Louise

Publié le par Edmée De Xhavée

Les photos de mon arrière grand-mère qui nous sont parvenues nous montrent une petite dame au visage imperméable, vêtue de sombre, l'air sérieux et effacé. Elle a pourtant 5 enfants plutôt joyeux et chamailleurs, aime le piano, a vécu en Argentine une vie bien différente de celle qu'elle avait quittée - et retrouvée - en Belgique. Sa taille est épaissie, ses cheveux finiront par blanchir ... elle semble vieillir paisiblement.

Mais Louise nous a laissé ses cahiers scolaires, son journal, des lettres. Et la Louise que l'on devine alors est une jeune fille pleine de pétulance, de rêves, d'une fraîche naïveté, qui devient ensuite une mère pacifiante, épouse loyale, et cache un rire joyeux dans son sein de peur de déplaire à un époux dont l'humeur est imprévisible, époux que pourtant elle respecte. Il est le baromètre de la maison, écrit-elle à sa fille. Ces écrits font que Louise, mon aïeule, consent à laisser transparaître un peu de sa réalité, à devenir autre chose qu'un portrait conventionnel qui ne remue pas d'émotions.

Sur les photos prises au temps de sa jeunesse, elle a un long visage étroit et pensif avec un beau nez droit, dont mon frère Thierry a hérité. De grands yeux au regard décidé. Le front haut est dissimulé derrière une mousse de cheveux chatains retenus en un chignon qu'elle semble avoir gardé toute sa vie.

Et elle raconte ses émois dans son journal, souvent en style télégraphique, mais pas toujours. Son premier bal, le 15 août 1871, où elle portait une toilette blanche avec des noeuds bleus, et a dansé tout le temps en y trouvant un grand plaisir. Ses séjours à Anvers, où travaillait son père, et puis Bruxelles: messe au Finistère, déjeuner et visite des statues de cire, ensuite elle a bu un Charleston à la Taverne. Les dames de la Halle qu'elle a vue à l'Alcazar lui a semblé une fort laide pièce... Cette fois-là, elle était en noir et rubans bleus! Elle précise le temps, pluvieux, temps sec et frais, pluie battante, il fait très sale dans la rue mais il ne pleut pas ce matin, affreux temps... ainsi que ses toilettes sans trop de détails: robe soie grise et tunique noire, robe noire, toilette taille de coton jupon soie noire, pantoufles canevas et robe à pois, jupon soie noire taille rouge ...

Elle raconte en s'attardant plus longuement un voyage à Anvers fait avec son amie Anna en juin 1870: son oncle et sa tante les ont conduites de Hautregard (sud de Theux) où elle habitait jusque Pépinster et de là elles sont allées à Liège avec un certain Mr Fagn, qui les y a quittées et elles ont "pris leur envol" (!) pour Anvers en train. Il faisait chaud et elles furent vite couvertes de poussière, mais achetèrent de petits sachets de cerises du côté de Tirlemont pour se désaltérer. Après avoir changé ... 8 fois de train, elles sont enfin arrivées à Anvers! Son père travaillait à Anvers, et c'était donc une joie de le revoir, doublée d'une succession de sorties.

Elle souligne souvent les rires: rires prolongés d'Anna et Louise en se couchant. Rire le soir. Dormir, rire et nous amuser. Rires étouffés. Gaité, chanter, rire beaucoup. Un peu trop, ajoute-t-elle même une fois.  Anna, W et moi comme des diables déchaînés, dira-t-elle une autre fois. Ah, le rire de Louise, qu'il devait être gai...

On boit aussi, avec élégance et en famille: j'ai déjà mentionné le Charleston, puis il y a du deerman bitter bu au châlet de la reine à Bruxelles, du champagne, un curaçao bu à minuit, un elixir à l'Alhambra, un petit blanc au café Crillon, bière Louvain au Longchamps, elixir de Spa au café royal, pale ale, (le lendemain de cette pale ale, qui fut suivie d'une bière de Louvain, elle pense avoir...  le mal de mer!) verre de vin, bière Louvain faro et Bavière, bouteille bourgogne, bière d'orge...

