Ils survivent

Publié le par Edmée De Xhavée

maison-mohawk.jpgLa première fois que je suis venue aux Etats–Unis, c’était pour rencontrer mon pen pal indien, Chester. C’était aussi téméraire pour l’un que pour l’autre, car nous allions passer deux semaines ensemble – avec sa femme, ne craignez rien... Lorsque mon avion a entamé la descente au-dessus de Chicago, nous avons survolé pendant longtemps des forêts interminables, et puis les eaux du lac, froncées par le vent. Je ne ressentais qu’une chose alors : autrefois les Indiens avaient vécu leur liberté parmi ces arbres, avaient pagayé sur les eaux nerveuses… sans jamais imaginer que leur fin arrivait de l’océan, de loin, de pays qui avaient faim de nourriture et de pouvoir.

 

Chez Chester et sa femme Ruby – qui étaient fiers de proclamer que pas une goutte de sang non-indien ne les contaminait - eh oui… le racisme va dans les deux sens – j’ai fait ma rencontre avec la réalité. Une certaine pauvreté, un grand talent (Chester dessinait magnifiquement bien), une beauté dans les traits qui m’émouvait même chez les vieillards édentés, une grande douceur dans la vie quotidienne, peu de bruit, une pudibonderie agaçante, et une belle indifférence au lendemain. Une tendance aussi à « taper » pour l’argent qu’ils n’ont pas. L’argent se donne et ne se prête pas. Ca marcherait dans les deux sens s’ils avaient de quoi. Car ils sont généreux.

 

Pour mon départ ils ont organisé un grand pique-nique, et tout le monde m’a apporté un cadeau. J’ai eu des dream-catchers, des colliers de perles, une poupée Katchina, un châle de danse, un coussin brodé de motifs chrétiens, des boucles d’oreille, un tablier seminole … Et un long discours du fils de Chester dont je n’ai pas compris grand-chose… On m’avait cuisiné du ragoût indien, de la bouillie de maïs amer, et un cuisinier noir avait pris un jour de maladie à son restaurant pour préparer, un grand sourire aux lèvre, du dirty rice, recette de Louisiane. Le drapeau belge a été mis sur la hampe de la maison pendant tout mon séjour car j’étais un invité d’honneur !!! Un visiteur m’a offert une plume de dindon sauvage, signe de grande appréciation.  Une vieille indienne m’a cuisiné un gâteau au chocolat assez atroce, mais fait avec le cœur, ingrédient de choix…

 

Plus loin, dans un pueblo du Nouveau-Mexique, j’ai eu l’autorisation de passer un week-end. Le mari ne me voulait pas et la courbe de sa bouche l’indiquait assez, mais les femmes pueblos sont vraiment maîtresses de maison et il avait dû me subir. Et tout fut fait pour que je me sente à l’aise. Eux non plus n’avaient pas une goutte de sang « impur », et leur beauté le disait assez. Le soir nous avons joué au billard car oui, le living room contenait une table de billard, et j’ai perdu puisque je ne sais pas jouer, ce que tout le monde a bien aimé. On m’a montré les photos de famille, et j’ai eu droit au chauffage si fort dans ma chambre que j’ai failli rétrécir sous la chaleur. Ah les tortillas qu’Angel faisait à mains nues sur le feu le matin… et les préparations si pimentées que les regarder me faisait couler les yeux…

 

Ils sont pauvres, ils sont pudibonds et ceux qui ont abandonné leurs propres rituels au profit de l’une ou l’autre église fantaisiste apportée par l’envahisseur sont d’affreuses grenouilles de bénitier. Les femmes n’ont pas grande foi en leurs maris, qui vivent souvent dans la nostalgie de tout ce qu’ils auraient pu être si seulement les bateaux des blancs avaient coulé au large. Elles sont le présent, et foncent avec courage pour la survie de leur famille. Ils survivront grâce à elles, quand elles auront cessé d’avoir des enfants de chaque garçon qu’elles croient aimer, car l’amour est une notion toute jeune. « Nous n’avons pas de mots d’amour dans la tribu », m’a dit un ami pueblo. « On peut dire tu as un beau cul, mais les mots d’amour c’est en anglais, il n’y en a pas dans notre langue… ».

 

Ils survivront. Ils survivent.

 

NB : Cet article et les suivants sont mis en ligne à l’avance, car je suis sans ordi ou connexion, ou sans trop de temps à cause de mon retour au bercail – provisoire ou définitif. Par conséquent, je ne verrai pas vos commentaires ni ne visiterai les blogs pendant un moment ! Sorry ! Je reviendrai…

Publié dans USA

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marie-madeleine 05/05/2011 18:23


Et bien, c'est drôlement sympathique d'avoir prévu tes billets à l'avance. Belle installation!


verdinha 05/05/2011 11:31


Vas-tu t'habituer á la vie terne - "avec un ciel si gris qu'un canard s'est pendu", écrit acques Brel - de la Belgique ????
Je te le souhaite !
A bientôt, klaxonne quand tu arrives !
Bisous
Verdinha


Go 02/05/2011 22:02


Quelle aventure ! J'ai fait une petite recherche et trouvé ce dicton amérindien : Certain things catch your eye, But pursue only those that capture your heart.

Ton histoire m'a attrapé le coeur. :)


Philippe D 02/05/2011 21:45


Tu verras mon commentaire plus tard. Je tenais quand même à te dire que j'ai vraiment beaucoup apprécié ton livre (encore plus que le premier). J'en ferai un billet sur mon blog.
Bravo pour ce très bel écrit!


delphine 02/05/2011 19:07


Tu arrives si bien à décrire la beauté de ces civilisation sans pour autant faire l'impasse sur une réalité qui n'est pas toujours parfaite. Très beau billet, qui je l'espère te ramène bien vite
chez nous. Bises