Vestales de la félicité

Publié le par Edmée De Xhavée

Ils soufflent sur les braises de la vie, sur l'étincelle du bonheur, comme des vestales. Ils savent si nous souffrons, si notre humeur est parasitée par des vagues de noirceur, ou s'ils peuvent se laisser aller et se risquer à un acte de banditisme sans coup férir. Alors ils sautent sur la table et volent un morceau de jambon. Dévorent une paire de chaussures. Se pourchassent et envoient se fracasser au sol le petit pot d'argile crue acheté à Santo Domingo Pueblo. Explorent la poubelle et en sortent un os de poulet qui les rendra malades. Les chats. Les chiens. Nos compagnons.

Mais si nous sommes en peine, les voilà anxieux, prudents, déterminés à étouffer ce battement sourd du coeur qui fait vibrer notre cou comme un soufflet, qui serre nos lèvres, fronce notre front. Ils se couchent contre nous - sens ma chaleur, sens comme je respire len-te-ment, moi! Sens comme je suis là avec toi, je m'appuye autant que je le peux! Ils posent les yeux sur nous, interrogeant notre âme avec sérieux. C'est grave? Ça ne peut pas s'arranger? Si je suis bien calme, ça ira mieux?

On peut entrer dans le regard d'un chat et s'y endormir, calmé. On peu s'étendre sur le pelage d'un chien et y oublier tout ce qui fait mal. Se sentir compris et protégé, petit et futile, fragile et aidé. Ils maintiennent une flamme dansante dans notre espace, même si elle semble se plier et s'étirer dangereusement sous la poussée de la lassitude, de l'inquiétude.

Ils allongent notre vie parce qu'avec eux, elle est chaude et exigeante, se nourrit de ce merveilleux festin qui nous est servi chaque jour et qu'ils nous incitent à honorer: regarde la beauté qui t'entoure, place ton amour dans de bonnes mains, enveloppe celui qu'on te donne dans sourires et caresses.

Ce sont eux qui nous font nous lever quand nous sommes malades, quand l'envie de ne rien faire nous rôde autour, dangereuse comme un long serpent sinueux. Maussades, nous écoutons pourtant leurs appels à la routine du devoir. Ouvrir des boites, sortir des écuelles, puis leur demander d'avoir un peu de patience nom de nom, sur un ton pas toujours tendre. Mais le rituel s'impose et force le passage d'un familier cérémonial qui agit comme une contine enfantine. Le visage se déride, un voile s'en envole, les yeux croisent les leurs et leur intense plaisir pour une chose si simple, manger, fait afleurer une chanson à nos lèvres. Et ron et ron, petit patapon! Gourmands tyranniques! Bande de sans-coeur! Vous ne pensez qu'à manger alors que la fièvre me fait peser une tonne, alors que mon moral a sombré dans le magmas du centre de la terre. Et ron et ron, petit patapon. Fripouilles ... Je vous adore!

Non, ce n'est pas une guérison miraculeuse. Mais ça a le parfum des bons jours, fugace mais rassurant. Et la promenade que l'on fait avec le chien, le rhume ou la mauvaise humeur rampant en frissons sur notre corps lent, nous restitue aussi des bouffées d'essentiel. Parfois il tourne la tête pour nous encourager d'un sourire, d'un balancement de la queue. Son pelage a, nous nous en souvenons alors, cette odeur un peu sauvage, ce toucher soyeux et chaud, et nous savons qu'il nous aime et sait tout de nous.

Ah, ces amitiés sans exigences!!!

Tout le monde n'a pas la même attirance pour les animaux, cette complicité qui remonte à l'ère lointaine des premiers groupes d'humains, avec ces chiens qui les aidaient en échange de la chaleur du feu et des restes, et puis ces chats qui protégeaient les greniers avec leur élégante cruauté. C'est une question de culture, d'éducation, d'habitude familiale, d'inclination, d'affinité. L'amour des animaux a aussi des visages différents: animaux d'élevage que l'on nourrit avec le sourire pour s'en nourrir un  jour, sans aucune malice ou hypocrisie. Animaux de travail, que l'on respecte et traite bien, en compagnon de tranchée, sans fioritures. Animaux trophées que l'on couvre de bijoux, manteaux, lunettes, et qui ne mangent que dans une vaisselle clamant un amour qui ne regarde pas à la dépense tant il est narcissique...

