Pendant bien des années, ma mère et moi, avons pris le thé à quatre heures. Une théière chinoise, quelques rondelles de citron, le sucre de Tirlemont.
Le bruit des cuillers que l’on tournait sans parler, regardant le cube blanc se diluer en éphémères grains de sable dans ce tourbillon doré d’où montait le familier parfum de thé de Chine. Et
puis on s’abandonnait au bavardage. Rien à raconter que l’autre ne savait déjà, aussi nous retournions avec délice sur l’évocation d’un livre lu, d’un film, d’un scandale, d’une personne connue. Bien des phrases commençaient par un nonchalant « est-ce que tu
te rappelles quand … ». Ou on commentait la dernière lettre de Monsieur Kapadia, son correspondant de Bombay, qui lui parlait de corps astral, de rêves, de mort, de religion… On
s’interrompait pour porter la tasse à nos lèvres, laissant courir le breuvage qui nous inondait la bouche de ses effluves. De tendres questions étaient débattues, laissant leur point
d’interrogation dans l’air parce que nous ne nous décidions pour aucune certitude. Le temps passait dans la vieille cuisine carrelée de blanc, aux chaises de Herve repeintes plusieurs fois – la
dernière couche était grise. Et puis, on rinçait tasses et théière, et chacune regagnait sa tanière : elle le salon et moi ma chambre. Jusqu'au souper, qui n’était jamais qu’à deux heures de
là…
Et la cire à cacheter qu’elle touchait de la flamme et laissait s’égoutter au dos de l’enveloppe avant d’y imprimer son sceau. Elle soufflait alors sur l’extrémité boursouflée et noircie du bâton de cire, et cette odeur était douce comme l’instant qui m’était donné : je regardais ma mère faire son courrier à son scriban et elle me laissait m’asseoir sur le petit banc au point de tapisserie avec elle. Je sentais son flanc contre moi, je regardais son stylo courir sur le vélin. Elle appuyait son buvard en demi-lune, le faisant tanguer sur l’encre fraîche qui luisait comme une surface de mer noire, pliait le papier, et puis venait l’instant suprême du cachetage. Elle savait transformer le plaisir de la correspondance en un rite charmant et solennel.
Ces objets de « bazaar » qu’elle gardait pieusement parce qu’offerts par ses correspondants ou des gens qui l’avaient touchée : les clochettes de cuivre sur corde de soie rouge de Mr Kapadia, un abominable profil d’Indien en ronde-bosse sur bois tendre reçu d’un Texan rencontré lors de son voyage chez un ami, une tête de cheval en plâtre que j’avais gagnée à la baraque de tir à la carabine à la foire – je me doutais bien peu alors qu’un jour j’habiterais tout près de Nutley, ville natale d’Annie Oakley, reine de la gâchette - , une petite boîte de bois travaillé, un grand santon de Provence que je lui avais offert. Ces objets parfois d’un goût douteux avaient leur place avec ses beaux meubles et tableaux anciens, et elle avait fini par leur trouver une beauté : celle du cadeau de qui avait voulu lui faire plaisir. Sur son étagère, la photo de son vétérinaire embrassant son chien s’appuyait sur une ancienne assiette de Delphes. A l’archelle du vestibule, une chope de Virelles flirtait avec de vielles et coûteuses aiguières venues d’un autre âge. Au mur de sa chambre, mon premier ouvrage au petit point, une poule qui picore. Et sur sa cheminée, le premier travail manuel de mon frère, un cheval de bois aux formes rupestres. Dans le salon il y avait un ravissant petit poêle à bois en fonte, avec ses fenêtres de mica, des pieds de lion, sur la belle patine duquel la lumière aimait à jouer, épousant malicieusement les inégalités de la surface. Et dessus, le sabot de son poney Bobby, mort à 22 ans, et qu’elle avait adoré. Un menu sabot vernis et ferré, souvenir d’un animal aimé que je n’ai jamais connu mais dont pourtant j’ai repris le sabot, cet ongle pomponné pour parler d’amour.
Le manteau en loup de sa grand-mère qu’elle a gardé pendant des années dans une garde-robe d’acajou au grenier. Il suffisait de le toucher pour que les longs poils luisants en glissent sur le sol. C’était une relique, l’odeur de sa chère Bobonne enfermée dans la fourrure, l’évocation de cette élégante Justine-Adèle au regard émerveillé sur la vie, dont elle était la préférée.
Les fins d’après-midi que nous passions près du « poste de TSF » qui dégageait une agréable odeur de tissu chaud, et dont sortaient les joyeux babillages de la famille Duraton ou du Passe-temps des dames et des demoiselles. Elle avec son tricot, moi avec mon point de croix ou autre supplice scolaire, nous riions de concert, ou chantions avec Charles Trenet longtemps, longtemps longtemps après que les poètes ont disparu …
Et oui, toutes ces choses, ces humbles heures, ces objets parfois cocasses … c’était son essence qui parfumait le temps que nous avions à vivre ensemble, à nous imprégner l'une de l'autre. Et comme la chanson des poètes, sa chanson court encore dans mon cœur. Rien ne me fait plus plaisir que de parler d’elle avec qui l’a connue et me dit « elle était si gentille »
Oui mammy, tu es si gentille, et tu sens bon le bonheur.
