Heusy - Verviers - 3

Publié le par Edmée De Xhavée

Heusy était, je ne l’ai compris que plus tard, un endroit prisé, sur les hauteurs. On allait se promener sur les bords de la Hoëgne; sur la route du cheval blanc que ma mère avait parcourue autrefois en calèche, la tête pleine de rêves de jeune fille qui la faisaient sourire; on longeait le ruisseau de Mangombroux où couraient de minuscules grenouilles. On n’était pas loin de Theux, où ma gentille arrière-grand-mère Louise avait grandi, ni du château de Franchimont dont les bois rugissent encore de la voix de son célèbre Seigneur, le sanglier des ardennes. Les bois de Sohan et leur fouillis de hautes fougères. La plaine de jeux de Rouheid...

À moins de dix minutes à pied de chez nous, un petit sentier de terre quittait une avenue tranquille, celle où se trouvait l’ancienne maison de Bobonne. Il serpentait vers les bois et prairies de Séroule qui appartenaient aux Ursulines. On allait y ramasser des champignons de prairie à l’odeur intense qui devenaient bruns si on les malmenait. On n’en enlevait pas la peau : on grattait à peine la terre pour en sauver toute la saveur. C’est à Séroule que j’ai été à l’école gardienne tout comme ma mère bien avant moi, et nous pouvions jouer autour de l’étang à l’orée du bois.

Hélàs j’ai (un peu) grandi, et c’est alors aux Saints-Anges qu’on m’a inscrite ensuite pour la vraie école. La seule chose que j’y ai jamais aimée, c’était une petite grotte artificielle avec une statue de la vierge devant laquelle on allait prier. On chantait à tue-tête "au ciel, au ciel, au ciel, j'irai la voir un jour" et ma mère frémissait de répulsion à l'idée qu'on nous faisait nous réjouir à l'idée de mourir ...

Pour le reste… c’est un souvenir écœuré et rancunier qui me reste. Le lait chaud recouvert d’une peau ridée que l’on devait boire à 10 heures en hiver, pendant une récréation aussi récréative qu’un repas en prison, boulet au pied. Les chères sœurs passées à l’amidon – cornettes et âmes – nous surveillaient avec raideur, et personne n’aurait osé s’amuser. Je leur dois une opinion très mitigée sur l’éducation catholique, car si je leur suis reconnaissante de la discipline militaire qu’elles ont installé de force dans mon caractère – et qui me convient tout à fait, aussi étrange que ça paraisse – il s’en est peut-être fallu de peu que je ne tourne à la Calamity Jane pour me souvenir que j’existais.

Mes parents ayant divorcé à une époque où c’était une décision de stars hollywoodiennes ou de sans-foi-ni-loi, j’étais nimbée d’une non existence glaciale. J’ai vu la méchanceté triomphante des adultes, la froideur, le calcul. Et ai accumulé les blâmes. Ah oui, le bonnet d’âne debout sur l’estrade, j’ai connu ça. Et pourtant ce jour-là, je me souviens que j’étais très malade et vomissais de la bile. Eh bien je l’ai vomie sur l’estrade dans un seau. Une de mes amies me dit – et me réjouit par cette confidence ! – avoir giflé une des religieuses de cette école, et y avoir gagné le renvoi. Si j’avais su ! J’ai quand même fini par tirer la langue à l’une d’elles, mais c’était après des années d’endurance et obéissance inutiles ! La charité tant demandée aux autres ne trouvait naturellement pas sa source chez ces mauvaises vieilles filles snobs, et de très bonne élève avant le divorce j’ai disparu peu à peu et me suis retrouvée oubliée, cancre et en paix au dernier rang, indifférente, faisant des dessins dans mon cahier de brouillon.

Pendant ce temps, ma mère, la divorcée, se voyait privée de L’appel des cloches, le journal paroissial, car elle était excommuniée. Une odeur de soufre devait s’échapper de sous notre porte. Ou peut-être un bouc aux yeux rouges frappait-il notre seuil de ses sabots fendus… En tout cas… nous étions plutôt contents de ne plus faire partie des cloches bien pensantes !

Le trajet pour aller dans cette école punitive était très agréable, un quart d’heure de pur plaisir. Je descendais notre avenue jusqu’à la Place Vieuxtemps, du nom de notre fameux violoniste verviétois, plantée de hêtres dont je ramassais les faines pour les grignoter ou en faire des colliers, et de gracieux érables aux feuilles pourpres.

En hiver, le réseau de l’intervapeur – un réseau de 70 kms qui avait été construit à partir de 1937 pour alimenter l’industrie lainière en haute température, et s’était reconverti en chauffage domestique – passait sous la place et je m’amusais, par temps de neige, à y marcher pieds nus sur la terre tiède. Naturellement, j’horrifiais les petites filles comme il faut, ce qui ajoutait au piment de la chose. On apprend vite à aimer déranger les autres. La statue d’Henri Vieuxtemps regardait vers la vallée, vers le bas de la ville. Le tram 6 passait en sonnant et faisant crisser les rails. S’il gémissait, c’était signe annonciateur de gel. Mais ce tram, nous ne le prenions presque jamais.

