Belle-mère, belle amie

Publié le par Edmée De Xhavée

Tout d’abord, merci à Delphine pour sa note de lecture anti-conventionnelle sur Les romanichels. Mille touches impressionnistes avec toute la joie et la douce amertume d’une musique tsigane. Je ne pouvais rêver plus éloquent que ce texte si subtilement composé. Je vous encourage d’ailleurs à ne pas vous limiter à ce qu’elle a déposé sur Les romanichels, mais à flâner dans ses autres billets. Ils ont une délicatesse et une élégance qui lui sont propres. Et elle est mon étalon-guide musical !

 

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Et voici mon billet de la semaine, Belle-mère, belle amie.

 

Ma mère a épousé un fils unique, orphelin. Un jeune homme encore en phase d’évolution, bousculé par trop de changements. Quitter l’Uruguay ensoleillé de sa naissance et venir vivre à huit ans « pour toujours » en Belgique, où il devrait faire sa place parmi cousins et cousines méconnus dans l’enfance ; le choix définitif d’une nationalité – belge ou uruguayenne – qui lui valut de faire la guerre ; le décès de sa mère adorée et puis, un an plus tard, celui de son père. Et la perte d’un œil qui vit planer au-dessus de lui, pour la seconde fois de sa vie encore bien courte, le nuage anthracite de la mort. Beaucoup de drames pour un jeune homme qui se mit alors à la recherche du bonheur perdu. Ma mère, timide, un peu délaissée dans une famille trop fantasque pour lui prêter l‘attention qu’elle aurait dû recevoir, désireuse d’aventure et d’amour, avait le parfum de ce Shangri-la. Et ils vinrent habiter la maison de ses parents à lui. Celle où leur odeur et leurs vêtements jaillissaient des penderies d’acajou du grenier, clamant encore leur indéniable possession des lieux.

 

La maison de mes beaux-parents, disait ma mère, qui ne les avait pas connus mais les vénérait, ayant absorbé le souvenir que son mari en avait comme une terre merveilleuse absorbe la pluie. Mais ce fut avec sa belle-mère que s’établit la relation la plus intime. Celle après laquelle elle se languissait. Une belle-maman qui lui aurait chuchoté ses astuces pour bien tenir son ménage, l’aurait fait rire avec des anecdotes sur son époux bébé, lui aurait fait des cadeaux suivis d’un baiser chaleureux. Une belle-maman qui l’aurait complimentée sur la lourdeur de sa chevelure sombre, sur son délicat menton ovale, et aurait écouté les récits de son enfance.

 

Elle changea bien peu de choses aux lieux, et ce ne fut que timidement, des années après le divorce, qu’elle s’y résigna peu à peu, selon les nécessités. La salle de bain a eu un nouveau lavabo parce que j’ai cassé l’ancien, ce large et magnifique lavabo de star du muet en marbre de Carrare, en me hissant dessus pour me regarder dans le miroir. On me l’avait bien dit pourtant que la vanité était punie. J’ai eu une fessée mémorable. Mais la baignoire est toujours restée la même, ainsi que le bidet et la toilette, la balance, et la manne à linge en osier. Le vieux linoléum vert sombre veiné de blanc.

 

Et puis ses meubles ont pris la place de ceux que mon père a repris, ces meubles de famille qu’elle avait toujours vus et qui furent accueillis par les autres sur les tapis orientaux usés se chevauchant sur le tapis plain du salon. Les cors de chasse dans l’entrée, le saint bonhomme sur le bahut du vestibule, sa bassinoire ancienne en cuivre, la chaise de Joseph au palier du premier… Sa collection de poupées sur la cheminée de sa chambre.

 

Elle a aimé cette demeure paisible qu’elle appelait soit la maison de mes beaux parents, soit ma maison, car oui, si la maison appartenait à mon père, c’est bien ma mère qu’elle aimait de tous ses murs, ainsi que le jardin. Et la belle-mère bienveillante a plus d’une fois posé sa main sur le front de cette belle-fille en pleurs ou en chagrin. Ou a souri par-dessus son épaule quand elle faisait sa confiture de cerises.

 

À quelqu’un qui critiquait, disant moi j’aurais fait installer ceci, je n’aurais pas mis le salon ici, j’aurais …elle répondit sèchement c’est ma maison et mes beaux-parents l’aimaient ainsi, et moi aussi. La maison vieillissait … ce n’était pas une raison pour ne plus l’aimer. Mon grand-père y avait fait faire des aménagements, un grand garage pour deux voitures, une annexe avec vestiaire et cabinet de toilette et sur le toit de laquelle on prenait le thé « dehors » car on y avait accès par l’escalier intérieur. Le grand piano demi-queue de sa femme a toujours pris toute la place du « grand salon », comme attendant qu’elle y fasse encore glisser les doigts. Ma mère n’a jamais su jouer mais le grand objet noir avait procuré trop de bonheur à sa belle-mère bien aimée pour qu’elle demande à en être débarrassée.

