Crotti de mouchis

Publié le par Edmée De Xhavée

C’était en 1960, ou peut-être 61. Et ma mère avait décidé que cette année nous irions tous les trois en vacances en Italie. Pas de crachin et crèpes sur la digue, pas de colonie de vacances à Middelkerke (camp de concentration pour enfants avec punitions exemplaires: j’ai du rester à genoux une heure dans l’escalier pour avoir joué à la balle avec mes chaussettes roulées dans le dortoir après l’heure du coucher! Il faut dire que les monitrices, soucieuses de s’amuser un peu, nous couchaient à 8 heures …), ni de vacances à Ostende-la-reine-des-plages - une semaine avec elle et la suivante avec la gouvernante. Non, cette année, on partait vers le soleil satisfait ou remboursé, et on confiait l’organisation de cette expédition de rêve à Hôtel-plan.

Jusque là, elle avait voyagé avec mon père et puis, depuis le divorce cinq ou six ans plus tôt, sur les conseils de quelque tante ou amie fortunée, c’était la prestigieuse agence Cook qui lui préparait la voie. En Grèce, Espagne ou au Portugal, elle descendait dans de beaux hôtels où la vertu d’une femme seule ne serait pas mise à mal par les Casanova locaux.

Mais avec ses deux enfants d’âge grincheux – douze et dix ans! – elle se sentait aussi rassurée qu’avec une duègne repoussante, et se laissa dire qu’Hôtel-plan n’était pas mal du tout. Et nous voilà partis vers Rimini en train. Grande émotion … Un taxi qui sentait la cigarette refroidie et avait un chewing gum écrasé sur la portière intérieure est venu nous prendre à la maison pour la gare, et je me souviens que nous avons changé de train à Chênée. Et nous avons fini par nous installer dans notre train de nuit avec d’autres voyageurs Hôtel-plan, sous la tutelle de notre “hôtesse” en pimpant uniforme. Il faisait chaud, très chaud, et deux braves pensionnées ne cessaient de parler et de se passer des tampons d’ouate imbibés d’eau de Cologne dans le cou et sur le front,  “Regardez comme le train est sale” triomphait l’une d’elles, fière de la noirceur de son coton hydrophile qu’elle agitait à notre intention.

Les plateaux-repas apportés dans le compartiment ajoutaient pour mon frère et moi du piquant à l’aventure, mais ma mère fronçait la bouche: elle aimait le wagon-restaurant, les vraies serviettes damassées, les verres cliquetant, les serveurs délicieusement polis et acrobates.

La nuit nous nous sommes endormis sans peine, vaincus par toutes ces nouveautés, bercés par le galop du train, pour nous éveiller en Italie. Encore un ou deux changements de train et vers 16 heures, nous sommes arrivés à Viserbella, à notre hôtel Helvetia, alors tout nouveau.

En traversant la route on arrivait à une longue plage de sable fin divisée en rangées de chaises et parasols. Un haut parleur hurlait à tue-tête la mélodie de l’été Linda le temps passe vite, Linda le printemps nous quitte, déjà tes dix ans s’envolent, là-bas sur un banc d’école … Des marchands de glace et vendeurs de montres volées faisaient la navette plusieurs fois par jour, ainsi que les gigolos du coin qui passaient un été ardent et lucratif. Mon frère et moi clapotions dans l’eau avec nos bouées-tutu, ramassions des coquillages et nous disputions sans relâche. Si on ne se dispute pas à dix et douze ans, quelque chose ne va pas. Ma mère somnolait et papotait avec Miss Ping Pong, une autre cliente de l’hôtel qui adorait jouer au ping pong dans un bikini trop serré. Tout faisait “ping pong”, pour la plus grande joie des serveurs et du maître d’hôtel. Maître d’hôtel qui cependant avait mis tout son empressement au service presqu’exclusif de ma mère. En effet, dès le premier soir elle avait refusé la table qu’on nous avait destinée, trop près de la porte de service, et en avait demandé une près de la fenêtre. Ensuite, elle avait exigé un renfort de beurre, les deux copeaux et demi qui devaient accompagner nos succulents petits pains ne lui suffisant pas. Il venait donc gazouiller à chaque repas vouzzzavezzzassez de bourre?

Naturellement à l’époque, qui parlait de protection solaire? Les crèmes à bronzer finissaient par sentir le rance et donnaient l’aspect d’une otarie. Ma mère nous collait un peu de nivéa sur les épaules et les bras, et hop!, allez vous amuser et vous disputer près de l’eau. Ecoutez Linda le temps passe vite. Au bout de 4 jours d’un soleil ininterrompu, mes bras et épaules ont été décorés de grosses fraises, des cloques géantes et douloureuses. Plus de soleil pour la signorina, a décrété le pharmacien en me tartinant d’une pommade épaisse. Il a donc fallu chercher quelque chose qui protégerait ma peau croustillante, et nous avons fait les magasins de la digue, où on ne vendait pratiquement que des bikinis, shorts et autres très petites choses faites de confetti de tissu reliés entre eux par quelques points. Finalement un vendeur est arrivé avec une vieille boîte de plastique transparent poussiéreuse, dans laquelle se trouvait la seule chemise à manche longue dans un rayon de 4 kilomètres. D’un vert acide étonnant, et parsemée de quelques crottes de mouches. Avec un débit de mitraillette et beaucoup de passion, il nous vantait le splendide article en italien et ma mère, pointant du doigt les crottes de mouches, avec son ironie bien à elle, ajoutait “ si si, et crotti de mouchis !” Cette chemise est donc toujours restée ma chemise crotti de mouchis, et je l’ai portée longtemps puisqu’elle était trop grande lorsque nous l’avons achetée.