Elle a les plaisirs et curiosités d'une jeune fille de la bourgeoisie bien nantie de son temps: on va au bois de la Cambre en chemin de fer américain par les plus belles rues et l'avenue Louise, on danse et raconte des histoires jusqu'à 11 heures, on va voir les vitrines, on touche du piano et chante le soir, travaille au crochet, fait son courrier le  matin. On rend visite au curé le lundi de Noël, fait de la broderie, on met ses "waterproofs" pour sortir par temps de pluie, on joue de la musique le soir avec des invités et on chante "le chardonneret" et "beau nuage", la couturière apporte une robe grise qu'elle a faite et retouchée et Louise, future maîtresse de maison, note: 9 Fr de façon, 14 et des centimes de fournitures etc... On va au cirque, à la messe, au musée, on se fait livrer le repas à la maison (et on examine la marmite, renvoye le tout et part dîner à La Couronne, je suppose que la marmite n'était pas satisfaisante!).

Elle a aussi eu ses larmes, que pudiquement et à mots couverts elle confie à son journal: elle est éprise de son cousin, qui l'aime en retour. Il faut dire qu'à l'époque, l'apprentissage de la vie sociale se faisait avec les cousins et cousines. "Les cousins ne sont pas des chiens" avertissait mon grand-père, qui savait de quoi il parlait car il avait épousé sa cousine... Un chagrin de jeunesse donc pour Louise, mais un chagrin quand même. Il a fallu être forte, petite Louise, puisqu'il est toujours resté dans son entourage, cousin d'une part et ensuite... l'époux de sa chère amie Anna!

Et elle s'est mariée. Je ne sais rien de leur mariage ou de la personalité de mon arrière-grand-père, qui a laissé le souvenir d'un homme exigeant et difficile. Un bel homme imposant, au sens aigu du devoir, dévoué à sa famille, qui s'est usé au travail. Lui non plus ne sourit pas sur les photos mais il a une présence autoritaire, de belles moustaches sombres à la courbe énergique, une silhouette vigoureuse et élégante. Il emmènera Louise en Argentine où ils resteront plusieurs années avec le frère de Louise, et où naîtront leurs trois derniers enfants, dont mon grand-père. Une vraie aventure si on pense que Louise avait 38 ans lorsqu'elle a eu mon grand-père. Elle était encore mince et agréable à regarder. Deux ans plus tard, son époux lui écrit un touchant "Louise je t'aime, Dimanche 1 1/2 heures, 30 octobre 1892, Buenos-Ayres" sur un papier que ses filles trouveront après sa mort. Et à 41 ans, elle aura leur dernière fille, Mariette. Douce et forte petite Louise, même si Buenos Aires était alors une seconde patrie pour bien des Verviétois, que ses amies, sa soeur, ses habitudes, ses paysages familiers étaient loin! Quel long voyage à affronter en bateau, avec des enfants, des malles, des eaux et des nuages gardant leurs mystères à venir, des regrets derrière soi et des questions devant.

Plus tard, les lettres que Louise adresse à ses filles- ce sont celles adressées à Marguerite son aînée, qui nous sont parvenues - presque quotidiennement, sont charmantes et d'une douce banalité. On sent la bonne humeur, un esprit délibérément positif. Elle soupire le départ de Marguerite pour sa vie de femme mariée: C'est le coeur encore tout serré que je vous écris et pourtant je suis heureuse en pensant que vous avez enfin le bonheur! (...) Ta robe de mariée a été placée avec soin et amour dans ma garde-robe. (...) Papa vous embrasse, moi je ne puis encore exprimer ce que j'éprouve, tant je suis encore surprise de la journée d'hier. A vous deux mes baisers. Elle badine, raconte: Hier il y a eu une chasse à courre présidée par la princesse Clémentine. Les enfants y sont allés, c'était à La Reid. Ils en sont revenus émerveillés. Il y avait plus de 60 autos et voitures, tous les cavaliers en rouge, les amazones en brun et gris clair. Beaucoup d'autos de Verviers, Houben, Voos, Beaupain etc... On a fait à la princesse les saluts de cour, enfin c'était superbe! Elle plaisante sur elle-même: ton homme, embrasse-le pour nous s'il n'est pas dégoûté d'être embrassé par une vieille. Elle fait un commentaire sur un mariage malheureux sans doute, disant que Mariette a été pleurer hier à l'église en voyant le mariage de la petite D***. Le père sanglottait, il n'y avait que les témoins et cela lui a fait une grave impression. Et ce passage qui trahit son amour du jardin: Mariette et moi avons été hier soir arroser ton jardin, il est réellement beau et les capucines sont tellement variées. Le petit jasmin blanc avait bien soif. Elle parle de mon grand-père avec fierté dans cette lettre de fin novembre 1918: Albert nous est revenu gros bien portant, superbe! Insouciant, gai, chantant et ayant une mentalité tellement différente de la nôtre que nous restons tous hébétés de le voir ainsi. Il a ce penchant fort et c'est nous qui ressemblons à des martyrisés. Il l'aime tendrement, et nous a laissé ce croquis d'elle au piano.


