Il faut croire que ça lui plaisait

Publié le par Edmée De Xhavée

En parle-t-on, de ces femmes battues... Elles ne sont même pas, comme on a pu le croire pendant longtemps, le fait d'une certaine couche sociale. On ne peut plus dire que non, nous n'en connaissons pas, ne risquons pas d'en connaître dans notre environnement. Pourquoi restait-elle avec lui? demandons nous perplexes quand la vérité nous saute aux yeux. Si elle est retournée avec lui après tout ça, il faut croire que ça lui plaisait...

Et pourtant... cette routine, ce scénario immuable, c'était devenu sa vie, sa seule certitude, après qu'il l'eût patiemment isolée de ses amis, de sa famille. Envieux, lui disait-il! Ou des garces, condamnait-il. Au début, elle avait juste décrété qu'elle les verrait sans lui, pour que ça ne le gêne pas. Et elle l'avait fait. Le temps qu'elle passait avec eux s'était effrité au fur et à mesure que sa mâchoire à lui tendait la peau sur ses joues à son retour, dénonçant son irritation. Son autonomie avait fini par disparaître alors qu'elle était aspirée dans cette existence à deux, rien que nous deux, sans tous ces parasites envahissants.

Sa vie, c'était donc cette succession de jours gentiment banals et vécus avec prudence. Jusqu'au jour où elle l'énervait. Elle en avait le don, disait-il. Elle cherchait alors à se rendre invisible, sans succès. Parfois son esprit à lui rôdait autour d'elle comme une meute de loups affamés pendant des jours, mais la métamorphose pouvait s'opérer aussi en un seul instant. Elle savait alors que tout ce qu'elle devait attendre, c'était que les coups cessent. Elle espérait que les marques ne seraient pas trop visibles, que les voisins n'allaient pas intervenir et mêler la police à leur vie, qu'elle pourrait aller travailler le lendemain, que ses cris traverseraient sa rage aveugle, atteignant malgré tout l'homme qui disait l'aimer, ne voulait pas la perdre, lui faisait jurer qu'elle ne le quitterait jamais.

Ensuite, le calme. L'amour s'échouait sur la plage de cette île désormais familière, laissant rouler les flots furieux qui fouettaient les roches, et courir les nuages anthracites dans un ciel livide. Des serments, des pleurs, l'éternel je ne sais pas ce qui m'a pris, mais avoue que tu as le don de m'énerver parfois, ma petite princesse de cristal, doux miel de ma vie... Des mots plus grands que nature qui la paraient de fleurs et de joyaux. Des mots qui lui donnaient un pouvoir de Madonne: celui du pardon.

Les femmes battues, pensait-elle, c'est tout autre chose. Ce sont de pauvres filles sans instruction qui s'amourachent d'un bon à rien ou d'un saoulard, une amourette de série B dont l'amour n'a jamais fait partie. Elle savait, elle, qu'il l'aimait comme personne d'autre ne l'aimerait jamais. Il était un enfant éperdu d'effroi à l'idée qu'elle pourrait le chasser de sa vie. Un enfant victime d'une enfance difficile, d'un malheureux verre de trop, ou d'un stress implacable dans sa vie. Un enfant dont le repentir était si sincère qu'elle savait qu'elle devait le pardonner cette fois encore, avoir confiance en l'avenir.

Le regard des voisins, des collègues, elle le bravait en se serrant contre lui avec une tendresse renouvellée. Elle en parlait fièrement, soulignait avec emphase le cadeau qu'il lui avait fait, une tâche ménagère à laquelle il l'avait aidée, une idée de voyage qu'il projetait pour eux deux. Elle voulait qu'on l'envie, que l'on s'émerveille devant le caractère unique de leur histoire.

Un jour pourtant, elle avait croisé une femme au regard vide dans un magasin, et avait réalisé que c'était son reflet dans un miroir. Elle s'était mise à remarquer le timbre éteint de sa voix, la crispation dans les épaules, l'aura grise autour de tout son être. Elle avait pardonné encore une fois pourtant et s'était alors étonnée de ne plus se sentir puissante et magnanime mais diminuée, délavée. Elle l'avait quitté. Pour aller dans sa famille, ou une amie. Et là, le dégoût qu'on éprouvait pour lui et l'incompréhension devant sa passivité lui avait fait voir leur histoire telle qu'elle était: une de ces amourettes de série B sans amour. Partie cette femme adorée au pardon de Madonne, parti cet amour sans comparaison. Evanouie à jamais cette conviction de vivre une histoire unique, vibrante.