Notre voisine Madame Saive qui avait été une amie de ma grand-mère, me racontait cependant que son mari et elle, jeunes mariés, le prenaient le samedi soir pour faire le tour de la ville en pratiquant leur anglais… Je trouvais ça plutôt ridicule à l’époque, mais comprends aujourd’hui toute la douceur de leur entente !

À suivre...

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alain 13/02/2009 19:11

C'était une manie du siècle dernier que ces grottes;il y en avait une à St François de Salles à Dijon et nous chantions aussi "Au ciel,au ciel...tout en lançant des pétales de roses avec une couronne de fleurs blanches sur la tête (battues les filles!!)pour des garçons il faut avouer que rien que d'y penser et je pars en fou rire. Merci pour ton beau texte,je vais louper la suite,nous partons au ski avec...5 petits enfants (sans couronnes).

Edmée De Xhavée 13/02/2009 23:32


Qu'ils ne chantent surtout pas "Au ciel, au ciel, au cieeeeeeel" :) Bon ski!


Universel 10/02/2009 17:38

Bonsoir edmée, je passe et j'en profire pour remercié Nath qui à la bonne orthographe des poires cuites, me suis trompé que d'une lettre ça va encore hein.
Ma grand mère me disait toujours, Alain, le wallon s'écris comme il se parle ... mouais ... pas facile quand même parce qu'avec tous leurs accents et tout et tout lol.
J'aime le wallon, c'est une langue chaude je trouve et qui sait toujours bien dire ce qu'il veut dire, par exemple, si quelqu'un se fâche, ben t'as de suite compris qu'il faut pas traîner dans les parages, par contre si c'est de l'amour, alors là tu fond littéralement, somme toute, c'est la langue du coeur et qui veint du coeur.
Bonne soirée Edmée, bisous.

Edmée De Xhavée 10/02/2009 23:44


Je ne sais pas l'écrire non plus, et pas trop le parler. Bien que, petite, il y avait des mots que je connaissais en wallon et pas en français, comme les petchâles et les popioules... Bonne nuit!


Bob 09/02/2009 12:45

Je suis très sérieux Edmée jolie... ici à Schaerbeek, il ya un type qui a fait un bouquin sur la commune avec de vieilles photos etc... et des textes style revues d'art.

La ville lui a en commandé 400 à 30 euros et chaque année, ils renouvellent !

Je prends 25% pour l'info.

Autre chose... je crois qu'on va descendre à NY en aout prochain ! Monter jusqu'au Niagara Falls, puis redescendre visiter une vieille ( très vieille) copine empaillée qu'on connaît dans le coin... une certaine Millie. Si elle est d'accord bien sur.

Bob le belge aux USA... je me marre déjà.

Edmée De Xhavée 09/02/2009 12:48


Ce serait génial! La vieille copine empaillée fera même des efforts pour bouger un peu! Yeaaaaaah!


Bob 09/02/2009 10:33

je lis, je lis et me dis... qu'il suffirait de coller tous ces textes à la queue leu leu avec rtes photos pour ne faire un chouette bouquin.

Premier acheteur... la ville de Verviers qui l'offrira à ses jeunes mariés et à toutes les manifestations, en lieu et place du stylo Mont-Blanc dont tout le monde se fiche.

Edmée De Xhavée 09/02/2009 12:35


Ça, ce serait un coup de génie de la ville! Qui sait, si un jour je deviens décemment connue, ha-ha-ha! Le livre de Luc Beyer Le lys de Flandres était offert aux dignitaires qui venaient en
Belgique, pour les aider à comprendre les origines du conflit etc... Moi ce serait Le chardon des Ursulines, peut-être... :)


nath 08/02/2009 20:38

Haha! C le moins qu'on puisse dire, les courants d'air sont en effet assez conséquents! :-D
La Franche-Foire est devenue un méga-événement attirant des gens des trois frontières et au-delà.
J'aimais beaucoup son ambiance bon-enfant, les reconstitutions historiques très précises, le point de change où l'argent contemporain était troqué pour des reproductions de pièces d'époque...
Ici aussi, petit à petit, les gens se mettent à la reconstitution de leur passé moyenâgeux avec argent d'époque y compris, mais les sols sont ici des dinars et dirhams!
Buenas noooches!

Edmée De Xhavée 08/02/2009 20:43


Je me souviens que mon père allait jouer dans les souterrains quand il était petit - sa grand-mère étant de Hautregard - et puis il m'a aussi parlé de soldats anglais qu'on y aurait cachés.
Faudrait que je lui demande ...