Ecrire un commentaire - Voir les 24 commentaires - Recommander

Mes
grands-parents paternels - Albert et Suzanne - s’étaient beaucoup aimés, mais ils étaient partis s’aimer dans l’à jamais avant même que mes parents ne se rencontrent. Leur entente tenait presque
de la légende. Elle, Suzanne, sourit avec une joie tranquille sur des photos prises par un époux qui visiblement, ne se lasse pas de sa beauté : une plage de rochers à Pocitos en Uruguay,
dans les dunes de Middelkerke avec son père, sur la place Saint Marc de Venise avec son fils, dans un parc foisonnant d’exotisme lors d’une escale au Brésil, sur les chemins de Nismes avec ses
parents et son fils, surplombant les jardins de Versailles, en contre-jour au bord du lac Majeur…
Et
pourtant, et pourtant … sur son lit de mort, c’est en pleurant de tout son dernier souffle qu’il a tenu la main tremblante de son Edmée venue lui rendre visite. Leurs larmes ont, sans mots,
effacé des années de solitudes inutiles, et ressoudé leur amour, celui du temps où ils se faisaient photographier tirant la langue comme des collégiens.
Cette jeune fille d’un autre temps est ma
grand-mère paternelle, Suzanne. Elle se dresse de tout son bonheur de jeune fiancée dans la barque familiale, l’Albert 1. Debout comme elle, son père, Henri. Elle est si heureuse. Entourée
d’amour et de joie, elle a grandi avec sa soeur Yvonne et son frère Paul dans une grande maison remplie de merveilles, et est amoureuse de … son voisin, mon grand-père. Elle était alors une des
plus jolies filles de la ville, avec sa peau mate, son long cou élancé, sa joie de vivre, sa simplicité. Elle chantait toujours, me dit mon père, ou elle jouait du piano. Mon grand-père en était
fou, et restera très épris toute sa vie.
Qu’elle se sentait jolie, la petite Suzanne, avec son
chemisier neuf et sa longue jupe marron sur l’eau ensoleillée où dansaient, furtives, les truites mouchetées. Non loin de là sur la gauche, il y avait les chutes, que l’on n’approchait pas mais
dont on voyait le bouillon rugissant. On passait au contraire sous le petit pont parcouru de taches de lumière, et sous la voûte duquel on s’amusait à faire rebondir l’écho de la voix. Toute la
paix simple se trouvait là, je l’ai éprouvée aussi bien des années plus tard, alors que Suzanne reposait depuis trop longtemps dans une tombe auprès de son époux – qui ne lui a survécu qu’un an,
amour oblige: même la mort ne les a pas tenus séparés longtemps.
Plus loin sur la rivière, il y avait une petite
cabine de bain entourée d’herbes hautes, nénuphars, et menthe à l’odeur chantante. Les sauterelles faisaient trembler les herbes, éclairs verts qui s’accrochaient parfois aux jambes nues, cause
de rires et de sautillements amusés. Quand Suzanne et sa soeur eurent leurs enfants c’est avec le goût du souvenir de leur propre enfance dans l’onde tiède qu’elles les y emmenèrent, retrouvant
leurs parents et les délices d’un été en famille. Quel bonheur que d’êtres filles et mères à la fois, responsables de petites vies mais cajolées par des parents pour qui elles restaient les
petites. On prenait la barque au pied de la villa, les hommes ramaient un peu et la baignade était presque à portée de voix, au-delà de la chute, au-delà du pont. S’il y avait des journées
de pluie, personne ne s’en souvenait, seul le soleil habite encore la mémoire de mon père, l’unique survivant parmi les gais enfants de cette photo.
Deux ravissantes coquettes qui ont eu tant de goût à la vie que l’une d’elle n’est partie qu’à
99 ans et l’autre à 104. On allait donc aussi à Daelhem, où mon grand-père a aimé garder pour toujours le souvenir de cette promenade le long de la Berwinne. Suzanne – qui aimera toujours les
chapeaux – lui sourit avec la confiance d’une femme qui est la femme de la vie de quelqu’un, lui donnant dans son sourire quelque chose d’elle que lui seul connait et décèle.
J’ai lu tout ce qui était à ma portée, ne gardant hélàs que de vagues impressions de
tous ces grands textes qui étaient trop grands pour ma toute jeune maturité. Mais je n’ai jamais oublié
Mon père a fait faire ces timbres il y a quelques années pour ceux de ses enfants et petits-enfants qui vivaient loin de lui et à qui il écrivait. C’est anodin et pourtant… que de
mots affectueux s’y trouvent ! Il a choisi les photos qui lui plaisaient et qui, pensait-il, seraient un jour un heureux souvenir. Et puis il s’est réjoui de l’élément de surprise. Car ils
nous sont arrivés, ces timbres, sur des lettres ou des colis (ah les tablettes de chocolat Côte d’Or que nous aimons tous, les blagues du Chat ou de Kroll, les Soir-Illustré…), comptant sur un
peu d’attention de notre part, tiens quel dôle de timbre, mais… c’est moi ? C’est nous ? Ça alors !
Derniers Commentaires