Elle n'avait pas supporté cette compassion dans laquelle elle se sentait disparaître comme un halo de poussière. Dans l'anonymat, une vulgaire banalité. Ah ce regard en arrière pour contempler des années de pardons inutiles, de bleus, bosses, terreurs et membres cassés ! Elle n'avait pas résisté au cri d'amour qu'il lui avait pleuré, ce baume de mots scintillants, cette couronne de larmes.

Et elle lui était revenue, emportant avec elle l'inquiétude et la déception qu'elle avait vues dans le regard de qui l'avait aidée pour la perdre à nouveau. C'est à croire que tu aimes ça... Elle voulait croire qu'à présent, comme il le lui promettait, il avait compris.

Oui, il avait compris. La fois suivante, il ne lui donna pas l'occasion de pardonner. Et se justifia en disant qu'elle avait le don de l'énerver, l'avait poussé à bout, qu'il l'avait toujours traitée comme une reine, mais qu'on la lui avait changée. Par envie, par jalousie. C'était sa faute, elle avait le don de l'énerver...

Le coeur dur et noir comme de l'onyx, les yeux recouverts du froid reflet liquide des larmes qui ne tomberont pas, ceux qui l'aimaient balbutient on le lui avait tous dit que ça finirait ainsi. Et ils évoquent son rire, ses fossettes, son intelligence, tout cet avenir ensoleillé qu'elle aurait pu avoir si seulement....

Ce texte ne parle de personne en particulier, mais de beaucoup de femmes...  Trop. Dans son livre "Le calme après la tempête", Cathy Bonte a parfaitement dépeint le subtil mécanisme d'une telle situation. Les signes se présentent un par un, sans grand fracas, et un par un sont jugés anodins, de peu de poids en face "du reste". Une jolie jeune femme indépendante, intelligente et amoureuse tombe sous le charme vénéneux de celui qui la veut toute à lui, qui l'aime trop pour la partager...

Publié dans C'est tout moi - ça

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alainj 30/10/2008 19:28

en France,une femme battue meurt tous les deux jours et ma carrière de médecin m'a appris que c'est le fait de TOUS les milieux sociaux

Edmée De Xhavée 30/10/2008 22:46


Oui, j'ai fini par comprendre ça aussi, personne n'est à l'abri... Il était confortable autrefois de penser que ça n'arrivait qu'aux cruches incultes qui épousaient des poivrots! Et d'ailleurs, les
cruches incultes sont parfois déguisées en dames du monde et les poivrots en "un qui s'y connaît en bons vignobles"...


Cathy 13/10/2008 15:38

C'est dingue ça ! Tout en lisant, je me disais que l'histoire ressemblait à mon roman et puis voilà que mon coeur sursaute à la fin en découvrant mon nom. Merci Edmée, et bravo pour ton texte émouvant.
Je viens d'apprendre, ce matin, qu'après avoir été trompée plusieurs fois par son conjoint, une de mes amies se fait maintenant malmener violemment ... Et pourtant, elle continue à l'aimer. Je ne comprends pas. Je crois surtout que la peur de se retrouver seule dépasse tout. Mais mieux vaut vivre seule que mal accompagnée non ? En tout cas, c'est ma devise.

Edmée De Xhavée 13/10/2008 23:41


Eh bien comme je le disais à l'ami Bob, je ne pensais même pas à ton roman en commençant ce billet,  juste à toutes ces femmes battues dont l'histoire est pratiquement la même sur les grandes
lignes, et les détails changent. Certaines ne meurent pas, par exemple, et s'en vont à temps. Mais ici il y a le cas d'une malheureuse qui a été complètement brûlée à l'acide, par exemple. Elle
fait le tour des refuges pour femmes battues, sans visage, horrible, effrayante, mais si courageuse! Elle est passée à la TV, et bon, au moins elle essaye de faire comprendre que non, "il" ne
changera pas en mieux, mais en pire!