Elle a aussi ses moments tristes, et on sent qu'elle est assez proche de sa fille pour se confier: peu avant la mort de son mari dont elle prend soin, elle avoue: Ce que je sais, c'est que je ne puis plus supporter ma vie triste et énervante. Enfermée pour ainsi dire dans la chambre de Papa toute la journée, j'en deviens triste et maussade. Revenez nous sortir un peu de cet état dangereux. Elle signera cette lettre: Votre vieille maussade.

Oh Louise, merci de tout ce bavardage sur papier, ces adorables instants de toi, pensées de toi, souvenirs de toi. Malgré une vie toute dédiée au devoir, on sent le rire étouffé de la jeune fille qui tremble dans la poitrine de cette mère de famille! La pétulance, les espoirs, le sens du bonheur n'ont pas disparu, mais se sont faits discrets, prêts à jaillir à la première sollicitation. En 1922, veuve depuis quelques mois à peine, elle écrira encore une lettre à ses enfants, la confiant à son beau-fils qui l'ouvrira 4 ans plus tard, à sa mort. Mes chers enfants, depuis que votre père est parti pour toujours, je me prépare à aller à mon tour là où il est!!! (... ) Aimez-vous bien et n'oubliez jamais que Papa a travaillé toute sa jeunesse pour vous rendre indépendants et vous donner le bien-être. Il s'est refusé tout plaisir je le comprends seulement maintenant. Maintenant qu'il ne la domine plus, elle voit l'homme de parole, qui lui a assuré une vie confortable et protégée, et elle est submergée d'une reconnaissante admiration. Elle comprend son sens des responsabilités et veut lui rendre de son humanité aux yeux de leurs enfants.

Elle se retourne pour contempler sa vie et voit de la joie, de la fierté, une famille. Les vagues de l'océan, le patio aux fleurs luxuriantes de sa maison à Buenos Aires, son premier bal à Chaudfontaine, sa chère amie Anna - devenue belle-mère de sa fille aînée! - son mariage à elle, sa belle maison tant aimée de la rue Herla, le salon de Hautregard ... et elle sait qu'elle a rempli sa tâche, et que cette tâche lui a apporté le bonheur.

Elle ne m'a pas laissé de souvenirs directs. J'ai connu quatre de ses enfants - mon grand-père, ce fils qui l'amusait tant, est mort avant même que mes parents ne se connaissent - mais ils étaient déjà tous âgés et ne m'ont pas parlé d'elle. Mais ces lettres et cahiers, ah Louise, que tu es vivante, réelle, proche, qu'il est facile de s'attacher à toi et d'espérer te ressembler un peu: une façon de rire, un sens du devoir, la ligne du nez, la démarche, la sagesse confortable des ans qui passent, l'amour des fleurs du jardin.  Et qu'il est bon de savoir que tu t'es éparpillée, comme l'éclaboussement d'une cascade au soleil, dans tous tes arrière-arrière-petits-enfants, devenant éternelle.

Publié dans C'est tout moi - ça

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alainj 27/10/2008 13:47

j'aurais dû mettre mon com concernant cette exotique arrièreGM sous sa note etpas sur celles des chats

Edmée De Xhavée 27/10/2008 22:39


Jeme doutais que les chats n'avaient pas grand chose à voir avec votre remarque, bien queje pourrais toujours en appeler un Batavia ou Djakarta dans le futur... :)


Un petit Belge 21/10/2008 17:47

Quel bel hommage... J'ai eu la chance de connaître mes quatre grands-parents (et deux sont encore en vie et très actifs, à 78 et 79 ans) et deux de mes arrières-grands-parents. Je connais un peu leur vie, mais j'aimerais retrouver de tels écrits. Ils ont laissé des albums-photos en noir et blanc de leurs voyages qu'ils ont effectué en chemin de fer dans le sud de la France. Ces photos sont encore en parfait état mais les paysages ont, eux, bien changé!

Sais-tu qu'il existe en Belgique et en France une Association de Sauvegarde du Patrimoine Autobiographique? Des gens anonymes écrivent le récit de leur vie ou d'une époque importante de leur vie et les dépose aux archives de l'association (en précisant si leur récit est immédiatement accessible ou après leur mort). Des chercheurs viennent les consulter pour avoir des informations sur une époque ou une région. Il y aussi un groupe de lecteurs qui lit tous les récits déposés et en font le compte-rendu. Je trouve que c'est une idée géniale.

