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Vendredi 4 décembre 2009 5 04 /12 /2009 23:47

Pendant bien des années, ma mère et moi, avons pris le thé à quatre heures. Une théière chinoise, quelques rondelles de citron, le sucre de Tirlemont. Le bruit des cuillers que l’on tournait sans parler, regardant le cube blanc se diluer en éphémères grains de sable dans ce tourbillon doré d’où montait le familier parfum de thé de Chine. Et puis on s’abandonnait au bavardage. Rien à raconter que l’autre ne savait déjà, aussi nous retournions avec délice sur l’évocation d’un livre lu, d’un film, d’un scandale, d’une personne connue. Bien des phrases commençaient par un nonchalant « est-ce que tu te rappelles quand … ». Ou on commentait la dernière lettre de Monsieur Kapadia, son correspondant de Bombay, qui lui parlait de corps astral, de rêves, de mort, de religion… On s’interrompait pour porter la tasse à nos lèvres, laissant courir le breuvage qui nous inondait la bouche de ses effluves. De tendres questions étaient débattues, laissant leur point d’interrogation dans l’air parce que nous ne nous décidions pour aucune certitude. Le temps passait dans la vieille cuisine carrelée de blanc, aux chaises de Herve repeintes plusieurs fois – la dernière couche était grise. Et puis, on rinçait tasses et théière, et chacune regagnait sa tanière : elle le salon et moi ma chambre. Jusqu'au souper, qui n’était jamais qu’à deux heures de là…


Et la cire à cacheter qu’elle touchait de la flamme et laissait s’égoutter au dos de l’enveloppe avant d’y imprimer son sceau. Elle soufflait alors sur l’extrémité boursouflée et noircie du bâton de cire, et cette odeur était douce comme l’instant qui m’était donné : je regardais ma mère faire son courrier à son scriban et elle me laissait m’asseoir sur le petit banc au point de tapisserie avec elle. Je sentais son flanc contre moi, je regardais son stylo courir sur le vélin. Elle appuyait son buvard en demi-lune, le faisant tanguer sur l’encre fraîche qui luisait comme une surface de mer noire, pliait le papier, et puis venait l’instant suprême du cachetage. Elle savait transformer le plaisir de la correspondance en un rite charmant et solennel.


Ces objets de « bazaar » qu’elle gardait pieusement parce qu’offerts par ses correspondants ou des gens qui l’avaient touchée : les clochettes de cuivre sur corde de soie rouge de Mr Kapadia, un abominable profil d’Indien en ronde-bosse sur bois tendre reçu d’un Texan rencontré lors de son voyage chez un ami, une tête de cheval en plâtre que j’avais gagnée à la baraque de tir à la carabine à la foire – je me doutais bien peu alors qu’un jour j’habiterais tout près de Nutley, ville natale d’Annie Oakley, reine de la gâchette - , une petite boîte de bois travaillé, un grand santon de Provence que je lui avais offert. Ces objets parfois d’un goût douteux avaient leur place avec ses beaux meubles et tableaux anciens, et elle avait fini par leur trouver une beauté : celle du cadeau de qui avait voulu lui faire plaisir. Sur son étagère, la photo de son vétérinaire embrassant son chien s’appuyait sur une ancienne assiette de Delphes. A l’archelle du vestibule, une chope de Virelles flirtait avec de vielles et coûteuses aiguières venues d’un autre âge. Au mur de sa chambre, mon premier ouvrage au petit point, une poule qui picore. Et sur sa cheminée, le premier travail manuel de mon frère, un cheval de bois aux formes rupestres. Dans le salon il y avait un ravissant petit poêle à bois en fonte, avec ses fenêtres de mica, des pieds de lion, sur la belle patine duquel la lumière aimait à jouer, épousant malicieusement les inégalités de la surface. Et dessus, le sabot de son poney Bobby, mort à 22 ans, et qu’elle avait adoré. Un menu sabot vernis et ferré, souvenir d’un animal aimé que je n’ai jamais connu mais dont pourtant j’ai repris le sabot, cet ongle pomponné pour parler d’amour.


Le manteau en loup de sa grand-mère qu’elle a gardé pendant des années dans une garde-robe d’acajou au grenier. Il suffisait de le toucher pour que les longs poils luisants en glissent sur le sol. C’était une relique, l’odeur de sa chère Bobonne enfermée dans la fourrure, l’évocation de cette élégante Justine-Adèle au regard émerveillé sur la vie, dont elle était la préférée.


