L'hiver dans un cercueil!

Publié le par Edmée De Xhavée

Ma première occupation ici a été, comme en Italie, de donner des cours de français comme seconde langue dans une école. Mais, contrairement à la méticulosité qu’on mettait en Italie à n’avoir que des enseignants de langue maternelle, ici c’est le royaume de l’à-peu-près. La personne qui m’a reçue en français – avec un accent déroutant – m’a annoncé avec applomb que, dans cette école, on donnait même cours à des enfants de … trois heures ! Une précocité troublante, vraiment! Et elle avait fait, toute seule comme une grande, une traduction commerciale où le mot self-adhesive était devenu self-collant. J’ai d’ailleurs, quelques années plus tard, dû taper des exercices de français pour une autre école, et plusieurs phrases n’avaient aucun sens. Je ne savais même pas les corriger, n’ayant aucune idée de ce qu’on avait voulu dire. On ne s’étonnera pas que les Américains, après un tel traitement, soient persuadés que le français est un mystère impénétrable. Et que, les accents n’ayant aucun sens pour eux, on trouve des restaurants aux noms étranges tels le Cafe panaché. Ou encore … la chaîne de magasins d’articles pour animaux joliment nommée: Le pet pourri. Oui, ils savent ce qu’un pot pourri est et ils ont la même coquetterie que nous avons, qui est de faire américain ou anglais chez nous, et français ou italien ici.

Ce premier travail donc était mal payé, mal géré, peu sérieux et terriblement frustrant, aussi j’ai cherché à suppléer (avec des projets d’abandon, je l’avoue).

Et c’est alors que j’ai pénétré dans le domaine du cercueil blanc. En effet, je suis devenue « coat lady » dans un élégant restaurant.... Le manager, Palermitain, se faisait passer pour un Florentin parce que, pensait-il, ça lui donnait une patine de culture, mais son accent massacrait le nom du restaurant – alors différent de celui qu'il porte aujourd'hui – au téléphone, claironnant à son interlocuteur un : Le cerceuil blanc, bonsoir ! Il était d’ailleurs aussi renommé pour la façon dont il prononçait pommes de terres au four : bakede potèto.

Ce restaurant est une ancienne belle maison de briques, dont hélàs les jardins grandioses sont devenus de tristes parkings disproportionnés, ce qui ne gêne personne ici. Elle a été construite en 1737 par la famille Terhune, famille que l’on croit d’origine française huguenote et qui aurait quitté la France aux environs de 1500 pour des raisons religieuses, faisant alors souche en Hollande et y devenant les ter Hune. En 1637 les premiers Terhune sont arrivés à New Netherlands (New York) par le Calmar Sleutel, et ce n’est que 100 ans plus tard que la maison dont je parle a été construite à l’intention d’un jeune couple de la famille qui se mariait.

La structure d’origine était une maison de pierre faite sur le modèle hollandais avec un escalier donnant accès à l’étage vers le grenier et les chambres, et un cellier séparé (qui est actuellement le bar). Les murs de brique avaient 61 cm d’épaisseur, et le mortier était composé de boue, poils de cochons, coquillages et pierraille. Les poutres principales étaient de pin. De rénovations en rénovations, elle s’est agrandie et est devenue un restaurant. Le résultat était alors des salles trop grandes – les petites n’étant ouvertes qu’à l’occasion – qui restaient glaciales malgré le faux feu de bois qui ne crépitait pas et n’abritait que des flammes bleues anémiques dues au gaz. A l’étage, il y avait un fantôme, que je n’ai jamais vu mais on en parlait beaucoup. L’entrée était un large et long couloir à la gauche duquel une grande penderie et un comptoir étaient, pendant la mauvaise saison, le domaine de la « coat lady », madame manteaux. Ce qui fut ma fonction pendant deux ou trois mois de cet hiver.

