La maison qui ne veut pas mourir

Publié le par Edmée De Xhavée

Millie aime sa promenade dominicale dans les bois. Et nous sommes dans un endroit entouré de forêts splendides et mystérieuses. De grandiose sérénité. Même les petits meurtres quotidiens s’y font sans grand tapage, dans une fatalité acceptée par la victime, et le triomphe cent fois remis en question du prédateur. Parfois une carcasse de putois, quelques plumes de dindons malmenées ou le crâne blanchi d’un petit rongeur sur le chemin nous rappelle que ces bois abritent une vie intense, violente et déterminée. Et puis la splendeur passagère d’une jonquille isolée poussant sur les feuilles mortes, ou d’un tapis de pervenches, parle de douce beauté.



Un de nos endroits favoris récemment est un lieu appelé Oakdale, dans les Watchung Mountains, ces « grandes collines » comme les avaient baptisées les Lenapes. La riche rivière Rahway y scintille depuis le souvenir des temps, alimentant au passage le réservoir de la ville d’Orange. Il est interdit de s’en approcher. Surtout interdit de se faire surprendre, car Millie ne sait pas lire les panneaux et adore aller du côté opposé à la route, le long de la berge bordée de pin, frangée de fleurs et plantes sauvages. Que de fumets voluptueux ! Quelle paix aussi, si ce n’est le glissement furtif d’un poisson ou d’une tortue d’eau.


Au bord de ce grand réservoir, une maison fantôme. Celle d’un riche fermier d’autrefois puisque l'imposante grange existe encore à quinze mètres. Une belle maison de bois, solitairement plantée entre la route et l’eau, ses terres et sa mémoire noyées dans le réservoir. Le recouvrement latéral a commencé à tomber, le toit est recouvert de mousse, comme revenant à la nature.


Cent ans plus tôt, ou peut-être quatre-vingt, une famille disait « c’est chez nous ». On dormait sans crainte dans les chambres hautes et étroites, on faisait geindre les escaliers. Des galopades d’enfants et des pas bien las arrachaient son chant au plancher peint de clair. Des photos de mariage et des potiches venues d’Allemagne ou d’Angleterre paradaient dans le salon, parlant du passé de la famille, expliquant le goût du thé, ou des yeux clairs et un nom à consonance allemande. Un grand-père s’occupait du potager, protégé par un chapeau de paille déchiré dont il ne voulait se séparer. Il caressait tendrement les plants de petits pois et les tomates mûrissantes. Des enfants partaient chaque matin, peut-être à pied, vers l’école de Milburn. En hiver ils emportaient, avec leur belle tranche de pain au jambon, une paire de chaussettes sèches et des pantoufles, pour oublier la neige qui leur mouillait les galoches et le bas des pantalons. On recevait de la visite, parfois. Des parents de la ville, ou des voisins qui vivaient à 20 minutes de la ferme. L’odeur de la tarte aux airelles ou du pudding indien faisait jubiler les enfants et sourire la mère. Peut-être quelqu’un de la famille travaillait-il au moulin à papier, aujour’dhui devenu le célèbre Papermill Play House.


Les chaudes journées d’été, un chien sans race restait assis sur le porche, haletant à l’ombre, guettant paresseusement le vol des canards et le passage des opossums. Du linge séchait dehors, et l’odeur du vent captif restait dans ses fibres, pour en sortir avec fraîcheur quand on le repasserait avec de lourds fers en fonte qu’on sortait du poêle à charbon. Les couvre-lits de patchwork pendaient aux fenêtres des chambres le matin. Une femme battait les tapis en chantant une vieille comptine dans une langue venue d’ailleurs, s’enveloppant d’un nuage de poussière. Dans les roseaux le long de la Rahway, de petits oiseaux nichaient et vibraient de joie. L’homme labourait son champ avec un cheval aussi rond que ceux de Paolo Uccello. On maudissait les coyotes et renards qui faisaient des ravages dans le clapier à lapins et le poulailler, et parfois même il fallait effrayer les ours en tapant des couvercles de casseroles les uns contre les autres.


Mais chaque fois que l’on refermait la porte de la maison sur le soir, la quiète beauté de l’éclairage au pétrole disait « paix, c’est chez nous… » Le cœur de la famille pulsait d’un bel ensemble à l’abri de cette grande maison fantôme d’aujourd’hui.


Petit à petit, elle s’effondre, son squelette apparaît. On la laisse mourir de sa « belle mort ». Sous les eaux du réservoir retentit la voix du père qui péchait avec son fils sur le banc de la rivière éternelle. Mais il suffit de la regarder, cette maison, pour que de ses murs s’élève le son du bonheur de ces jours enfuis.

 

Publié dans USA

Commenter cet article

Universel 02/05/2009 07:26

Bonjour Edmée, je me ratrappe lol.
Je trouve magnifique ta description de cette maison, je trouve que toute chose à une "âme", on y retrouve grâce à notre imagination toute sorte de petites choses enfouies, la pierre, le bois, les sentiers perdus tout nous rappelle qu'à une certaine époque des gens vivaient là, leur famille avec leur cortège de bonheurs, de malheurs, de naissance et de décès.
J'aime parfois "remonter" le temps au travers de ces vieilles demeures en me demandant "mais comment vivaient'ils ?".
Enfants, j'écoutais mon grand père me raconter ces anecdotes qui ont marquer sa vie bien remplie, ma grand mère me faire la leçon du wallon, langue que l'on dit "morte" et qui pour moi est plus que "vivante".
Encore une fois de plus tu me donne l'occasion d'admirer la façon dont tu "joue "avec les mots pour nous faire ressentir les émotions.
Merci.
Passe un bon samedi, bisous.

Edmée De Xhavée 02/05/2009 13:32


Merci Alain, et merci aussi de partager quelques souvenirs avec moi. C'est vrai que souvent je me demande ce genre de choses comme toi. Ou les paysages, comment étaient-ils il y a 100 ans, quelle
était la vue depuis telle ferme, étaient-ils loin du village etc... Et tous leurs chiens et chats, qu'ils ont sans doute enterré dans le fossé... avaient-ils un nom, des caprices???

Bisous!


Gondolfo 02/05/2009 01:08

Tu sais nous emmener avec toi.

Edmée De Xhavée 02/05/2009 13:22


Merci, Gondolfo!!!


Mimi+du+Sud 01/05/2009 10:15

Bonjour ma belle
Je viens te souhaiter un bon 1er Mai
Et t'offrir mon brin de muguet du jardin,
ainsi qu'à ton mari
Qu'il vous apporte bonheur,et douceur,
toute l'année durant.
Bisous à toi,Edmée
Mimi.

Edmée De Xhavée 02/05/2009 00:21


Ah ces brins de muguet, qu'ils me manquent! Il n'y en a pas! Une jolie tradition inconnue...

Bisous et merci!


Mimi+du+Sud 30/04/2009 11:32

Bonjour ma jolie,en ce dernier
jour d'avril,je viens te souhaiter
une bonne et agréable journée,
journée d'été depuis hier,on revit
lol !! bisous à toi,Mimi.

Mimi du Sud 28/04/2009 10:49

Kikou,ma belle,avec le soleil du Midi,
je passe te souhaiter une bonne journée.
Je t'envoie encore des cartes,mais des
environs de Toulon,bisous à toi,Edmée
Mimi

Edmée De Xhavée 28/04/2009 12:52


Merci Mimi, tu es si gentille de m'envoyer des morceaux de ta belle région! Bisous!