Les fins d’après-midi que nous passions près du « poste de TSF » qui dégageait une agréable odeur de tissu chaud, et dont sortaient les joyeux babillages de la famille Duraton ou du Passe-temps des dames et des demoiselles. Elle avec son tricot, moi avec mon point de croix ou autre supplice scolaire, nous riions de concert, ou chantions avec Charles Trenet longtemps, longtemps longtemps après que les poètes ont disparu


Et oui, toutes ces choses, ces humbles heures, ces objets parfois cocasses … c’était son essence qui parfumait le temps que nous avions à vivre ensemble, à nous imprégner l'une de l'autre. Et comme la chanson des poètes, sa chanson court encore dans mon cœur. Rien ne me fait plus plaisir que de parler d’elle avec qui l’a connue et me dit « elle était si gentille »


Oui mammy, tu es si gentille, et tu sens bon le bonheur.

Par Edmée De Xhavée - Publié dans : Personnel
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Vendredi 20 novembre 2009 5 20 /11 /2009 23:39

Je viens de gagner le prix Awesome Blogger qui m’a été décerné par Marcelle Pâques, que je remercie pour cet honneur.


Marcelle enroule ses pensées dans de courts poèmes où, en quelques mots perlés, elle vous présente un rang de sensations aussi apaisantes qu’une tasse de chocolat chaud en hiver. Ou le froissement douillet des draps tièdes qui nous protègent encore du matin frisquet. Ou encore l’odeur qui jaillit du four d’où l’on extrait un pain replet qui caresse les narines d’une bouffée chaude de vie pure. Regardez-la donc, Marcelle, grande prêtresse de la pâte pétrie, une chanson entre les lèvres, mille joies au cœur.


Ce prix vient accompagné de trois conditions. Pas trois vœux. Des conditions. Un, je dois remercier la personne qui me le donne. Faut-il vraiment demander ça ? N’est-ce pas un minimum d’éducation, aurait dit ma mère ? Me soupçonnerait-on de pas avoir eu les plus élémentaires leçons de savoir-vivre chez les bonnes-sœurs ? Je te remercie donc une seconde fois, Marcelle, avec une belle spontanéité, et non pas la baïonnette entre les omoplates je te l’assure ! Merci d’avoir trouvé mon blog awesome.


Deuxième condition, je dois révéler sept choses que l’on ne sait de moi. Qui n’a pas sept secrets à sortir de ses tiroirs, je vous le demande. Je sors donc ceux-ci bien volontiers.


Un – J’adore les tartines au saindoux ! Et je n’en mange jamais ici, car le pain n’est pas bon, et le saindoux non plus. Alors… le pain de Marcelle, je ne répondrais de rien ! Une belle couche de saindoux, un peu de sel, de poivre, vade retro cellulita, je ne penserais qu’à mon grand plaisir de gourmandise.


Deux – J’ai bien failli ne jamais vous connaître. J’avais six ou sept ans, et passais parfois les week-ends à Maastricht avec la gouvernante, qui en était originaire. Je montais à l’arrière de sa bicyclette, et c’est à la force de ses mollets que trente kilomètres défilaient sous les roues. J’étais bien abritée derrière son dos, l’enlaçant comme une naufragée, et elle me criait de temps à autre « Ça va, Puce ? » Une fois chez elle, je ne comprenais pas un mot, mais ses nièces irradiaient d’affection et me gâtaient honteusement. On me mettait un nœud blanc dans les cheveux, on me souriait, et je les accompagnais en pique-nique au bord de la Meuse, dans une prairie où elles se mettaient en maillot. L’après-midi était constellée de rires joyeux et de « Och erme » amusés. Je lisais mes Monsieur Lambique et attrapais des coups de soleil. Un jour alors que nous étions en ville, elle m’a laissée en face d’une vitrine – de jouets sans doute – pendant qu’elle partait au galop de l’autre côté de la rue, dans un autre magasin. Ne bouge pas, je reviens tout de suite. Le contenu de la vitrine m’a tellement captivée que lorsqu’une main a pris la mienne, j’ai suivi ce qu’il y avait au bout du bras, sans quitter l’étalage des yeux, toute abandonnée au péché de concupiscence. Mais un cri strident m’a ramenée à la réalité. Puuuuce ! Mademoiselle courait, transparente de peur. J’ai levé les yeux : je tenais la main d’un monsieur tout à fait inconnu ! Il n’a pas demandé son reste et a filé comme un coyote, se perdant dans la foule sous les malédictions sonores de Mademoiselle. En pleurant elle m’a presque étranglée dans une étreinte désespérée, et m’a fait promettre que je ne dirai rien à maman, hein Puce ? Ma promesse n’a pas été difficile à tenir car la peur profonde de Mademoiselle était descendue en moi, et a effacé tout souvenir de cette histoire, qui ne m’est revenue qu’il y a quatre ou cinq ans.


