Ces guerriers familiers

Publié le par Edmée De Xhavée

Mon grand-père paternel a fait les deux guerres. À la seconde, il commandait une batterie (= 4 canons) de rédimés et wallons à la bataille de la Lys. Les rédimés étaient ce qu’on appelait alors « les mauvais Belges », et les pauvres, il est vrai qu’il ne devait pas être bon d’avoir les pieds dans un pays et le cœur dans un autre … Mais il est arrivé à s’en faire respecter, et en parle d’ailleurs avec une sobre estime dans ses carnets de guerre.

 

Voici deux extraits de son journal.

 

22 Mai (1940): 21ème anniversaire de mon mariage. Je tire sans arrêt. L’Escaut présente une série de boucles et à tout moment les Allemands en prennent une ou en perdent une autre. Il m’arrive donc de devoir successivement protéger ou démolir le même endroit. Je ne compte plus les projectiles quoique le groupe me demande après chaque tir la marque, le genre, la fusée etc…. mais je sais que tous ces calculs sont illusoires et nous profitons des suspensions de feux pour les réviser sérieusement. Notre infanterie est enchantée de l’efficacité du tir et nous le fait savoir. Mais elle ne tient pas partout. Je reçois l’ordre de prévoir un chemin de retraite que je vais reconnaître jusqu’au groupe. Vers la soirée je suis appelé chez le major. Ordre de battre en retraite par Waneghem…

 

28 Mai – La colonne de groupe remonte par Eeghem Kappelle Hille. St Hubert Waerdamme vers Bruges. L’encombrement est celui qui nous connaissons chaque fois qu’on bat en retraite. La chaussée est large mais 4 colonnes la suivent parallèlement. Chaque à coup se répercute pendant des kms. Nous dormons presque tous à cheval. À l’aube nous atteignons Oostkamp où l’on fait halte. Je m’introduis par ruse dans une maison où j’obtiens une tartine et une tasse de café. Finalement je m’endors dans un fauteuil. Vers 6 heures on vient me dire de la part du major que nous capitulons. Du coup je suis sur pieds et je vais le voir. Il me confirme la nouvelle, sans commentaires. Je suis mort de fatigue, pratiquement incapable d’émotion, mais les larmes coulent sur mes joues et je pleure sans le savoir. Autour de moi, certains se réjouissent parce que le cauchemar est fini. Je leur explique qu’il commence seulement et qu’ils regretteront longtemps ce dernier jour de liberté. Je longe ma batterie juste au moment où une auto allemande de parlementaires remonte la colonne. On me dit que certains de mes hommes ont crié « Heil » mais devant moi personne n’a bronché.

 

Un vent d’indiscipline commence à souffler. Je demande des instructions au major qui me dit que nous devrons remettre les pièces à l’ennemi sans y causer le moindre dommage ni sabotage, et que nous devrons les conduire à Thielt. Puis il disparaît. Je fais monter à cheval et nous reprenons la route en sens inverse vers Waerdamme et Middervoorde. À un moment donné, en me retournant, je m’aperçois que les hommes de la 8ème on mis des pivoines à leur boutonnière et aux œillères des chevaux. Je fais arrêter, et déclare que c’est jour de deuil pour les Belges et que les fleurs doivent disparaître immédiatement ce qui est exécuté sans murmures. On a demandé aux officiers de garder leurs troupes en main. Je veux que la mienne reste disciplinée jusqu’au bout. Les sous-officiers le sentent aussi. Ils s’efforcent de me rendre service chaque fois qu’ils le peuvent car ils comprennent que ce retour est un calvaire pour moi. Nous arrêtons pour le repas de midi à Ruddervoorde puis reprenons vers Thielt. Tout le long du chemin nous croisons d’immenses colonnes allemandes qui remontent vers Bruges et nous bloquent très souvent. Il pleut sans arrêt. Vers le soir nous arrivons un peu avant Sergent-Pierrot.jpgCoolscamp dans des prairies où les Allemands nous disent de parquer les pièces et de dételer ou continuer ensuite à pied jusqu’à la route de Coolscamp, où les chevaux forment une colonne à part. À ce moment les colonnes allemandes qui montent vers Bruges y choisissent les montures qui leur plaisent, ce qui fait que c’est immédiatement la débandade, chacun pour soi. Tous les chevaux restants sont parqués à Pilckem et remis aux Allemands. Tous les soldats rédimés sont rassemblés, on leur offre des autocars qui les ramèneront chez eux, directement. Je les vois une dernière fois et j’entends qu’ils parlent de moi aux Allemands. Ceux-ci me saluent et beaucoup d’hommes me disent adieu. Puis je reste seul sur la route avec mes sous-offs wallons : Verjus, Carabin, Schneuwis, Tekeune, le lieutenant Servais, quelques brigadiers, et un cuistot rédimé qui n’a jamais voulu me quitter. Les derniers fidèles.

