Un visiteur dans la neige

Publié le par Edmée De Xhavée

Mon mari et moi aimons les animaux, ce n'est plus un secret. Il y a un peu plus de cinq ans maintenant nous avions une imprimerie. A l'arrière, une de ces ruelles qu'on appelle "coupe-gorge" passait entre d'autres commerces et débouchait sur un parking et la courette d'un garage. C'est là, entre les vieux pneus éventrés, batteries rouillées, morceaux de carosseries, jantes cassées, briques, grillage envahi de liserons qu'une colonie de chats survivait. Olgo, Tommasina, Voyelle, Annie, Lolo, Mini-Olgo et bien d'autres venaient, silencieux et furtifs, manger le repas quotidien que nous leur servions dans la ruelle. Parfois quelqu'un manquait à l'appel, et on le regrettait, on pensait à lui, on avait le coeur gros. L'hiver on leur dégageait le passage à la pelle, ou on leur apportait le repas derrière une congère du parking, sachant qu'ils avaient trop peur pour manger à découvert. Témoignage d'une rage de vivre, leurs traces de pas dans la neige nous remplissaient de tristesse.

Nous avions sympathisé avec Maree, serveuse dans un diner de la route 46 qui, chaque nuit avant de rentrer chez elle, leur apportait des restes. Elle en avait adopté quatre. Nous, nous avions eu Teeshah et Fifi dans un refuge, et capturé Voyelle (qu'on avait cru être un Voyou avant d'y voir plus clair...). C'était plus qu'assez.

Mais un jour d'hiver cruellement froid, alors que nous pleurions la mort de Lolo que malgré nos bonnes résolutions nous avions attrapé afin de l'adopter pour hélàs découvrir chez le vétérinaire qu'il avait le sida, Maree nous a informés d'un nouveau-venu, un jeune chat noir très amitieux qui lui faisait du charme en disant avec les yeux, selon elle, "Take me, take me!" Il avait un oeil légèrement voilé. Elle lui avait installé une boîte en carton avec un trou et des lainages à l'intérieur. Bien sûr, mon mari est allé voir le jeune félin qui, juché sur une vieille batterie de voiture, miaulait un chant de séduction comparable à celui de la Lorelei. Il n'y résista pas plus d'une nuit d'hésitations. Il faut dire qu'elles étaient froides, ces nuits-là! Moins 20 degrés, et venteuses...

Un peu inquiets quant à la méthode pour l'attraper - Voyelle m'avait coûté trois jours d'hôpital après m'avoir mordue, et Lolo nous avait fait faire un rodéo dans l'imprimerie - nous sommes allés à sa rencontre avec une boîte à chat ouverte dont s'échappaient les effluves de Friskies au filet de boeuf en jus, et ... hop!, il y est entré en pensant "Je vous ai bien eus, maintenant vous me gardez!"

Le rendez-vous chez le vétérinaire nous a appris qu'il avait la leukose du chat. Voulions-nous le supprimer comme Lolo? Noooon, nous le pleurions encore, Lolo, pas question, on allait voir... Il avait aussi des puces, des vers, une sale toux et deux testicules. On l'a débarrassé du tout et il est resté deux mois dans l'imprimerie, pour habituer graduellement nos trois chats à cette nouvelle odeur et voir comment évoluait sa santé. Le week-end, j'allais passer plusieurs heures avec lui (notamment à la rédaction des Romanichels!). On lui laissait le chauffage. Et bien souvent on le surprenait qui grattait sous la porte donnant sur le coupe-gorge, reniflant un visiteur assidu. Quelqu'un lui rend visite, pensions-nous, tristes pour lui et son fidèle ami.

Au bout de ces deux mois, Zouzou - il s'était gagné un nom! - était rétabli et comme j'avais lu que la leukose du chat ne menaçait pas les adultes en bonne santé et pouvait même disparaître, il a fait son entrée officielle chez nous. Dans une fanfare de farouches feulements et chants de gorge. Mais les démonstrations de force et virilité entre Teeshah et lui finirent pas se calmer, et nous pûmes nous abandonner au plaisant sentiment d'avoir fait une bonne action. Mais quatre, c'est vraiment le maximum disions-nous avec conviction.

C'était compter sans Maree. J'étais en Belgique, ayant laissé derrière moi quatre chats et un mari seul, innocent et influençable. Et Maree, paniquée, lui donna un coup de fil: Annie, la petite chatte - seule survivante du parking, fille de Tommasina et soeur de ... Voyelle! - n'avait plus où aller et passait de sous une voiture à l'autre, terrifiée. Apparemment le garagiste avait mis de l'ordre dans sa courette et l'avait délogée. Son dernier petit avait disparu, sans doute dévoré par le raton-laveur qui maintenant mangeait aussi ses repas. Et alors que depuis des années elle fuyait les trappes que Maree et d'autres âmes charitables plaçaient pour tirer ces malheureux chats d'affaire, elle avait consenti, à bout de forces, à s'y laisser prendre. Maree l'avait fait stériliser mais ne pouvait la garder.