Trois – J’ai rongé mes ongles jusqu’à l’âge de dix-huit ans ! Quand ceux des mains étaient à ras, je m’attaquais à ceux des pieds ! Je peux donc encore facilement mettre mes pieds en bouche, mais ce n’est pas très utile, et ne m’a pas empêchée d’être toujours, toujours, la dernière en gymnastique.


Quatre – J’ai vraiment bien failli de pas vous connaître. Alors que je vivais dans ma charmante petite Pensione San Marco à Turin, j’y ai fait la connaissance d’un certain Joseph B***. Il m’avait approchée en me demandant une traduction du français à l’italien. Il se disait Maltais et neveu de l‘ambassadeur, portait un costume noir luisant aux fesses et talqué de pellicules aux épaules. Ses cheveux étaient longs et gras et il avait l’allure générale d’un gastéropode. Je le trouvais tout le temps sur mon passage. En guettant les bruits de couloir, les heures, les clés des chambres au tableau à l’entrée etc … je suis arrivée à l’éviter, ce à quoi il a vite trouvé une solution : il s’est mis à m’apporter des petits plateaux-repas avec un menu complet, de la pasta au panettone, avec une petite bouteille de vin. Pas de la fine cuisine, mais mangeable, et c’était difficile de dire non à Joseph-hôtesse-de-table. Je prenais le plateau et lui refermais la porte au nez avec un sourire enchanté. Il faut être polie, et j’avais mal pour le pauvre cœur amoureux de Joseph. Deux ans plus tard … il faisait la Une de La Stampa : avec un complice il avait mis des annonces offrant un travail de rêve à des jeunes filles. Elles devaient toutefois payer une coquette somme pour l’écolage, après quoi elles ne recevaient plus aucune nouvelle. Mais là où ils ont fait très fort, c’est qu’ayant la police aux trousses et ayant dépensé leurs économies si ingénieusement gagnées, ils se sont rendus chez l’une d’entre elles et l’ont séquestrée pendant deux jours dans son appartement, exigeant qu’elle leur donne tout l’argent qu’elle avait, et d’en emprunter à ses amis etc…. Comme elle était récalcitrante, Joseph lui a montré la photo d’un homme assassiné et couvert de sang en lui hurlant « regarde ce que je fais moi, quand on ne m’obéit pas ! Je suis Jack-la-Bomba, tu entends, Jack-la-Bomba est mon nom dans le milieu !!! ». Je l’ai donc, encore une fois, échappé belle ! Quant aux plateaux-repas qu’il m’apportait à petits pas … il allait deux rues plus loin chez les sœurs de Saint Vincent de Paul et se faisait passer pour un sans-abri ! Ce n’est pas mon prétendant le plus prestigieux, faut-il le dire ?


Cinq – J’aurais du mal, mais vraiment du mal, à dire non si Clint Eastwood m’invitait pour un week-end romantique.


Six – Je suis nulle en gymnastique comme dit plus haut. Quand je sautais au cheval d’arçon, on aurait dit le lancer d’un sac de patates…


Sept – La devinette la plus intrigante de ma grand-mère Edmée était : « Tu préfères être plus bête que tu n’en as l’air, ou avoir l’air plus bête que tu ne l’es ? » Je trouvais ça un casse-tête impitoyable…


Maintenant, dernière condition :  je dois transmettre ce prix d’Awesome Blogger à 7 autres personnes. C’est bien difficile car la plupart des blogs que je visite l’ont reçu… on est canardés de prix ! Aussi, je vais le décerner à mes awesome lecteurs, ceux qui passent et ne laissent jamais de commentaire :


Adèle – Jacques – Jojane – Elizabeth – Albert (le loup blanc) – Anne-Marie – France’s – Martine,… Merci de vos visites silencieuses mais fréquentes.

