Télépathie d'amour

Publié le par Edmée De Xhavée

Ma mère s'en allait. Lentement mais sans détours elle s'engageait sur un chemin invisible. Nous en parlions au téléphone, et bien souvent elle terminait notre conversation par un "à la prochaine fois, si celle-ci n'est pas la dernière!". Nous avions convenu que lorque son état s'aggraverait trop, je reviendrais pour la voir encore.

Une nuit pourtant elle m'est apparue en rêve. La trentaine sans doute, joyeuse, facétieuse, elle me disait: "Il faut en profiter, je n'en ai plus que pour quarante jours!". Au réveil, j'hésitais: rêve ou message? La sensation n'était pas nette. Deux ou trois semaines plus tard son médecin m'a appelée pour me dire qu'on entrait dans les dernières semaines, que le départ était imminent. J'ai donc pris les mesures pour rentrer. Le coeur dans la gorge, car si mon rêve était en fait un message, elle allait partir pendant mon séjour.

Les avons-nous pourtant savourées, ces dernières journées! Elle était calme et prête. Lasse de souffrir. Juste un peu craintive, et curieuse devant cet inconnu qu'elle ne pouvait éviter.

Je suis revenue chez moi, la vie en suspens, me demandant comment on faisait pour vivre sans sa mère. Et quarante jours exactement après le coup de fil du médecin, son corps vieilli et douloureux lui a enfin rendu la liberté, lui permettant de se répandre dans un univers que je connaîtrai lorsque ce sera mon tour.

De son côté, elle m'a raconté, lors de ces tendres dernières journées vécues comme une étrange communion solennelle, avoir eu la vision d'un ami très cher. Il se tenait à la porte de sa chambre, l'avait regardée sans rien dire, et avait disparu. "Peut-être est-il mort" avait-elle conclu. Lorsque, ayant retrouvé la trace de cet ami pour lui annoncer le décès de ma mère, je lui en ai parlé, il m'a dit avoir essayé de l'appeler au téléphone trois jours en suivant sans succès, au moment où elle l'avait "vu"!

Il y a aussi cette histoire qui me hante et qui me vient de mon ancien professeur de comptabilité (oui Adèle, ton papa!). Lorsque lui-même était étudiant, un jour l'instituteur s'était brusquement couvert les yeux des mains, emmuré dans une vision de mort. Puis, blême, il avait annoncé à la classe que son fils - qui vivait au Congo - venait d'être jeté aux crocodiles.

Il y en a tant! Je finirai par celle-ci, qui m'a valu de gagner un très beau livre aux éditions l'Ermitage ("Cadeau" d'Apolline Elter):

Le cadeau de mes rêves


C’était le temps de mes fiançailles. Faire-parts, énervement, choix du menu, liste des invités. On vérifie l’état des grands nappages et de leurs serviettes assorties, on perd un peu la tête, on se chamaille. Avec ma mère, nous trottons dans les magasins où nous voulons déposer une liste. Elle me guide dans des choix qui sont, dit-elle, des valeurs sûres. L’argenterie Christofle. De la vaisselle de porcelaine italienne. Une pointe d’excentricité aussi : dans le petit magasin provençal nous avons déniché des verres à pieds trapus soufflés à la main, où de belles bulles d’air captives semblent pétiller.


 

Et moi, je laisse traîner mon regard sur un service à déjeuner « bistro » : grosses tasses et assiettes blanches au bord souligné d’un trait noir très fin et d’un autre, plus épais, d’un bel orange vif. Il est complété par un service à fromage qui me fait presque japper de supplication. Chaque assiette est décorée d’une vache, chèvre, brebis, et de lettres noires en somptueux pleins et déliés qui énoncent avec chic : Camembert, Roquefort, Bleu d’Auvergne… Mais ma mère secoue la tête, non, il faut que l’on m’offre l’argenterie, la vaisselle, sans être distrait par mes ovins et bovidés.


 

Et voilà que, tout à ma frustration sans doute, dans la quiétude de ma nuit de presque chaste fiancée, je rêve que le merveilleux service m’est offert par mon parrain.


 

Au réveil bien sûr... je secoue les épaules. Mon parrain est l’homme le plus classique qui soit, et pas imaginatif pour un sou. Il demandera ce qu’il y a sur la liste, fera un rapide calcul mental pour évaluer le poids financier de sa décision, et fera livrer avec sa carte de visite. « A Pupuce, tous mes vœux de bonheur, Jean-Marc… »


 

Mais c’est en personne qu’il est venu, chargé comme Saint-Nicolas (ciel, toutes ces assiettes, et les tasses, et le plateau à fromage !) Et j’ai « su », avec un tel calme que j’ai dit en souriant « Je sais ce que c’est » Je ne me trompais pas. Les seuls à être très surpris étaient mon cher parrain et ma mère.


Des années plus tard, ma chatte Marie-Salope a tout renversé et cassé en jouant à l'alpiniste dans l'armoire. Mais c'est resté le cadeau de mes rêves.


Ah! Le pouvoir télépathique de l'amour!

 


Publié dans Personnel

Commenter cet article

bob 26/04/2008 13:06

C'est bien simple. J'aime tout ce que tu écris. On lit comme on écoute une musique. Ton style me fait penser à un paysage de vallons lumineux et de bois ombrageux, avec une petite rivière argentée qui fait la folle au milieu.

Edmée De Xhavée 26/04/2008 13:40


Si bien exprimé, cher Bob, que j'espère que ça donne la  même impression aux autres aussi!


nATH 26/04/2008 11:41

:')
C tout ce que je peux dire cette fois-ci...

Edmée De Xhavée 26/04/2008 13:39


Mais c'est un bon :') ... Sans ces liens télépathiques, le néant et la solitude nous entourerait, non?