Les clients me tendaient leurs pardessus, et parfois aussi leurs bottes et parapluies, je leur donnais un ticket, et en principe, lorsqu’ils repartaient, je recevais un pourboire (une moyenne d’un dollar par manteau) pour être restée assise dans le placard pendant qu’ils se délectaient. Maintenant, comme partout dans le monde, tous les trucs sont permis : certains font semblant d’oublier parce qu’ils sont captivés par une conversation profonde qu’ils ont au sujet de la neige qu’on annonce pour le lendemain, d’autres soutiennent qu’ils ont trop froid et qu’ils garderont leur manteau pour manger (et s’ils allaient dans la grande salle au feu agonisant dans la cheminée, il m’était difficile de leur donner tort…), ou d’autres avaient même un savoir-faire inquiétant dans l’arnaque de la madame manteaux, comme ce grand seigneur (ou saigneur ?) qui, avec un petit clin d’œil entendu ne-regardez-pas-tout-de-suite-pour-ne-pas-vous-confondre-en-remerciements m’a enfoncé dans la main un billet plié en quatre, après que les invités de la petite fête qu’il avait organisée pour son anniversaire aient récupéré leur cinquantaine de manteaux. Je l’avais entendu intervenir d’un non-non-non c’est pour moi lorsqu’un de ses amis avait voulu me donner quelque chose pour son manteau et donc n’avais pas du tout imaginé que ce goujat me mettait un billet d’un dollar, oui, UN dollar, dans la main ! Ou ceux qui demandaient leur manteau pour aller fumer une cigarette dehors… et ne revenaient jamais ! Les ruses étaient variées et intéressantes. Maintenant, des jours comme Noël ou Nouvel-An, je pouvais facilement me faire $300 à $500 si les radins n'étaient pas de sortie.

J’ai fait très peu d’argent, mais je me suis amusée quand même, car ce restaurant n’a tenu le coup que 5 mois, et j’ai pratiquement connu son ouverture et sa mort annoncée. Le Florentin méprisait toute son équipe, et circulait d’un air pompeux, la lèvre inférieure boudeuse, passant le doigt sur les commodes, replaçant un couvert ici et le bord d’une nappe par là, se plaignant à haute voix de ce qu’on ne trouvait plus de personnel qualifié. Il est vrai que personne n’était qualifié, comme c’est souvent le cas dans les restaurants ici. L’assistant du chef en cuisine était Tommy, un maçon du Queens qui avait perdu sa place. Paula, une ravissante Bolivienne, avait fui la Bolivie pour vivre l’amour de sa vie et n’avait pas terminé ses études. Et Zia, un Iranien maussade qui avait été enseignant et dont le rêve était d’acheter une station service. Des Indiens du Salvador aux cuisines – sans papiers – , qui ne comprenaient que poubelle et eau de javel. Mais comme il n’y a pas de paye pour les serveurs et qu’ils ne vivent que sur les pourboires, on ne s’attend pas à avoir les premiers de classe de l’école d’hôtellerie non plus. Tout le monde détestait le manager florentin, sauf Tony, un serveur arabe qui lui se faisait passer pour un Italien. Deux imposteurs … Tony lui répétait tout ce qui se disait contre lui, et comme tout le monde le savait, c’était à qui dirait les choses les plus embarrassantes à savoir sans qu’il puisse dire qu’il en avait eu vent, sous peine de trahir son espion.

Tony était surnommé par d’anciens collègues qui l’avaient connu lorsqu’il sévissait dans d’autres restaurants « Tony le fou ». Un jour qu’une cliente lui demandait, la bouche pincée, un couteau à steak, il lui en a apporté un en soulignant avec emphase « c’est le couteau d’O.J. Simpson ! Ha-ha-ha-ha ! » Il lançait des œillades enflammées aux clientes qui semblaient seules, persuadé que son charme « latin » était un élixir d’amour. Malgré les plaintes, le manager le gardait, lui son unique œil et oreille du roi. Et le choyait comme un vrai favori, lui donnant les meilleures stations à servir, le laissant escamoter les pourboires qu’on laissait pour les autres sur la table – même les miens, mes rares petits pourboires qui disparaissaient dans la quatrième dimension à chacun de ses passages. On s’en vengeait en l’appelant Petty, chouchou. Et lui se vengeait sur les Indiens qui ne comprenaient rien de toute façon.