Par Edmée De Xhavée - Publié dans : Personnel
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Vendredi 2 octobre 2009 5 02 /10 /2009 23:41

S’aimer pour la vie. S’aimer pour toujours.


Mais où donc étaient mes exemples, ceux qui avaient vraiment passé une vie de tendresse ensemble et déchiffonnaient leurs visages d’aïeuls dans un sourire complice ?


Mes grands-parents paternels - Albert et Suzanne - s’étaient beaucoup aimés, mais ils étaient partis s’aimer dans l’à jamais avant même que mes parents ne se rencontrent. Leur entente tenait presque de la légende. Elle, Suzanne, sourit avec une joie tranquille sur des photos prises par un époux qui visiblement, ne se lasse pas de sa beauté : une plage de rochers à Pocitos en Uruguay, dans les dunes de Middelkerke avec son père, sur la place Saint Marc de Venise avec son fils, dans un parc foisonnant d’exotisme lors d’une escale au Brésil, sur les chemins de Nismes avec ses parents et son fils, surplombant les jardins de Versailles, en contre-jour au bord du lac Majeur…


Mon grand-père était autoritaire mais tendre, et elle l’aimait assez pour plier dans le bon sens

 

 

 

 

 

 

Mes grands-parents maternels, c’était une toute autre histoire. Amour fou entre cousins, Edmée-la-brune à la peau bistre et Jules au teint clair et aux douces manières. Mais la terrible Edmée avait décidé que le mot « non » ne ternirait pas sa vie. Jules avait beau s’indigner : ça ne se fait pas, ça ne me convient pas, elle riait et faisait ce qui ne se faisait pas avec plus de joie encore. Elle était d’ailleurs connue pour chanter à tue-tête si on lui faisait un petit sermon qui la barbait. C’est en riant aux larmes qu’elle m’a raconté avoir un jour jeté un cendrier en Val Saint-Lambert à la tête de Jules, qui s’était baissé. On en avait été quittes pour remplacer une fenêtre. Ça, ça ne se faisait vraiment pas, Edmée ! Tout ce qui contraignait la révoltait, des corsets aux bonnes manières.


Je les ai encore connus ensemble, mais ne m’en souviens pas. Ils se sont séparés dans la mêlée de gros revers de fortune et d’un après-guerre qui bousculait bien des choses, et j’allais donc rendre visite à Bon Papa dans sa maison à eux pas de chez nous, et à Bonne Mammy dans sa petite villa. On ne divorçait pas dans ces familles, et on continuait donc de recevoir L’appel des cloches, le journal paroissial qui sera plus tard nié à ma mère, la grande pécheresse. Bon Papa, il faut dire, s’est mis à bouffer du curé avec un bel appétit.


Et pourtant, et pourtant … sur son lit de mort, c’est en pleurant de tout son dernier souffle qu’il a tenu la main tremblante de son Edmée venue lui rendre visite. Leurs larmes ont, sans mots, effacé des années de solitudes inutiles, et ressoudé leur amour, celui du temps où ils se faisaient photographier tirant la langue comme des collégiens.


Et pourtant encore, Bon Papa n’est pas parti sans ses Saints Sacrements, en gentilhomme, l’âme propre, le cœur habité par son Edmée, la paix descendue sur lui.

 

 

 


Moi, mes parents ont divorcé. Papa ne m’aime plus, expliquait ma mère. Je ne comprenais pas. Comment l’amour pouvait-il être et puis ne plus être. Comment une chose aussi drastique pouvait-elle se comprendre ? Clic, on aime. Clic, on n’aime plus, l’amour est parti. Il est passé par ici, il repassera par là, comme le furet de la chanson.