 

Comment a-t-il maîtrisé une onde de chagrin en évoquant la liesse et ce sentiment d’avenir heureux du jour de son mariage pendant ces temps de boue, pluie, peur, bruit, mort …? Il avait 50 ans ! Qu’il devait être pénible de comparer, dans un éclair, la douceur de cette journée 21 ans plus tôt avec la lugubre ambiance de la journée présente… Que la splendide paix de son ménage devait alors avoir le goût d’un passé révolu. Sa femme, la gentille Suzanne, avait un mari et son fils unique sur le front… tout son bonheur en suspens, les certitudes anéanties. Disciplinée, elle continua pourtant à tenir son journal, bien succinct :

 

27 mai 1940- reçois lettre de Cady (sa belle-sœur, femme de son frère Paul… mon adorable tante Cady) de …. ( ?) où elle est avec les Louis et Alfred. Paul s’est engagé. Je télégraphie à Jean (mari se sa sœur Yvonne).

 

28 Mai – Le roi fait cesser les hostilités à 4 h du matin. Les ministres lui donnent tort. Naissance de Marthe ***

 

31 Mai – le parlement belge se réunit à Limoges

 

Le 26 mai, tout à fait épuisé parce qu’il avait dû porter son fusil mitrailleur et le trépied sur ses épaules pour que les Allemands ne s’en emparent pas – le servant avait disparu -, mon grand-père avait fait une crise cardiaque… à son insu ! Il est tombé inconscient de son cheval … Mais il a continué le combat, et puis a gardé son vieux cœur malade tout le reste du temps. Il est devenu chef de l’armée secrète à Verviers, et a tenu le coup jusqu’en 44 pour mourir dans une Belgique libérée.

 

Mais bien sûr, la guerre a été une affaire de tous les Belges – et les autres. Pas seulement ceux dont on a parlé, qui ont eu de grands faits d’armes à raconter, qui étaient gradés. Tous ces hommes, jeunes ou moins jeunes, ont eu à jamais leur sommeil changé, et plus rien n’a été banal dans leur quotidien, même quand la paix qu’ils nous avaient gardée fut rendue au pays.

 

Je possède un petit livre très émouvant, dédicacé par son auteur, André Taets.

 

Debout dans la nuit (ISBN 2-9300014-40-7).

 

André Taets était un jeune homme comme les autres, et est devenu un guerrier bien malgré lui, emporté par le ressac de l’histoire… Pour lui, c’est en 1940 que tout a vraiment commencé : il s’insurge contre l’occupation allemande, et veut rejoindre les forces belges à Londres. Et le voilà interné en France. Un jeune homme tout banal… un jeune homme avec la vaillance de la jeunesse, et un sens aigu du bien et du mal. Un jeune homme Debout-dans-la-nuit.jpgcomme nous en connaissons tous, qui veut … rendre le monde meilleur. Impétueux. Mais banal comme le furent tous ces beaux guerriers qui ont, de gré ou de force, donné des années de leur vie – et parfois leur vie tout court – pour que la Belgique reste libre. Et André Taets, ce jeune homme ordinaire, avec son accent local et son avenir en suspens, s’est engagé dans la résistance. 1200 jours de captivité à Dachau l’attendaient. Et c’est en homme ordinaire qu’il nous raconte son expérience, qui fut celle de tant d’autres aussi, et qui, tôt ou tard, devrait nous frapper avec la violence de la révélation : quoi ? Ils ont subi tout ça ? Les tranchées, les poux, les rats sur le visage, la faim, le manque de nouvelles de leur famille, la boue, les camps, la peur, les blessures, la trouille, l’angoisse, l’incompréhensible, la cruauté, l’absurde, le chaos, le doute, la puanteur, la méfiance, l’hostilité, les bombes, la mort, la souffrance du monde alentour, les cadavres des autres, la conscience parfois que l’Allemand que l’on venait de tuer et dont les chevaux blonds ne raviraient plus aucune fille avait quelque part une mère et des projets qui n’existeraient plus … Des jeunes gens qui, dix ans plus tôt ou plus tard, au même âge, n’auraient eu comme soucis que l’acné, les cheveux indisciplinés, des grands pieds peu adaptés à la danse, une jeune fille indécise, des études peu attrayantes …

 

Et la liste des guerriers s’étend si loin, chaque famille possède le sien ou les siens. Certains, lettrés ou artistes, ont laissé leur voix et les petits-enfants ont le cœur gonflé d’une légitime fierté. Oui, cette guerre, grand-père – ou grand-mère – en a fait partie. Cette paix que nous connaissons, oui… on lui doit ces jours-mois-années de grand partage, son nom, même invisible, est tissé dans notre drapeau.

 

Et puis, visitez donc ce blog surprenant : Meurtre dans un Oflag … Un autre blog primé par TV5Monde comme un des meilleurs de la blogosphère francophone, une reconnaissance bien méritée. De quoi parle-t-il ? Je laisse s’exprimer les auteurs du blog :

 

Ce blog rend hommage à notre grand-père, Raymond Troye, officier de l'armée belge, prisonnier de guerre 40-45. Ce blog présente des passages de son roman "MEURTRE DANS UN OFLAG" ainsi que des extraits de son journal et de sa correspondance de guerre (écrits découverts après son décès)... Mais également une démarche mémoire (très) contemporaine.

