Buon di!

Publié le par Edmée De Xhavée

Quand je suis arrivée à Turin, c’était seule, avec ma valise, mes économies et deux malles de vêtements. Je ne connaissais personne et avais juste quelques adresses de contacts pour du travail. Je vivais dans une pensione, dans une rue – la Via Goito - près de la gare, et découvris l’étrange monde des gens sans maison et parfois sans but.


Ma-chambre-via-Goito.jpgIl y avait « Il cavaliere », un vieux monsieur autrefois nanti d’un charme arrogant comme en témoignait une photo de lui dans sa chambre, qui avait préféré finir ses jours là plutôt que dans un home. Il vivait en toussant et commandant tout qui se laissait dominer entre sa chambre et la salle commune et là, il fallait ruser pour avoir droit à la télécommande car il ne la quittait ni des yeux ni des doigts, même quand il s’endormait bruyamment, condamnant tous les autres à un risque de surdité immédiate et d’ennui mortel.


Il y avait « Il geometro », un monsieur trop poli pour être honnête dont je n’aimais ni l’odeur trop pomponnée,  ni les regards,  ni la peau cireuse qui logeait là pendant la semaine et rentrait chez lui le week-end.


Il y avait Joseph, fou furieux de Malte qui a certainement fait une triste fin. Je parle de lui au point 4 de ce billet ancien… 


Il y avait cet étrange bonhomme à l’air poli qui, se congédiant un matin le fit avec un « Dio vi maledica » (Dieu vous maudisse…) ferme et inquiétant.


Il y avait un jeune Autrichien dont j’ai oublié le nom et qui à 18 ans s’était disputé avec ses parents et avait fait son baluchon. Naïf et plein d’idéal, il s’était au début débrouillé une fois ses économies épuisées, à trouver du travail dans le bâtiment et est tombé amoureux d’une charmante – disait-il – et très innocente – croyait-il – jeune fille sous la coupe d’un oncle tyrannique. Jeune fille naïve qui se retrouva enceinte dès leur première fois et qu’il épousa avec joie, les projets se bousculant dans sa tête. Et l’oncle s’installa avec eux. Et l’oncle n’était pas un oncle, et la jeune et chaste épousée n’était pas enceinte et le pauvre petit venait d’être recruté pour aider les deux autres à vivre. La dernière fois que je l’ai vu il mendiait la tête basse et je n’ai pas osé l’approcher pour ne pas l’humilier.


Il y avait « Il Brindisino », un souteneur de Brindisi que, curieusement, Laura – la propriétaire de la pensione – et moi aimions bien. Il est un jour arrivé au triple galop, a engorgé ses valises de ce qu’il avait, a payé sa note, souri et est parti.


Un jeune Allemand avec son berger – allemand aussi – qui « cherchait du travail » avec un grand désir de ne pas en trouver car disait-il il gagnait plus assis par terre Piazza San Carlo avec son chien et son petit papier disant qu’ils n’avaient pas mangé. Il ne se gênait pas pour soupirer que les salopes en manteau de fourrure passaient sans rien lui donner. Ceci dit… ça rapportait car il payait leur chambre, au chien et lui, et mangeait dehors tous les soirs.


Des étudiants grecs, des voyageurs de passage…


Mais ce n’était que le lieu où j’entreposais ma vie dans les malles et dormais. Et riais beaucoup avec Laura avec qui je suis restée amie. Le matin, je sortais et m’en allais sur le Corso Vittorio (Emmanuele II) dans une pâtisserie sous les portiques. Une magnifique porte de verre et bois ourlé de découpes gracieuses, le comptoir à l’entrée derrière la vitre duquel s’alignaient biscuits et petits gâteaux, et quelques tables sur la gauche où on pouvait lire La Stampa et prendre un capuccino mousseux et due croissants al cioccolato.

 

017_-_Gerla_medium.jpg


Buon di ! chantonnait la dame de son timbre toujours pareil, heureux et accueillant. C’était mon moment. Je m’installais à une petite table ronde et faisais durer ce délice tout en pensant à mes projets de la journée. Je m’interdisais toute inquiétude, hâte ou défaitisme. Le présent et le présent seul m’habitait, la mousse saupoudrée de cacao amer qui me faisait des moustaches, le croissant qui s’émiettait en fragments luisants de beurre, la table ronde de marbre et le charme désuet du lieu. Et la conscience d’être en vie et de tout savourer.


Nulle part ailleurs je n’ai retrouvé cette sensation de liberté, d’indépendance totale. L’habitude de ce cappuccino matinal au même endroit me donnait une sorte de confort dans la répétition… on me reconnaissait, on savait ce que j’allais prendre avant que je ne le dise. Car une fois repartie, les inconnues m’entouraient à nouveau : trouverais-je un travail, pouvais-je compter sur ces personnes nouvellement rencontrées, cet imbécile de Lorenzo aux dents de requin me donnerait-il un piston même si je me montrais très imperméable à ce qu’il pensait être son charme ?


Buon di, c’était tout l’arôme du moment. 

Publié dans Italie

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Pâques 17/03/2012 00:33

Nous avons le même âge et à cette époque, j'étais un peu dépassée par mes fils en pleine crise d'adolescence, le train-train quotidien, souvent je cherchais l' évasion dans les livres...
Mais toi, tu vivais toutes ces aventures, ces belles rencontres !
C'est la vie, nous ne pouvons pas être à la fois la fleur et le nuage, pâquerette immobile j'observais la danse des nuages :-)

Edmée De Xhavée 18/03/2012 12:27



Chaque vie est belle parce que c'est la nôtre. On en a voulu certains chapitres, renoncé à d'autres, et subi quelques-uns aussi. Mais si on est joyeux quand on en reparle - même des mauvais
moments... - c'est que ça valait le coup!



micha 15/03/2012 14:38

JUST A LITTLE HELLO

Edmée De Xhavée 16/03/2012 09:44



Helloooo-oooooh!



Marie-Madeleine 15/03/2012 09:08

Tourbillon italien...mais dis donc, était-ce une pension pour hommes? Ta mémoire a t'elle zappé les femmes en dehors de Laura?

Edmée De Xhavée 16/03/2012 09:36



Ha ha, en effet on me l'a fait remarquer aussi, et je n'y avais pas pensé! Il y a en tout cas eu "La Harriett", une Anglaise très marrante, mais je n'en vois pas d'autre... Il faut dire que ce
genre d'endroit pour solitaires momentanés est plutôt fréquanté par des hommes....



Un petit Belge 13/03/2012 16:33

A chaque article, tu nous offres une pièce du puzzle de ta vie, Edmée! J'espère que j'aurai un jour l'occasion de découvrir l'Italie. Moi qui suis passionné d'histoire, Rome, Venise et Florence me
font rêver. Je te souhaite une bonne semaine. A bientôt.

Edmée De Xhavée 14/03/2012 11:32



Et Turin est la ville des rois! Méconnue au profit des villes touristiques et victime de sa réputation de "ville industrielle" elle a l'avantage de ne pas, justement, vivre du tourisme et d'être
moins un attrape-nigauds. Le palais royal se trouve là, le second plus beau musée d'égyptologie se trouve là, les plans de la ville sont d'Hausman comme ceux de Paris, le Saint Suaire est là...
et pas loin se trouve la ville de Susa où sont passés Hannibal et ses éléphants... Aaaaaah, rien ne déloge Turin dans mon coeur


 


Bonne semaine à toi aussi!



micha 13/03/2012 16:04

bises en passant~~~~~~~~~~~~~~~~~~

Edmée De Xhavée 14/03/2012 11:27



Bises en repassant