Et c'est ainsi qu'à mon retour de Belgique il y avait un nouveau "chat sauvage" (Annie et Voyelle étaient nées sauvages et n'avaient jamais eu de contacts avec les humains). Isolée dans une pièce, tapie sous le radiateur, le regard fou, si maigre et affaiblie qu'on la voyait littéralement mourir jour après jour. Il fallut l'endormir pour la porter chez le vétérinaire. Un autre que le premier qui aimait trop l'euthanasie à notre goût, et nous ne pouvions oublier Lolo. Cette fois nous allâmes chez "le" vétérinaire qui passait pour la réincarnation de Saint François d'Assise, le docteur Cameron. Alarmé de son état - elle n'avait plus aucune masse musculaire! - et conquis par notre esprit chevaleresque (il est vrai que personne n'aurait trouvé Annie mignonne et attachante à ce stade-là!) il nous a fait une grosse ristourne sur un traitement qui, malgré tout, restait bien cher. Mais Annie se mourait de bartonella.

Peu à peu elle s'est remise, circulant furtivement de sa chambre à la cuisine où se trouvaient la nourriture et la litière. On devinait une ombre grise le long du mur, on n'avait jamais le temps de la voir. Elle était si menue qu'elle ressemblait à une fourmi, avec son petit visage triangulaire et grave.


Les autres n'y avaient porté aucun intérêt tant qu'elle était mourante et isolée, mais bien vite une chose devint évidente: Zouzou et elle s'adoraient! C'était à qui lècherait l'autre avec le plus d'amour. Elle se comportait en mère avec lui, et lui en gamin espiègle, jouant tendrement pour finir par s'exciter et dépasser les bornes, se méritant alors une bonne rouste. Le visiteur nostalgique dans la neige, c'était elle...


Bien nourrie, bien soignée et surtout, le coeur au paradis pour avoir retrouvé son "fils adoptif", elle s'est littéralement épanouie. C'est maintenant une petite grosse, jouette et extrêmement intelligente, d'une mauvaise foi crasse en ce qui concerne son galopin de fils. A deux ils tendent des embuscades au pauvre Teeshah pour lui piquer sa place préférée au soleil, et quel que soit l'acte sournois de ce flibustier de Zouzou, elle lui donne son soutien inconditionnel. Elle a reconnu sa soeur Voyelle aussi, après deux ans de séparation, mais de natures différentes elles ont peu de contacts.

Pour qui se le demanderait, aussi bien Voyelle qu'Annie ont utilisé la litière immédiatement, ce qu'on dit "impossible" pour des chats nés sauvages. De plus, Annie avait été en contact avec Lolo qui avait le sida et Zouzou qui avait la leukose du chat (qu'il n'a plus!), et elle-même n'avait aucune de ces maladies.

Quant à Zouzou, la tache laiteuse qu'il avait à l'oeil ne l'a pas gêné pendant cinq ans, et puis soudain les choses ont mal tourné et il fallu l'énucléer. Mais il reste un impitoyable chasseur de tamias, geais bleus et lapereaux, et déborde toujours d'amour pour Annie.

Les animaux de compagnie ne sont pas "que" des chats, chiens, perruches etc... Ils ont leurs affections, leurs violences, leurs courages, leurs gourmandises, leurs peurs, leurs générosités. Et chacun d'entre eux a, pour qui les aime, le privilège d'être unique, et laissera une trace unique.

Le clin d'oeil de Zouzou...

Publié dans Animaux

Commenter cet article

Karen 16/09/2010 23:09


Une tendre pensée pur nos compagnons à 4 pattes...et caresses à Zouzou qui a bien mérité ça "revanche" sur la vie !!!


Edmée De Xhavée 17/09/2010 23:40



Merci Karen, oui il l'a méritée ... et il en profite, le sacripan!



mamie Sido 16/09/2010 10:15


C'est une bien belle histoire, émouvante et finalement heureuse. Le monde de nos petits phénomènes est plein de surprises mais aussi de chaleur et de philosophie... Merci d enous avoir raconté, si
bien, l'histoire de tes chats.


Edmée De Xhavée 17/09/2010 23:40



Merci Sido, je suis certaine que tu as eu la larme à l'oeil .... Zouzou a, en revanche, l'oeil un peu allumé en t'évoquant!



Emmanuelle 16/09/2010 09:58


Une Histoire touchante et émouvante...Douces caresses à vos chats qui ont trouvé la maison du bonheur ! A bientôt !


Edmée De Xhavée 17/09/2010 23:38



Merci, Emmanuelle!



Edmée MALAVAUX 24/09/2008 19:39

Merci EDMEE pour vos histoires d'animaux émouvantes .
J'ai une nièce qui a 9 chats...(peut-être plus maintenant) et qui ne peut résister devant un animal en détresse ....comme vous !!!
Je vais lui communiquer votre belle histoire.
Cordialement.
EDMEE

Edmée De Xhavée 24/09/2008 23:57


Ah oui, c'est irrésistible pour certains! Et ça coûte des fortunes aussi, mais assez bizarrement, on ne tergiverse jamais sur les frais à affronter!!!!


Maddy et Jean Nizet 05/08/2008 23:02

Absolument remarquable cette belle histoire de chats!....nous qui étions si fiers d'en avoir adopté trois (il nous en reste deux : Cachou-11ans- trois pattes suite à un accident... et Poussette 10 ans) chez qui nous habitons...
Merci et bon courage!

Edmée De Xhavée 06/08/2008 00:25


Merci de votre visite, et bravo aussi d'être de bons chamaritains!!!