 

C’est plus qu’un blog : c’est un chant de fierté à un homme, et c’est une page d’histoire. La nôtre. Celle du monde aussi, car la guerre a changé la face du monde, fripant à jamais l’aspect lisse de ses lendemains. Nos grands-pères ont repris leur vie là où ils l’avaient laissée, mais leur vision du monde n’était plus la même. Nos grand-mères non plus ne voyaient plus l’avenir avec les riants projets d’autrefois. Deux guerres en suivant, voilà qui rendait les choses précaires – et précieuses.

 

Belgique, liberté … ce n’était pas qu’une succession de jolis pleins ou déliés à l'encre luisante sur un parchemin. Ces deux mots ont habité leur être, les ont torturés, fait rayonner, espérer, oublier cet être parfois futile qu’ils avaient pu être avant, avant de décider que leur vie n’était qu’un éclair en face de la liberté et du nom de leur pays, qui se chanterait encore après leur mort.

Publié dans Hommages

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fauvette 06/03/2010 16:17


Mes grands-parents ont eux aussi connus les deux guerres,la première alors qu'ils étaient de tout petits enfants, la deuxième alors qu'ils étaient jeunes parents de maman. Mes parents étaient
petits aussi lors de la deuxième guerre.... Maman avait deux ans quand elle a commencé, six passés quand ça s'est terminé mais elle en a gardé énormément de souvenirs, et a aussi développé des
phobies (claustrophobe parce qu'ils devaient se cacher dans les caves, les fossés, les bois... et peur panique de l'avion, elle entend encore le bruit des avions, des bombes qui tombent sans savoir
où elles vont atterrir....). Bref, de mauvais souvenirs qui restent à jamais gravés dans les mémoires !
Excuse-moi de mon manque d'assiduité, quelques soucis qui m'ont accaparés et m'ont fait flancher le moral...
Alizée tient aussi à te dire un grand MERCI pour le message !
Je poursuis ma visite...j'en ai du retard !
Gros bisous !


Edmée De Xhavée 06/03/2010 20:53


Désolée de savoir que tu as eu un coup de blues. Il nous frappe chacun à notre tour, le blues, et ne nous fait pas chanter Lady sings the blues comme on pourrait le croire! Pas question
d'assiduité, Fauvetteke, je pense que le plus beau mot que l'on puisse cultiver dans les blogs est liberté. Visites, commentaires, rien n'est obligatoire ou conseillé, et le mieux, c'est de se
faire plaisir à soi, visiter et commenter ou passer son tour jusqu'à ce que l'envie reprenne!

Oui, la guerre a marqué ces générations. La mère d'un de mes amis a, à 88 ans, encore la frousse de ne pas avoir à manger "demain" et son frigo est plein comme un oeuf. Elle vit seule, tu imagines
le gaspi. Mais pas moyen de lui enlever cette peur, elle avait un bébé à nourrir et était obsédée par le manque de nourriture, ça ne l'a jamais quittée!

Bisous!


marylène 25/02/2010 14:50


coucou c'est un bel écrit!!! bizzzzzzzzzz


Edmée De Xhavée 27/02/2010 13:56


Merci! Bizzz


mamie Sido 25/02/2010 11:13


Tous ces témoignages sont passionants et émouvants.Mon père qui a fait aussi la guerre D'Indochile après, n'a jamais ou presque évoqué tout cela. Je crois qu'il n'avait pas envie de se remémorer
tous ces jours si difficiles.
Bonne journée à toi.


Edmée De Xhavée 27/02/2010 13:56


Certains souvenirs sont difficiles à partager, difficiles même à garder...


Universel 24/02/2010 17:33


Kikou Edmée.
je passe vous souhaiter à tous deux une soirée agréable au coin de l'âtre peut être ???
Je sais même pas si t'en a un mais bon lol.
Ici, le soleil fait de brêve apparition, un bien fait pour mes os.
Bonne soirée, bisous à tous deux.


Edmée De Xhavée 27/02/2010 13:55


Pas d'âtre chez moi, non! Mais c'eût été le bienvenu avec la neige qu'on s'est encore ramassés!

Bon week-end!


Mimi du Sud 23/02/2010 18:38


La guerre quelle atrocité,j'ai perdu mon
grand-père et surtout mon oncle qui avait
tout juste 20 ans,à la guerre d'Algérie,
et ironie du sort,il remplaçait mon père,
car il devait être papa dans les jours qui
arrivaient,
ma soeur est née juste un peu plus tard,
et mon oncle devait se marier au mois de
juin et il est mort en janvier ...
c'est le destin que disait ma grand-mère
une femme d'un grand mérite,en perdant son
fils et son mari ...
Je te souhaite une bonne aprés-midi,et
surveille ta boite :-)
Bisous à toi,ma belle
Mimi.


Edmée De Xhavée 23/02/2010 23:42


Tu vois, chaque famille a son histoire de guerre, sa tragédie et ses joies. Voir revenir quelqu'un vivant, quel bonheur!