Un de ces matins de cristal...

Publié le par Edmée De Xhavée


Le 11 septembre 2001, Marc et moi étions au travail depuis une demi-heure quand le monde a changé. Alors qu'il appelait un fournisseur en Floride, Marc, plutôt intrigué, a eu à l'appareil un interlocuteur affolé. "Il paraît qu'un avion vient aussi de s'écraser à Camp Davis!" On a mis la radio, et laissé la fin d'une ère s'annoncer avec fracas dans nos murs. On n'arrivait pas à comprendre. Dehors la vie restait la même que tous les matins: il faisait splendide, les badauds circulaient sans hâte, la vieille Coréenne était assise sur le seuil du Nail Salon d'à côté et donnait du riz aux pigeons qui venaient le lui manger dans la main. Les élèves de l'école de coiffure arrivaient, avec leurs amples tabliers de nylon bleu ou blanc, un gros sac à l'épaule, et parfois une tête de vinyl à la chevelure enroulée sur de gros bigoudis sous le bras.

A cinquante mètres de là, dans un building des années '30 sans cachet ni caractère - le Leo Building - Carlène, une jolie noire aux cheveux très courts et au cou de déesse voyait, depuis la fenêtre de son bureau au 12ème étage, s'enflammer les tours, et puis s'effondrer au sol. Son âme résonnant d'un cri incrédule. Dans une de ces tours travaillait son frère.

Paul, un de nos clients d'origine arménienne, perdait au même instant 5 membres de sa famille.

Notre ami Michel se rendait chaque matin de Montclair à New York en train. Ce matin-là, si beau qu'il avait mis tout le monde de bonne humeur, Michel, en sortant de la gare, a vu loin devant lui les tours en feu. Le chaos était déjà complet, les trains ne partaient plus, plus de rames de métro, la stupeur avait embrouillé le traffic, la terreur l'avait bloqué. La poitrine agitée d'un martèlement sauvage il est reparti à pied vers le New Jersey, et a vu, dans un sentiment d'irréalité, s'écrouler les tours. Ce n'est que sur le pont de Washington qu'un conducteur hébété l'a pris sans un mot. Leur silence hurlait.

Chris et Krystyna habitaient dans "le village". Malgré les fenêtres closes pendant plusieurs jours, la poussière et l'odeur de corps brûlés remplissaient leurs murs. La ligne téléphonique n'existait plus, mais curieusement l'internet avait tenu le coup. Et Chris nous décrivait, dès le lendemain, des scènes surréalistes comme ces gens qui circulaient dans la fumée constante, masqués et lents, comme flottant dans le deuil. Ou ce taxi renversant un cycliste à Chinatown, cycliste qui se relève et se met à rire gaiement avec le chauffeur de taxi: on est en vie, on est en vie, c'est merveilleux! Des sourires et regards échangés entre tous ces passants New Yorkais autrefois enfermés dans leur urgence de faire, d'aller, de dire, et enfin conscients de cette chance inouie d'exister, d'être saufs.

Un de nos clients avait écrit son témoignage et nous l'a fait photocopier, pour le distribuer à tout le monde, cherchant à se débarrasser de ces images et sons terrifiants: une pluie de petits morceaux de papiers en feu s'était abattue sur lui, accompagnée de particules de verre brisé, de plastique fondu, et du chant de la mort.

Une autre cliente a fait faire des affichettes avec la photo et description de son frère pour aller les poser un peu partout autour de ce qui est devenu "ground zero". Il est peut-être dans un hôpital, sans papiers, choqué ou inconscient, espérait-elle. Il avait téléphoné de son bureau pour dire qu'il ne savait pas ce qui se passait, qu'il y avait eu une explosion et que la tour avait un léger mouvement de va et vient, qu'il allait descendre. Nous lui avons offert le coût des affichettes et la mise en page, lui souhaitant bonne chance, les larmes aux yeux.

Il y eut, pendant quelques jours, une atmosphère d'amour et d'empathie palpable. Nous étions tous blessés, incertains, chancelants. Nous connaissions tous, de près ou de loin, quelq'un qui. New York était à nous tous, et la douleur était unifiante, purifiante même, tant elle était illimitée. Elle réduisait toutes nos existences à, justement, ce grand bonheur, ce grand privilège d'être en vie. C'était comme un gigantesque choeur muet, un hymne à la vie fait de sourires, du désir de se toucher, de plonger dans de nouveaux regards.

De plusieurs points de vue alentour, on peut voir la pointe de Manhattan. Pendant plus d'un an je les ai tous évités, dans un futile refus de "voir" ce qu'il n'y avait plus à voir, ces deux tours que je ne trouvais même pas belles en fait, mais qui, on ne le savait pas, étaient le tendon d'Achille de notre insouciance.

Et c'était un de ces matins de cristal qu'on n'oublie pas.

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pierrot 11/09/2012 23:10

Très beau texte! Lu avec émotion, Edmée!

Edmée De Xhavée 12/09/2012 08:48



Merci Pierrot....



Marc Legrand 05/10/2008 15:23

Un texte d'une rare beauté où il se dégage une émotion sincère et terriblement humaine.

Edmée De Xhavée 05/10/2008 15:26


Merci de votre visite et commentaire! L'émotion reste bien précise dans mes souvenirs, je ne la laisse en sortir que si elle insiste, et les anniversaires semblent la solliciter!


martine 25/09/2008 21:51

Edmée, cela fait quelques jours que je tourne autour de tes mots comme un papillon attiré par la lumière noire que dégage la tristesse.
Je n'arrivais pas à écrire quoi que ce soit car ce 11, mon fils et ma belle-fille étaient à Philadelphie. Un hasard que ce jour-là, ils ne se furent pas rendus sur NY. Tes mots me font revivre ces heures pendant lesquelles les tripes sont tordus d'angoisse.
Que de désolation et que de joie de vivre pour quelques jours. Tu as tout dit. Pour eux, pour nous,
merci.

Edmée De Xhavée 25/09/2008 23:42


Chère Martine, c'est vrai que ce furent des jours étranges, ceux qui ont suivi: une hébétude d'une part, et cette joie qui bouillait malgré tout, celle de la vie. Et ceux qui cherchaient encore des
nouvelles des leurs gardaient cet espoir fou, s'activaient avec une énergie qui se multipliait tant ils étaient nombreux dans le même cas. Personne ne se sentait seul... Quels moments tu as dû
passer, car je sais que dans ces cas-là, les "encore bien que" se bousculent, le destin se cache dans d'infimes détails et il est vrai que Philadelphia ou New York, sur la carte... c'est
pratiquement le même endroit! La vie c'est si précieux! Chaque instant est irremplaçable... Merci de ta visite!


Bob 13/09/2008 13:46

Idem ma petite Edmée, j'ai lu ton texdte les larmes aux yeux. Y'a rien à ajouter. Tout est vrai.

Edmée De Xhavée 13/09/2008 13:51


Merci Bob!!!


Cathy 13/09/2008 12:29

Tu m'as tiré les larmes, Edmée ...
Ton texte est magnifiquement triste.

Edmée De Xhavée 13/09/2008 13:31


C'était d'une tristesse inimaginable en effet... comme un douloureux arrêt sur image. En même temps, tout le monde compatissait, partageait, s'unifiait. Tous ceux qui avaient disparu ou avaient
perdu quelqu'un étaient des personnes de tous les jours, et on a donc eu un chagrin général, en sachant qu'il était bien plus aigu chez ceux qui avaient été directement touchés....