C’est ainsi qu’un jour, entrant dans la cuisine, une grande cuisine toujours très animée par des chamailleries, des chutes de casseroles et ustensiles, jurons dans toutes les langues, j’ai surpris Tony qui hurlait, la face déformée comme celle d’une gargouille, nez contre nez avec Oscar, un des Salvadoriens, qui le regardait avec un sourire interrogateur. Je ne sais plus quelle boulette il avait pu faire, mais Tony le baptisait de tous les qualificatifs les plus horribles qu’il connaissait, et je me suis interposée en lui sortant ma panoplie personnelle de vilains mots, lui rappelant au passage qu’Oscar avait le droit à l’erreur sans avoir à subir cette éruption volcanique. Et bien sûr, sa fureur s’est retournée sur moi, qui ai été décorée du grade de Belgian bitch. Plus une litanie assez intéressante qui a été interrompue par l’apparition d’Antonio et Julio, deux autres Salvadoriens, armés de longs couteaux de cuisine, ce qui eut pour effet de clouer le bec de notre vitupérant Tony. Le lendemain, le chef m’a appelée à la cuisine, et m’a tendu un repas somptueux fait spécialement pour moi, et me disant «avec mes compliments pour la Belgian bitch ! »

Bien sûr… cette ambiance de soute à charbon a continué d’évoluer avec les plaintes des clients, le laisser aller, l'évidence de plus en plus affirmée que les jours du restaurant étaient comptés, et le manager qui devait se mordre les doigts d'avoir un jour dit au propriétaire du restaurant que même un imbécile était capable de faire marcher n’importe quel établissement, car il se retrouvait à la tête d’une équipe qui, faute de direction, tournait à la bande de forçats. La cuisine se trouvait en face de mon petit vestiaire, de l’autre côté du couloir, et parfois, alors qu’ils me confiaient fourrures et chapeaux, les clients sursautaient en entendant le bruit bien peu distingué d’objets lancés contre les murs, et de voix clamant haut et fort ce que ce @$%^$ ! de manager pouvait faire de ses ordres. Des serveurs ou serveuses intérimaires engagés pour une soirée spéciale s’en allaient en plein milieu de leur service après avoir été insultés ou volés par Tony, laissant le marasme derrière eux. Des clients s’esquivaient sans payer.

Dans l’espoir de sauver la situation désormais plus que désespérée, le  manager a alors engagé un orchestre, dont les violons n’arrivaient pas à couvrir les échos de ce qui se passait dans le ventre de la bête. Des serveuses en larmes apportaient leurs plateaux gigantesques, le chef s’en allait en jetant son tablier dans le couloir, seul Tony souriait, sans doute lui avait-on promis le poste de chef de salle quand les choses auraient vraiment démarré. Paula enceinte ne fichait plus rien, le barman se mettait à boire. Et, comme sur le Titanic, l’orchestre continuait de jouer.

Un matin, sans aucun avertissement, le personnel de cuisine est arrivé, et c’était… fermé ! Seul restait le fantôme de l’étage. Deux ou trois ans plus tard, un nouveau propriétaire a racheté, et touchons du bois (les poutres de pin par exemple), il est toujours là.

Publié dans USA

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A_girl_from_earth 16/04/2009 00:42

Désopilant vraiment ce récit! Et je retiens l'anecdote du pet pourri!:)

Edmée De Xhavée 16/04/2009 12:32


Oui, ça c'est trop comique! Merci de ta visite! J'irai certainement refaire un tour sur ton blog aussi, j'ai bien aimé!


