Circé? Je l'ai bien connue...

Publié le par Edmée De Xhavée

J'ai connu une femme fatale. Belle et fatale. Amusante et fatale. Damnante, tentante, pétulante. Mais ô combien fatale.

Lassée de son mari (ou était-ce lui qui...?), elle avait passé trois ans à hésiter entre lui et un certain M***. Quand l'un se rebellait, elle "prenait ses cliques et ses claques" et partait chez l'autre. Et vice-versa. Pendant un des interludes au cours desquels elle faisait la paix avec son mari pour le bien des quatre enfants, M*** et moi avons entamé une relation qui, lorsqu'elle en a eu vent, a eu le don de miraculeusement raviver son amour et sa passion. Belle, passionnée et, je l'accorde, tout à fait irrésistible, elle s'est jetée en larmes devant la voiture de M*** qui venait de la repousser, et a feint une syncope qui ressemblait à un coma profond. A l'écoute ravie des balbutiements inquiets de M*** et surtout en le devinant agenouillé auprès de son corps inerte et ravissant, elle est revenue à elle dans la pose la plus gracieuse et innocemment provocante qui soit, et en prise à un désespoir bien flatteur pour un homme qui, ne l'oublions pas, avait l'indécision et la faiblesse pour habitudes. Il me quitta donc sans prendre de gants, tout à la joie de se croire, une fois de plus, le seul, l'unique, le plus fort. Le fait qu'à son insistance j'avais renoncé à mon bail et mon travail prit tout son sens pour lui: ça n'avait aucun poids en face du retour de la belle qui, elle le jurait, allait rester pour toujours cette fois.

Le toujours dura une année. Une année d'étreintes exquises et insultes hurlées à s'en faire exploser les veines du cou, les premières se raréfiant et les secondes devenant le pain quotidien. Mais la belle - qui était, j'insiste, très belle - sentant à nouveau l'appel sauvage de son instinct maternel et conjugal eut une idée qui allait lui donner le beau rôle. Elle se débrouilla pour trouver ma trace, et me contacta.

Je ne la connaissais pas, et avais repris ma vie là où je l'avais laissée, travail sûr et appartement en moins. Aussi n'ai-je même pas eu une pointe de colère quand j'ai entendu sa voix au téléphone. Elle me donna sa version des faits: décidément les choses ne marchaient pas entre eux, ça avait été une erreur, et il la lui reprochait sans cesse, cette erreur. Soi-disant, avec moi c'eût été le paradis. Elle voulait donc nous remettre ensemble. Elle n'ajouta pas que ce serait jusqu'à quand elle le voudrait de nouveau. Mais... qui, à part elle, pourtant si belle, aurait voulu d'un tel homme deux fois? Pas moi.

Par contre... j'avais pour elle la même curiosité que celle qu'elle avait pour moi. Et j'ai donc accepté sans ambages son invitation au restaurant.

Je suis tombée sous le charme. Un charme prudent et observateur, mais un charme! J'ai cependant quand même compris - en partie - pourquoi son mari et M*** avaient perdu tout bon sens. Elle était loin d'être parfaite: petite et dodue, courte sur pattes. Mais elle vous coupait le souffle, tout simplement.

Au cours de ce déjeuner généreusement offert dans le cadre de sa campagne de marketting qui consistait à me faire reprendre cet homme dont plus personne ne voulait, elle s'est peu à peu révélée, encouragée par mon affirmation selon laquelle je n'avais rien contre elle mais contre lui. Timidement d'abord, et avec de plus en plus de brio, nous avons pris à le décortiquer, l'analyser, le critiquer. On riait aux larmes à l'heure de l'espresso, et je crois que c'est un peu ça qui a fait que, finalement, elle n'est jamais retournée vers lui. Et pourtant... il lui avait accordé bien plus de valeur qu'à moi, car nous avons découvert que s'il récoltait pour moi les chocolats qu'il recevait lors des vols sur la compagnie Lufthansa (il était souvent envoyé en Allemagne pour travail par sa compagnie) pour me les offrir, ce que je trouvais assez radin, disons-le... à elle, il avait offert des boucles d'oreilles anciennes en or.

Bien entendu, elle ne manquait pas de cruauté, et s'est empressée de lui raconter sa démarche, notre rencontre, et le fait - surtout! - que je n'en voulais vraiment plus, mais alors... plus du tout! Même avec des pincettes. Et sa réaction - taper du pied en hurlant - nous fit glousser pendant notre sortie suivante, car elle s'était prise d'une grande amitié pour moi.

