d'un berceau étaient soupçonnées d'un crime honteux: elles voulaient s'amuser! S'amuser, on a bien lu! Quelle idée révoltante! Et ces rumeurs étaient, bien sûr, propagées par la gent féminine, complice de la grande conspiration machiste qu'Edith Wharton dénonçait sans détours.

Bien des années plus tard, revenue à la case départ après un douloureux divorce, j'ai provoqué bien malgré moi un moment d'horreur en disant "Oh, la pauvre" alors qu'on m'annonçait le mariage de quelqu'un! On comprendra que je n'étais pas encore guérie!

Publié dans Love is in the air

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Maurice Stencel 04/08/2012 14:01

Le dirais-je ? Je suis offusqué par des considérations si éloignées de celles qu'on professait dans mon milieu. Et sans doute dans le tiens. Un conseil: un peu de tenue SVP.
J'ai longuement hésité avant d'ajouter :)Repens-toi!

Edmée De Xhavée 04/08/2012 18:09



Je sais, Maurice... Tu as de quoi être très choqué par mes propos rebelles


Quant à me repentir, jamais! Ce serait renier ma vie jusqu'à en tout cas mes 12 ans, âge auquel je me souviens avoir déclaré que je ne voulais pas me marier (ça n'a servi à rien )