Les après-midi nous allions sur la digue et savourions pour la première fois de notre vie des capuccini inoubliables - et inoubliés. Nous observions le manège des jolies filles qui défilaient lentement en chaloupant des hanches, suivies par des jeunes gens en Vespa, peu trompés par l’apparente indifférence des belles capricieuses. Ma mère, jeune et élégante, avec ses cheveux précocement blancs, ne passait pas inaperçue non plus, et je suppose qu’elle s’en réjouissait en secret. Elle n’était plus “rien qu’une divorcée avec ses enfants” mais Bella! Bella! et se méritait ça et là un coup de sifflet rassurant.

Le jour du départ, des grêlons comme des oeufs de pigeon ont canardé le taxi qui nous emmenait à la gare. Mamma mia, hurlait le chauffeur en se tordant les mains, entendant souffrir sa carosserie et ne voyant qu’un rideau de glace. “Allez, chauffeur!” s’impatientait ma mère sans pitié, “roulez, nous allons rater notre train!”

Dans le train, une panne de courant fit que mon frère s’est vu offrir dans le noir une petite bouteille de vin au lieu de l’orangina prévu avec son plateau repas, et qu’il l’a bue sans broncher. C’est quand on est sortis dans le couloir pour que l’employé du train, armé d’une lampe de poche, organise les couchettes qu’on a constaté que son entrain n’était pas naturel. Il ne tenait pas debout et racontait en riant des choses sans queue ni tête. Mais qu’il a bien dormi….

Publié dans Italie

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Nath 02/08/2009 00:54

oui, abducida... but I'm back et faut q je me remue pour BOV là! :-S

Nath 01/08/2009 19:07

Y a pas à dire, tu avais l'air heureuse dans ta chemise crottis de mouchis! Hahaha... Je comprends, si elle avait été enfilée directement après achat. Pfff, haha, je ris, encore une super tranche de vie, ton taxi verviétois au chewing-gum écrasé m'en a rappelé un marocain entre l'Espagne et le Maroc... Il n'y avait pas de chewing gum, mais pas de poignée de portière non plus!!!

Edmée De Xhavée 01/08/2009 23:29


Je "râlais des barres"... je la détestais, cette chemise, et puis plus question de me sentir mignonne avec ce machin vert, je ne pouvais plus me baigner pour ne pas mouiller ma chemise crotti de
mouchis... le drame de mes douze ans!  T'avais disparu dans les examens, dis-donc???? Welcome back!


André PEETERS 01/08/2009 16:37

Mes respects,
J'arrive sur la pointe des pieds, grâce au "journalpetitbelge", moi, je suis loin de notre petite Belgique (Sénégal) je passe donc par hasard, je lis votre voyage à Rimini, quel talent, je sens les images, les odeurs du train,la crême qui vous a tartinez, je vois les dames qui"décrassent" le train...Vraiment, çà donne envie de vous lire, hélas, c'est pas dans mon bled qu'on va trouver votre livre, déjà que mon épouse avait du mal à se procurer "Point de Vue"....

Edmée De Xhavée 01/08/2009 23:25


Je suis venue aussi humer le bon cafia sur votre site ! Je me doute qu'on ne touve pas de tout là-bas, mais tant qu'il y a du cafia belge et du waterzooi... on respire!


Mimi du Sud 30/07/2009 08:18

Bonjour ma belle,
non pas besoin de chemise "crotti de mouchis" pour aller à la plage,ma peau a prit l'habitude du soleil lol !! depuis le temps... je vais au soleil depuis tellement de temps ... bonne journée à toi,problème avec skynetblogs,je ne peux rentrer dans mon blog pour mettre un nouvel
article,on verra plus tard,bisous à toi,Mimi.

Mimi du Sud 29/07/2009 13:51

Que de souvenirs d'enfance,c'est génial,de lire
tes aventures,j'ai adoré quand on appellé "crotti de mouchis" et puis ton petit frère un peu gai,lol !! j'ai beaucoup aimé te lire,bonne aprem à toi,je file au bord de mer,du coté de Bandol.Bisous à toi,ma belle,Mimi.

Edmée De Xhavée 29/07/2009 23:40


Au bord de la mer! As-tu une chemise crotti de mouchis, au moins?