C'était une peste, une folle, une calamité dans la vie d'un homme. Elle laissait derrière elle des accents de folie. Ayant à nouveau quitté son mari et ses enfants, elle s'est liée à un metteur en scène de théàtre très doué. Naturellement, j'avais mes entrées gratuites aux représentations. Elle m'avait fait engager là où elle travaillait, et nous partagions le même bureau, où j'avais droit au récit de tous ses sortilèges pour bien capturer sa proie.

Un jour elle arrivait au rendez-vous en - appelons-la Circé, tout simplement! - Circé petite fille, avec des tresses (elle avait 40 ans), un petit pull marin, jeans au mollets, espadrilles blanches, air ingénu. Un autre jour il avait droit à Circé, business woman, avec chignon, talons aiguilles, et dentelle chantilly jaillissant comme par erreur du tailleur strict dont le premier bouton s'était ouvert tout seul... Ou encore Circé aux chairs en feu, bas à couture, jupe courte et crantée, décolleté vois-tu-mon-coeur-qui-bat?, boucles folles. Et lui, trop heureux d'avoir une quinzaine de compagnes en une seule, il s'exténuait dans la plus grande joie. Et finit par crier grâce, repos, break! A quoi la belle se jugea délaissée, et les insultes, bouderies et nouveaux pièges firent leur apparition.

Elle me demanda une fois de décrocher le téléphone et, si c'était lui, de dire qu'elle avait eu une syncope et qu'on l'avait emmenée à l'hôpital, que j'étais très inquiète. Vraiment inquiète! Il lui avait dit de s'en aller, et elle avait feint un raptus: elle l'avait mordu au sang. Et c'est lui qui était parti, suivi de gouttelettes rouges sur le sol. Heureusement, il n'a pas appelé car Circé m'amusait beaucoup, mais je n 'avais pas envie d'être complice dans cette corrida.

Pourtant, il tenait à survivre, le brave homme, et ne téléphona pas. Ni le lendemain. Ni plus tard. Elle devenait grise et aussi cernée qu'une tortue. Et trouva son salut dans un plan pour le reconquérir.

Noël approchait à grands coups de froid, et elle eût tout son temps pour parfaire les détails de ce plan. Elle savait qu'il avait prévu un repas de Noël avec la troupe théâtrale. Et sans aucune peur du ridicule, elle s'y est rendue. En Circé mère -Noël!!! Lentilles vertes pour ses yeux, bonnet rouge bordé de fourrure blanche, mini costume assorti, bas à résille, petites bottes à talon auxquelles elle avait cousu des grelots. Chargée d'une hotte pleine de ballons rouges en forme de coeur. Frissonnante, notre Circé s'était dissimulée derrière les fenêtres, le temps de trouver qu'il avait l'air bien triste sans elle, et est entrée. Toute la troupe l'a applaudie (je vous l'ai dit, elle était charmante et tout le monde fondait devant elle!) et lui, d'après elle, cachait difficilement son émotion. Et quand plus tard elle lui a dévoilé ses dessous rouges, il n'a eu que le temps d'espérer que cette fois ce serait différent.

Illusion, quand tu nous tiens! Ce fut de courte durée, et elle a couru se réfugier dans les bras d'un milliardaire que j'ai connu aussi. Je n'ai pas eu le temps d'assister à son martyr car j'ai quitté cette ville. Et quelques années plus tard, elle m'a écrit avoir enfin trouvé l'amour de sa vie, un militaire de carrière. Qui a du se dire qu'une vraie guerre serait une promenade dominicale en comparaison.

Nous avons été "amies" pendant quelques années. Elle avait toujours un cadeau, une idée de divertissement, une attention particulière. Ca faisait partie de son grand désir d'être inoubliable, unique. Ses enfants, croyez-le ou non, l'adoraient. Ne lui faisaient pas confiance mais l'adoraient. C'était une manipulatrice insurpassable. Une femme fatale qui m'a débarassée à temps d'un homme qui, finalement, ne méritait rien de mieux qu'une rencontre avec Circé!

Publié dans Un peu d'humour

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bob 14/04/2008 22:24

Non, je ne crois pas... j'ai horreur des femmes fatales comme des gonzesses qui s'imaginent tomber tout le monde.

Mais bon. Je ne jouerais pas ma tête.

Bob 12/04/2008 22:55

Quand tu racontes des histoires comme celleslà, je pourrais passer la journée à lire tant elles sont drôles, vraies et bien racontées.

Si ton livre est pareil, je le dévorerai sur une assiètte avec un peu sauce tomate et un bout de salade.

Edmée De Xhavée 12/04/2008 23:03


T'en fais pas, tu aurais bien mangé Ciré aussi avec un peu de sauce tomate et un bout de salade!