Amour ou reddition?

Publié le par Edmée De Xhavée

Quand j’étais jeune… ça commence fort… je reprends : quand j’étais une jeune fille, la chasse au mari était ouverte toute l’année. Les mères, vigilantes gardiennes de la vertu – cette denrée que l’arrivée de la pilule et de cette incroyable nouvelle conception d’amour libre mettait encore plus en péril que de leur temps – s’assuraient du sérieux de la réputation des jeunes gens que fréquentait leur innocente descendance.

 

Et dès que la chose s’étirait un peu dans le temps, et qu’on soupçonnait que peut-être les baisers commençaient à ne plus suffire, elles passaient à l’attaque : quand nous le présenteras-tu ? On sortait le père pour l’occasion. Le jeune homme, alors, savait qu’il était coincé : il allait devoir prouver que ses intentions étaient sérieuses en acceptant que l’on évoque le joyeux brouhaha de fiançailles prochaines ou, s’il hésitait devant cette perspective qui allait dessiner toute sa vie, se retirer le cœur gros avec l’image d’une fille encore chère à son cœur mais les yeux pleins de larmes.

 

Le poids de la déception à infliger semblait souvent moindre que celle à supporter, et c’est ainsi que bien des mariages ont été gagnés par les parents de deux adolescents qui, autrement, se seraient un jour quittés.

 

Et se quittèrent un autre jour, pour la plupart.

 

Ah, en ai-je entendu des tantes ou des amies de ma mère expliquant la bouche serrée que leur fille était compromise et que le jeune homme l’avait bien compris…

 

Moi aussi parfois j’ai été présentée aux parents d’un jeune homme aux intentions sérieuses, et je détestais ça… car si je l’aimais bien, pour toujours me semblait bien longtemps, et surtout… commencer trop tôt. Ah… si j’avais été vraiment amoureuse alors, oui… j’aurais aimé que toujours commence tout de suite, mais j’étais juste « bien avec lui ». Sensation bien pâle en comparaison aux couleurs lumineuses de l’amour.

 

Que savait-on alors de l’amour ? On confondait avec tant d’émotions… désir, envie d’être admirés, attendus, de compter, d’être cajolés. Avoir des enfants qui grandiraient avec ceux des amis et frères et soeurs. Bonne entente, les parents contents, un bon groupe d’amis. Même milieu – ou pas, l’attrait de la différence. La route vers l’avenir que tous affirmaient être le bonheur : se marier et fonder sa famille.

 

Et pour certains ça marche, c’est vrai. Pour d’autres, c’est disparaître dans le trou noir de la société, perdre son identité, sa liberté. 

 

Je me souviens d’une compagne de classe qui venait d’apprendre que, je ne sais pour quelle raison, elle n’avait que quelques années devant elle pour avoir des enfants, que son horloge biologique était en fait un sablier déjà presque vide. En proie à la panique, elle cherchait à « rencontrer quelqu’un » pour avoir des enfants avant qu’il ne soit trop tard. Elle avait 18 ans, et cherchait le géniteur d’une improbable descendance au lieu de souhaiter l’amour. Une autre se désespérait de « ne pas être casée » … à 17 ans. Un an plus tard je l’ai rencontrée dans le tram, ravie : elle était casée ! Elle a dit « casée ». Pas amoureuse ou heureuse, non. Casée.

 

Pula-17-ans.jpgUn jour en vacances – j’avais 18 ans - j’ai vu un couple de jeunes mariés sur la croisière vers « L’île du pirate » - sans doute fraîchement ainsi baptisée à des fins touristiques. Tout le monde s’amusait, chantait, dansait, plaisantait. On faisait connaissance, on échangeait des adresses – jamais utilisées. On avait les doigts sales de moules et notre jeune âge avait fait que le vin istrien nous teintait la vie en rose… et ce jeune couple restait là, figé, isolé. Sans doute avait-il peur de la laisser danser avec d’autres – et pourtant, c’était gai, l’accordéon avec le vin istrien ! Ou qu’elle trouvait que toutes les autres filles étaient une menace pour son jeune mari… quoi qu’il en soit, je les ai vus, et l’impression que leur jeunesse était finie m’a traversée.

 

Comme à Edith Wharton, le mariage pour  moi était la fin de tout…Il est vrai que je n’étais pas amoureuse...