 

Elle ne changea jamais rien à la cuisine, sauf une pose de linoléum gris lorsque le carrelage rouge et blanc a joué les filles de l’air. Une cuisine avec des meubles qui allaient du sol au plafond, peints en gris clair, et un évier de porcelaine flanqué d’une pompe. On avait quand même ajouté des robinets dépareillés, un pour l’eau froide et un pour l’eau chaude, mais pendant des années, on continua de pomper l’eau pour le grand plaisir d’entendre enfin l’eau qui arrivait du puits en soupirant alors que les muscles commençaient à lâcher. La cuisinière à charbon, dont on faisait reluire la surface avec du Zébracier tous les soirs, est restée avec nous jusqu’à mon adolescence, tout comme le frigo, qui a dû résister 30 ans avant de refuser de donner sa fraîcheur. La cuisine, c’était le temple de cette femme dont elle envia à jamais la beauté, l’amour des chats, le chant joyeux fusant des lèvres, l’élan romantique qu’elle inspirait à son mari. Ma mère se mit à faire ses recettes de cuisine, ses plats favoris, ses économies. Ma belle-mère l’a toujours fait, donnait-elle en explication.

 

Dans un des tiroirs du meuble de la cuisine, elle a pieusement gardé – et utilisé - deux livres de cuisine : Les économies de Popote et Les secrets de Popote, annotés par ma grand-mère, et je les ai repris. Simplement parce que ces objets sans aucune valeur ont fait le bonheur de deux cuisinières qui ne se sont jamais rencontrées mais se sont aimées dans un lieu de lumière. L’amour.

 

Voici l’introduction de l’un d’eux, aussi savoureuse que les recettes qui suivent :

 

Pour les maîtresses de maison qui, s’occupant elles-mêmes de la cuisine (je parle ici des bourgeoises d’après-guerre qui, en général, n’ont plus de servante, ou bien une servante pleine de bon vouloir, mais pas toujours un très grand cordon bleu) c’est une jouissance de remporter de petits succès culinaires, et une satisfaction d’amour-propre de retourner à la cuisine les plats vides bien ratissés… et de voir autour de la table les hôtes souriants et satisfaits. Et la servante qui aura aidé à ce succès pourra, elle aussi, se montrer fière, n’est-il pas vrai ?

 

Popote.jpgCes livres étaient publiés par Liebig, et donc il y a du Liebig ou du Liebox partout. Et de petits conseils : Si les choux-fleurs ne sont pas très blancs lorsque vous les achetez ou coupez au jardin, lavez-les, puis mettez à bouillir avec un demi-citron. Si vous avez des noix de l’année précédente, mettez-les pendant trois ou quatre jours dans un récipient plein d’eau, les noix gonfleront doucement et seront aussi bonnes que des fraîches.

 

Et puis cette recette que j’ai essayée l’autre jour :

 

Potage flamand :

 

Faites cuire à l’eau salée des croûtes de pain, sèches (j’ai utilisé … de la chapelure, pardon Popote !), ainsi que des navets, des pommes de terre coupées en morceaux et par égale quantité.

Quand le tout est tendre, écrasez et passez à la passoire fine. Remettez sur le feu, et laissez bouillir dix minutes sur feu vif. Hachez finement une poignée de cerfeuil (pardon encore Popote, on ne vend pas de cerfeuil ici et j’ai mis du persil…), mélangez le avec un petit morceau de beurre et un peu de Libox dans la soupière. Ajoutez-y, en remuant, le potage bouillant et salez selon le goût.

 

Je continue de faire beaucoup des plats favoris de ma grand-mère et dont la tradition m’a été passée par ma mère, la belle-fille respectueuse. Les épinards avec un œuf sur le plat et un croûton planté verticalement, ou les chicons au gratin.

 

Trois générations de femmes autour de ces petits livres et de leurs secrets. Je ressemble à deux d’entre elles. Je chante comme la première, et ris comme la seconde. Nous mangeons les mêmes choses, et les aimons, d’une vie à l’autre.

 

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Petit cadeau qui n’a rien à voir : je vous parle souvent de Bob Boutique, notre Bob, l’infatigable et inusable Bob. Auteur à Chloé des lys, ami personnel, et animateur, avec d’autres, des émissions Web-télé sur son site Actu. Savourez-donc ce touchant sketch

 

La  prochaine aura lieu en direct, depuis Bruxelles, le dimanche 18 avril à partir de 20h00

Au programme un débat intitulé : Les (petits ?) auteurs et éditeurs belges.