Bob 14/01/2009 08:17

Ca fait partie du style d'Edmée: ouvrir la porte de sa mémoire, laisser courir sa plume et ne plus arriver l'arrêter. Car dans chaque tiroir, elle trouve d'autres tiroirs et parfois même des tiroirs secrets...

Elle me fait penser à une parente qui, chaque fois qu'elle se met à ranger, s'arrête après deux minutes, car elle vient de redécouvrir un objet, un petit truc, qu'ele croyait égaré et qui la fait rêver.

Chez certain(e)s la longueur lasse, chez Edmée jolie, c'est comme une musique. Suffit de se laisser emporter.

Edmée De Xhavée 14/01/2009 12:47



Comment ne pas être touchée par une si jolie façon de dire "mais non, c'est pas trop long"! :) C'est un peu vrai, ma mémoire c'est comme les contes de Schéhérazade: un conte se trouve dans
l'autre.



Universel 13/01/2009 19:00

Bonsoir Edmée, je suis déjà venu avant et quand j'ai vu la longueur du post, je me suis dit "viendrais plus tard", et bien j'aurais dù rester et le lire, ce qui est chose faite maintenant, c'est un roman, mais un bon et beau roman comme dit un intervenant "ça ne s'invente pas des trucs pareils".
Mais toi-même n'est tu pas écrivain ?
Si c'est non, et bien tu devrais, si c'est oui, quel sont tes oeuvres ?
Et moi qui pensait être un des rares à avoir un écrit "coloré" et bien maintenant on est deux, lol.
Si un jour tu post un machin sur les bédouins ou les indiens d'amazonie, je ne serais pas plus étonné, on dit souvent "rouler sa bosse", m'est d'avis que toi tu la vâchement amortie, lol.
Je te souhaite ainsi qu'à ton époux une merveilleuse soirée, amitié.

Edmée De Xhavée 14/01/2009 00:19


Merci! Oui, j'ai écrit un roman (trois en fait, mais un est sur le point de sortir, deux est accepté, trois est à la lecture!), et j'adore écrire! C'est vrai que mes posts ont eu tendance à
s'allonger, j'en ai d'ailleurs un que je publierai en deux parties, pour ne pas faire peur!  Les Indiens
d'Amazonie, rien encore, mais les Indiens tout court, oui, je ne sais plus sous quel titre de post, mais il y a une photo! Merci de ton appréciation!


Micheline et Louis 12/01/2009 22:07

Au vu de certaines "maisons de bouche" ici en Belgique, je me demande s'il n'y a pas eu des transferts entre les USA et notre petit pays ?

Je ne citerai pas de nom mais suivez mon regard...

Edmée De Xhavée 12/01/2009 23:40


Je suis, je suis, mais il me faudrait un téléscope, d'ici!


alain 12/01/2009 17:38

oui,on les a tous ,Rose n'est pas mal non plus et ce pauvre Richard!!
ce qu'il y a d'étranges,c'est que peu de français accrochent réellement à cet humour typiquement british;nous avons fait l'essai quelques fois et maintenant on se les regarde seuls.
par contre à midi nous avions un ami artiste dans tous les domaines(je te mets son blog:http://lalicorne.piczo.com)qui adore;pas étonnant qu'il ait épousé successivement deux anglaises!

Edmée De Xhavée 12/01/2009 23:39


On m'a un jour dit que les Belges sont à mi-chemin entre les Français et les Anglais, ce qui explique donc que nous accrochions très bien, mon mari et moi aussi. J'adore ces séries, et en fait
plus on les voit et plus on les aime! Rose, Daisy - si élégante! :) - Violet qui a sa piscine et l'écurie pour un poney... Les personnages sont excellents! Il y a aussi, en bien plus vulgaire
et démodé, mais j'avoue que je ris telement c'est vulgaire, Are you being served?, ça se passe dans un grand magasin et c'est plutôt lourd, mais il y a des épisodes qui sont super drôles!