Mais comme tu dis, braver la solitude, la compassion, les je te l'avais bien dit, la réalité qui dit non, il ne t'aime pas, il t'aime et tu es un trophée et rien de plus, c'est parfois trop... Il
faut dire qu'ils ont le pompon aussi pour leur faire penser qu'elles ne valent rien! Ils réduisent leur monde à un tel point que le monde d'avant leur fait peur....

Mais comme ton livre est finalement un parfait tableau de ce genre de situation, j'ai voulu faire le lien vers lui!


Bob 13/10/2008 09:20

Vrai ! Durant la lecture du bouquin, je n'ai pas cessé de me répeter: mais quelle tarte, cette gonzesse... pour une fois qu'elle rencontre un vrai Jules, qui sait se faire respecter, lui choisit les copains ou pas copains qui lui conviennent... bref, un vrai Mec-Jupiler qui la conseille pour faire ses courses, lui explique patiemment comment tenir son ménage...

Et omment qu'elle réagit, la folle ? Comment qu'elle réagit ? Elle élève la voix, elle fait de son nez...

Aaaargh ! Tiens moi par exemple...

Une seconde, je vérifie si elle n'est pas dans les parages...

Hé bien, Moi. Il me suffit de claquer dans les doigts, comme ça: clic ! et mon Poussin accourt ventre à terre, toute heureuse de venir me servir. Même qu'elle porte un foulard depuis quelques temps. Car la chienne voulait plaire aux voisins, tu te rends compte !

Plus que des lopettes, les jeunes d'aujourd'hui.Quant aux bonnes femmes, bon... je me comprends.

Ah, de mon temps ! De mon temps...

Edmée De Xhavée 13/10/2008 12:40


:) Heureusement que j'te connais, va!


Bob 11/10/2008 18:33

Très juste. Cathy a remarquablement raconté cet effacement, cet enfermement... cette solitude. Remarquable. C'est le mot.

Edmée De Xhavée 11/10/2008 21:09


Figure-toi que je n'ai pas écrit ce billet autour de son livre, mais que c'est le livre qui s'est représenté à moi en l'écrivant! J'ai donc décidé de le mentionner, car c'est vrai, tu l'as dit,
elle a bien décrit ces isolement graduel, cet homme qui l'encage dans une cellule invisible mais infranchissable... avec "amour"!


Nath 11/10/2008 12:39

:'(
Je n'ai pas grand-chose de plus à ajouter, tu as perçu et rendu avec beaucoup de justesse l'enfer au quotidien qu'est ce genre de relation.
Cette histoire est malheureusement un scénario bien trop classique ici, on en est à plus de 50 victimes mortelles de la violence machiste en Espagne pour 2008.
Mais il y a aussi l'autre côté, la face cachée de la lune que l'on peut malgré tout atteindre.
La force et la fierté de celle qui a su s'en sortir et peut reconstruire cette nouvelle vie sans LUI, qui plus que cela, est en fait une véritable deuxième naissance.
Alors à nouveau ELLE s'extasie devant les enfants qui jouent, les oiseaux qui chantent, les rayons de soleil qui baignent un visage heureux, et elle pleure, elle pleure, des heures durant, mais cette fois parce qu'elle voit enfin, depuis des années de mort intérieure, la beauté de la vie.
Merci Pat, thanks Trish, pour ce bel hommage à nous, les femmes, et pour cette dénonciation de tant de bourreaux hijos de la gran p...
Pardon pour la grossièreté de ces derniers propos, mais ils n'en méritent pas moins, ces assassins qui ont le culot de dire avec fierté 'si no puede ser mía no será de nadie', ou 'la maté porque era mía'
Nadie es de nadie, podemos dedicarnos cuerpo y alma a una persona, pero siempre y cuando dicha persona no pretenda cortarnos las alas y aniquilar nuestro ser.

Edmée De Xhavée 11/10/2008 14:01



Tou à fait d'accord avec toi... et trop souvent on confond une jalousie, tendre trahison d'un sentiment plus intéressé, avec l'instinct de possession, qui n'a rien de tendre, rien d'amoureux. Ça
se déguise en amour, c'est pour mieux te manger mon enfant. Et bien vite les crocs se dévoilent!

Et c'est vrai que pour celles qui en sortent vivantes, la vie a des échos lumineux, enfin!