Edmée De Xhavée 22/10/2008 00:10


Est-ce que tu en avais parlé sur ton blog, peut-être? C'est vaguement familier... Je trouve en effet que c'est une idée formidable, car quel matériel pour l'histoire, la littérature, les recherches
sociales!

Oui, c'est magnifique quand les chers aïeux laissent des souvenirs, et surtout quand les survivants se rendent compte de la valeur de ces humbles témoignages de vie! Mon père m'a donné récemment le
prospectus des dernières vacances que ses parents ont faites, juste avant la guerre, en 1939. Stresa et les ìles Borromées. Des aquarelles et des paysages qui n'ont pas vraiment changé, mais la
publicité est comique: on vante le ski, avec des silhouette "Tintin" en ski, pantalons larges, skis qui pèsent une tonne... :)


bob 18/10/2008 13:22

Ben, y'a rien à dire, sinon que je suis une nouvelle fois sur le c... je vais finir par te détester, tant ton style est fluide et français.

je me demande... imagine un instant qu'une arrière arrière petite fille lise ton, nos textes, dans cent ou cent-vingt ans !

Nous qui sommes relativement modernes et à la pointe du progrès ( internet, gps, gsm... )à quoi ressemblerons nous aux yeux émerveillés et attendris de ces petits petits petits enfants ?

S' étonneront-ils de nous voir porter des cheveux, des dents naturelles, d'écrire sur du papier, d'employer un clavier compliqué ou de n'être encore jamais allé sur la Lune ?

Personne ne peut prévoir l'avenir. Mais une chose est vertaine. Il sera très différent de tout ce que nous pouvons imaginer.

Edmée De Xhavée 18/10/2008 14:18


Et pourtant... il lui reste encore de belles choses, à notre monde, non? Mais tout comme la plume d'oie a disparu - et les dentiers précoces! - nos claviers disparaitront aussi. Si nos écrits
subsistent... quel cadeau malgré tout, ce regard personnel en arrière qu'ils pourront poser sur nous!


Nath 18/10/2008 11:44

Comme toujours si bien dit et laissant transparaitre toute la magie et l'émotion qu'a supposé pour toi le fait de retrouver ces trésors du temps jadis.
'Ta Louise' m'évoque 'ma Catherine', arrière-grand-mère maternelle qui est née l'année du premier bal de ton arrière-grand-mère, le... 14 avril, juste comme moi, et dans la même ville que toi et moi, alors que sa famille vivait dans la région de Malmédy.
T'avais-je raconté cette histoire d'alliance qui m'est miraculeusement arrivée, épousant mon doigt à merveille, alors que Catherine a eu la bagatelle de 17 enfants, et ma grand-mère sa fille a eu trois filles et que ma maman n'était ni la plus jeune, ni l'aînée?
Je sens une connexion très proche avec cette jolie vieille dame qui sourit timidement en posant à côté de ses parents qui ont l'air de l'étouffer un peu en tant que... fille unique (!)
Lire la lettre qu'elle a écrit à mon grand-père, son beau-fils, sur le front, a été très important pour moi...
Elle était un peu guérisseuse sur les bords, aussi, et à certains moments où je me sens particulièrement en connexion avec le passé je sais qu'elle me regarde fièrement et m'accompagne dans les décisions de la vie, mais toujours discrète, un peu en retrait, et clignant de l'oeil à ma grand-mère qui m'appelait petit soleil ou 'mu p'tit hopè'...
Que c'est beau, les souvenirs, et les gênes qui ont de la mémoire...
Merci de ce superbe texte!

Edmée De Xhavée 18/10/2008 14:15


Oui, tu m'as parlé de cette bague! C'est vrai que c'est étrange parfois comment les choses se transmettent, soit génétiques soit matérielles, toujours pleines de sens en tout cas! D'Albert, le fils
de Louise, je tiens un étrange "don": les mots gauche et droite n'ont aucun sens pour moi, je dois me concentrer pour savoir où est la gauche et où est la droite! Pas question de me dire "tourne à
gauche" en voiture, il faut m'indiquer avec de grands signes du bras, sinon je vais tourner... où l'inspiration me mène. Et mon grand-père avait la même lacune. On doit avoir un petit coin du
cerveau endommagé. De son épouse par contre je tiens la façon de bouger la tête... et je ne les ai connus ni l'un ni l'autre, ne les ai jamais vus en film, donc voilà ... il y a de ces petits clins
d'oeils qui disent "t'es pas seule, mu p'tit hopè!"