Publié dans Love is in the air

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Anne Renault 07/06/2011 20:27


Edmée, je viens de lire "Amour ou reddition" et, une fois de plus, j'ai été charmée par la façon poétique, apparemment légère, mais profondément incisive que tu as de dire les choses. J'ai vécu et
ressenti ce dont tu parles, poids de la société, des familles... Je sais ce que veut dire "se caser". Quelle tristesse ! Quelquefois ça marchait, c'est vrai, car le mariage est bien différent de
l'amour (conception 19° siècle, peut-être plus valable, mais ne serait-ce pas pour cela que l'on divorce tant ? en voulant à tout prix se marier "par amour ?"...). C'était en France, quand "j'étais
jeune" (j'ai 64 ans mais je le suis toujours, en plus serein et plus affirmé, -il me semble-). Vous les Belges, et nous, sommes si proches ! Si nous faisons tant de blagues sur vous, - et
réciproquement - c'est que nous vous aimons !
Donc, pour aller droit au but, je trouve ton texte profondément juste, et superbement écrit, comme d'habitude.
Amitiés
Anne Renault


Edmée De Xhavée 07/06/2011 20:54



C'est étrange que tu me parles de ce texte car j'y pense beaucoup ces temps-ci aussi... J'aurai 63 ans cette année, donc tu vois que nous avons connu la même époque. Et apparemment les mêmes
contraintes. Je crois qu'on ne peut se marier "par amour", par "véritable amour et presque uniquement par amour" dans l'âge mûr, qui est celui de l'indépendance - pour ceux qui arrivent à
l'indépendance... Jeunes, que sait-on? Entre amour et désir et envie de faire plaisir aux parents et de ressembler aux autres... on ne sait rien du tout!


Merci de ton témoignage...



Philippe D 22/04/2011 21:44


Et combien de gens se sont mariés, comme ça, sans amour, par arrangements familiaux ou obligations?

Aujourd'hui, j'ai rencontré Sybilla, une personne bien sympathique. Je la connais encore peu; je viens juste de faire sa connaissance.

Bon weekend pascal.


Edmée De Xhavée 23/04/2011 02:00



Et combien ont fini par ne pas savoir ce que l'amour pouvait être parce qu'on leur disait qu'ils lisaient de mauvais romans et que ces choses-là n'arrivaient pas. Et puis elles arrivaient quand
même, mais trop tard... Un de mes oncles s'est suicidé lorsque sa femme lui a demandé de choisir entre elle et la maîtresse qu'il aimait depuis des années... L'épouse avait été sélectionnée pour
ses qualités de future épouse, et l'amour n'est jamais venu.


J'espère que Sibylla te plaira, joyeuses Pâques cher ami. Et bientôt c'est toi qu'on célèbrera!



Martine 22/04/2011 13:36


Bonjour Edmée,

Me revoici sur la blogosphère.:)

Comme tu peins bien les sentiments, les situations, l'essence de cette époque où, comme dans la chanson d'Adamo ( Vous permettez Monsieur, que j'emprunte votre fille" et bien qu'il me sourit, je
sens bien qu'il se méfie...")il fallait faire attention, le chaperon n'étant pas loin. On devait garder coute que coute sa réputation de fille comme il faut... Penser à un mari et des enfants....
Pfff! Je ne voulais pas me marier mais être artiste. :) Finalement je suis mariée à un camarade de classe et je suis devenue artiste. :)
Merci pour ce beau plaisir de lecture.

Bonne journée à toi Edmée
Martine


Edmée De Xhavée 23/04/2011 02:27



Oui, on était sous haute surveillance, ha ha. Moi non plus je ne voulais surtout pas me marier, surtout pas! Peut-être "un jour" mais j'aurais aimé attendre de rencontrer celui qui m'aurait
soulevée de terre ...


Bonne journée aussi et merci de ta visite!



Go 21/04/2011 23:05


Peut-être faut-il se marier selon son for intérieur, mais trop d'amis, de parents, de société, de choix font oublier que l'amour est intime. Il faut accepter ses règles, sinon c'est la vie selon
les moeurs dominantes. Bah !

Je me suis marié très, très tard, parce que je n'ai jamais fait attention aux autres et leurs codes et règles. Du coup je ne sais pas si c'était mon iconoclasme ou ma solitude qui ne m'offrait pas
d'avoir un choix. Il me semblait que les hommes agressifs de bonnes familles se mariaient beaucoup plus souvent que moi... Par contre, si je peux me vanter de mon passé solitaire, c'est que je
vivais comme il me semblait bon. La solitude n'est pas facile à supporter, mais je n'ai jamais eu de problèmes d'une Edith Wharton, de Lily ou de M. Selden.

Mais l'amour, est-ce qu'il existe ? Je dis oui, mais il change beaucoup pendant la vie... eros, philia, agape... si on insiste sur seulement un aspect, on ne le trouvera jamais.


Edmée De Xhavée 23/04/2011 02:16



Oh Go que tu es donc sage et riche de choses à dire!


L'amour existe, oui, et chaque âge peut en apprécier une forme plus qu'une autre. Si c'est un amour neuf, sa qualité sera intense - quel que soit l'âge que l'on a - et exigente, ainsi que
généreuse.


Si c'est un amour qui continue sa voie, et change comme tu le dis d'Ero, Agape, Philia ... il faut parfois accepter que, justement, il ne soit plus "comme avant" mais que sur le long de son
parcours, il puisse être complet...


Enfin... je suppose



micha 20/04/2011 18:12


superbe texte!!!!!!!!!!!!!


Edmée De Xhavée 23/04/2011 02:09



Merci ;)