Pour voir l'émission, branchez vous à l’heure dite sur ACTU:  http://www.bandbsa.be/contes.htm

 

Tous les détails du programme ici ----http://www.bandbsa.be/actutele/emission18042010/programme2.htm

Publié dans Hommages

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marie-madeleine 08/05/2010 10:43


comme un tableau flammand tu nous dis la maison, la vie et l'affection de ta Maman. ça me touche


Edmée De Xhavée 08/05/2010 13:25



Merci de voir cet article comme un tableau, je réalise qu'en effet je décris souvent d'une manière plutôt picturale! Et ma maman... eh bien j'aime la redécouvrir car je la vois maintenant comme
cette enfant, cette jeune fille, jeune femme et puis adulte et vieillissante qui, en plus, était ma maman. Mais qui n'était pas que ça...



fauvette 27/04/2010 11:45


C'est un bonheur de se plonger dans tes écrits, si vivants, touchants....J'ai moi aussi d'anciens livres de recettes, ils sont vieux, avec des anecdotes...on y voit le côté plus conventionnel, des
recettes pour être une bonne épouse et une hôtesse de maison à faire pâlir d'envie les hôtes.....tout cela est un peu décalé quand tu vois dans quel monde nous vivons aujourd'hui mais j'aime m'y
replonger et je me dis que la vie semblait plus simple et moins stressante en ce temps-là....quoique. LOL
Ah bon, ils n'ont pas de cerfeuil aux USA ??? C'est dingue ça ! Et les chicons au gratin, un incontournable ! C'est un des plats préférés à la maison.
J'ai faim maintenant, il faut dire qu'il est 11h45, on est prêt de l'heure du dîner (déjeuner en France).
Je file, gros gros bisous !


Edmée De Xhavée 27/04/2010 12:43



Merci pour tes éloges! C'est vrai que ces livres d'autrefois parlent vraiment d'une époque de politesse, de plaisirs dignes (faire pâlir les invités d'envie et leur faire nettoyer l'assiette...
avoir une maison bien tenue, savoir faire son marché, tenir ses comptes, conserver les oeufs ...) et que moi aussi, j'aime beaucoup à me dire qu'alors on ne craignait pas - ou presque - pas de se
voir arracher son sac au marché, que le marchand ne mettrait pas les beaux fruits au-dessus du ravier et les tavelés en bas, que les invités prendraient le temps et n'auraient pas un truc
incontournable à rentrer voir à la TV pour les gosses...


 


Non, pas de cerfeuil, pas d'oseille non plus. Mais des chicons. Au prix de l'or



Channig 25/04/2010 07:55


Juste un mot sur Bob : bel hommage à sa femme : ti, ti Tim....mais aussi (et surtout) moment de nostalgie que cette belle histoire de ta maman qui, sans l'avoir connue, a tant aimé sa belle maman,
sa maison, sa cuisine !! Elle a perpétué le souvenir comme tu le fais aussi par ces recettes et petits trucs de cuisine. Que tout ça sent bon la cuisine !!!
Bon dimanche et bisous Edmée


Edmée De Xhavée 25/04/2010 14:31



Merci Channig! Oui, Bob est un conteur et un homme heureux. Et sa femme est adorable ...


C'est vrai que ma maman a toujours parlé de ses beaux-parents comme s'ils étaient des personnes réelles, et surtout de sa belle-mère. Je pense qu'en marchant dans ses pas, elle pensait avoir un
mariage aussi idyllique. Cette recette-là n'a pas marché, mais elle n'a pas changé de chemin!



Mimi du Sud 23/04/2010 15:03


Kikou ma belle,

Je viens avec la pluie qui tombe depuis
ce matin sur notre région,pour te souhaiter
une agréable journée qui est bien tristounette
heureusement que j'ai mis de la couleur et du
parfum sur mon dernier article :-)
j'ai hâte de voir tes prochaines photographies :-)
Bisous à toi de Mimi.


Edmée De Xhavée 23/04/2010 21:23



Pas tout de suite, mes photos, car j'attends d'y retourner pour avoir le soleil sur l'autre partie de la maison et du jardin, et puis j'aimerais avoir tous les rhododendrons en fleur... 
Bisous!



Mimi du Sud 22/04/2010 15:17


Kikou ma jolie,

En cette belle aprés-midi sur
ma Provence,je viens te souhaiter
de passer une agréable journée,j'espère
que le mauvais temps pour ce soir va se calmer
pour que tu puisses prendre de belles photos.
Bisous à toi,Edmée,
Mimi.
(je suis arrivé à 200 000 visiteur et j'en
suis fière,et c'est grâce à tous mes amis
blogueurs et ceux de passage aussi) :-)


Edmée De Xhavée 22/04/2010 23:31



Je suis allée faire les photos le matin!!! Et je retournerai un soir pour avoir le soleil de l'autre côté de la maison! Bravo pour tes 200.000 visiteurs! Waow!