Animaux-amis, comme Shiva, un husky qui depuis huit ans parcourt l'Europe à pied avec son ami, Gianluca Ratta, parti  de - et revenu à - Turin. 37.000 kms, 1040 jours à pied depuis le 1er janvier 2000!!! Ils ont vu l'Italie, la France, la Cité du Vatican, la Suisse, le Liechtenstein, l'Allemagne, l'Autriche, la Slovaquie à la vitesse de 40 kms par jour. 1040 jours de marche silencieuse, de rencontres, d'images merveilleuses à partager à deux, l'homme et son ami chien. Fatigués ensemble, affamés ensemble, et commençant chaque nouvelle journée ensemble. Se parlant sans mots. On est bien, pas vrai? L'oreille pointée se tourne un peu, la queue a un bref mouvement de va et vient. Tu l'as dit!

Animaux surprise aussi, comme Silky. Silky qui venait mendier un peu plus à manger chez Chonchon. Chez elle, on l'aimait bien, mais on ne s'en occupait pas, au point que tout son "chez elle" est parti en vacances en la laissant dehors. Mais c'est qu'elle attendait des petits, Silky, et qu'il lui fallait un endroit douillet et sûr. Chez Chonchon!!! Chonchon qui, à la fin de l'été, a toujours le moral qui pique du nez et croit sentir partout la triste effluve des chrysanthèmes oubliés. Mais cette année, Silky a amené dans son sillage du soleil, des tournesols, des forêts de géraniums, des voiliers sur fond de ciel bleu, un air de mariachis, des graines d'anis au sucre, des confetti et serpentins... Et des petits qu'elle a poussés vers la vie sous le regard de Chonchon, dont l'humeur d'automne pluvieux s'est enfuie par la fenêtre. Les visites des voisins attendris se suivent, ils entrent avec le sourire et repartent avec le bonheur, celui dont Silky, la vestale des lieux, les saupoudre d'un clignement de paupières.



Heureux sommes-nous, nous qui les aimons, car nous ne sommes jamais sans confident ou soutien. Nous ne connaissons pas le poids de la solitude. Nos fardeaux sont moins lourds, nos horizons moins flous. Et jamais nous n'avons à nos plaindre de n'avoir rien à faire, ou de ne "servir à rien". Nos vestales veillent sur le foyer de notre vie.

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mamie Sido 05/12/2009 10:05


Comme c'est beau ! J'en avais presque les larmes aux yeux et plein de souvenirs... Tout est dit et si bien dit !


Edmée De Xhavée 05/12/2009 13:54


Et c'est que tu aimes les animaux aussi, hein! Qu'en a dit Sido? Une larmichette aussi?


rené 11/11/2008 19:02

Amitiés d’un petit poète qui s’enquiert de toute lumière…et vous convie au partage des émotions…

Edmée De Xhavée 12/11/2008 00:09


Je viendrai bien volontiers vous visiter, petit poète! Merci de votre passage...


alainj 27/10/2008 08:50

ce livre relate l'histoire véridique du naufrage et du massacre de la plupart des passagers du Batavia fleuron de la flotte marchande hollandaise qui effectuait son premier voyage vers Batavia au XVIIième.C'est à la fois un roman passionnant et un chef d'oeuvre de documentation historique.Bonne lecture

Edmée De Xhavée 27/10/2008 11:45


Merci, je vais faire des recherches internet aujourd'hui, je suppose que je dois le trouver facilement sur amazon.com ou ailleurs! Re-merci!


alainj 26/10/2008 20:56

plus que le chat,c'est le fait que votre grand-mère soit née à Batavia qui me pousse à vous écrire:j'ai lu ,il y a qqs mois (en anglais)cette histoire véridique,très cruelle des mutins du Batavia:BATAVIA'S GRAVEYARD par Mike Dash que vous connaissez surement.De savoir que votre GM a cotoyé ces lieux ravive le souvenir de cette poignante lecture,merci

Edmée De Xhavée 26/10/2008 22:38


Ciel, mais non je ne connais pas, mais ça m'interpelle! Un livre de plus à mettre sur ma liste, si je vis encore une centaine d'années j'arriverai à tout lire :). Mais c'est certainement
intéressant, et de fait mon père s'est beaucoup mis à lire des récits de traversées de bateaux qui allaient là où ses aïeux sont nés et ont vécu, car ... rien que le voyage en soi était tout un
programme! Merci de votre visite!


Cathy 26/10/2008 18:04

J'en reste sans voix tant j'aime ton texte !
Tu as un véritable don de rendre, par l'écriture, le quotidien magnifique.
Et je ne peux qu'approuver ce que tu écris sur nos petits compagnons, parfois si perturbants, mais toujours si attachants.
Que ferions-nous sans eux ?

Edmée De Xhavée 26/10/2008 22:36


Le quotidien est magnifique, et je l'oublie souvent comme tout le monde. Mais il me semble que quand on a un bon contact avec les animaux, on a toujours une porte entr'ouverte vers l'enthousiasme!