A dix ans je suis tombée amoureuse de … Jean Marais ! Rien de moins. On en parlait à table avec ma mère : je l’aimais, et je l’épouserai. Il était plus âgé, mais j’allais grandir, le rencontrer, et l’épouser. J’avais d’ailleurs, avec ma cousine Françoise, échafaudé un plan subtil pour que tout cet heureux avenir soit possible : quand j’aurai grandi, elle et moi (car je n’osais pas m’aventurer aussi loin seule…) irions à Marne-la-Jolie (ou la coquette ?) où il habitait. Un jour de pluie. Et nous nous abriterions de la pluie sous le porche de sa porte (dont j’ignorais l’adresse mais je supposais qu’en demandant au chef de gare où se trouvait la maison de Jean Marais, on me répondrait avec empressement). Et nous resterions sous ce porche le temps que ça prendrait, jusqu’à ce que l’amour de ma vie ne sorte avec une telle énergie que j’en serais tombée à la renverse dans ses bras, et hop, le destin aurait fait le reste. J’avais d’ailleurs une entrée en matière en béton : les quelques mots et photos que ma mère et lui s’étaient échangés une vingtaine d’années plus tôt, heureux de leur amour partagé pour leur ami chien : Moulouk et Jean, Yanny et Denise…


Mais, avec ces histoires de gens qui ne s’aimaient plus, il me fallait prendre garde à ce que mon amour pour lui ne soit pas mort entre-temps, et j’avais fait un portrait en couleur de mon futur époux habillé et chapeauté en Capitaine Fracasse dans un cahier. J’avais décidé que j’embrasserai l’image une fois par jour. Au début, c’était avec un élan de jeune fiancée que j’y pensais, mais peu à peu, j’ai bien dû constater que oui, on aimait, on aimait moins, et puis on n’aimait plus : j’oubliais mon baiser quotidien, et que j’en avais honte ! Je le trouvais toujours aussi beau, mais sans doute un petit garçon de ma rue me donnait-il des fous-rires tout à fait idiots, plus de mon âge, et le beau Capitaine Fracasse a repris sa place sur le grand écran et dans Ciné-Revue.


Pourtant, bien des années plus tard, alors qu’il jouait dans la pièce Le roi Lear à Aix-en-Provence, j’ai vu l'inoubliable et majestueux personnage – un Jean Marais qui portait le grand âge comme la cape du Capitaine Fracasse, avec panache et prestance, cheveux longs et vénérable barbe – dans la rue, à deux pas de moi, entrant dans sa voiture. Et l’enchantement a illuminé le souvenir d’une petite fille amoureuse qui ne doutait de rien, sauf de la durée de l’amour.

Par Edmée De Xhavée - Publié dans : Personnel
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Samedi 15 août 2009 6 15 /08 /2009 02:29

Seize ans et le pensionnat: la période la plus propice pour savourer à l’avance un “amour pour la vie” qui n’aura jamais ce goût-là! Car pour nous à l’époque, l’amour c’était le résumé de François Deguelt: Il y a le ciel, le soleil et la mer… Qu’on se rassure, j’aimais beaucoup Rien n’est plus beau que les mains d’une femme dans la farine de Nougaro, mais c’était un aspect de l’amour que je ne pouvais pas percevoir convenablement à 16 ans!

Notre idée d’une passion éternelle n’allait pas au-delà des baisers et peut-être d’une exploration polie du soutien-gorge. Mon amie F*** et moi passions des soirées entières à revivre notre premier baiser, son odeur et son bruit, et ce qu’il avait dit avant et après, et comme nos joues étaient pudiquement chaudes ce jour-là. Monique, une grande fille longiligne et angulaire aux cheveux de Marie-Madeleine nous avait dit d’emblée qu’elle, elle n’embrasserait que son futur mari, et encore, quand elle serait fiancée! F*** et moi nous sentions une âme de gourgandines en face d’elle, si pure et idéaliste. F*** avait un tout petit peu de ventre, et était ravissante avec ses teintes de porcelaine: peau blanche et rose, yeux myosotis et une chevelure de soie d’or. Baignée de “ce que pensent les hommes” depuis l’enfance, elle m’assurait que cette petite protubérance attendrissait les garçons, leur faisant imaginer quelle jolie maman elle ferait plus tard. Lorsque nous nous promenions en ville avec nos tristes lodens et nos chaussures plates, elle me conseillait de me retenir de tousser si le besoin s’en présentait car les candidats au mariage – qui sans nul doute nous suivaient avec le plus haut intérêt – pourraient penser que j’étais affligée d’une maladie incurable, ce qui me condamnerait au célibat, sort abominable entre tous. Toute son adolescence l’avait préparée à la chasse au mari, et elle la faisait avec naturel et toute la douceur d’une jolie et naïve jeune fille de bonne famille. J’étais dépassée et n’osais avouer mon hideux secret: je n’avais aucune envie de me marier. Oui, je voulais inspirer des vers à François Deguelt et Alain Barrière, et m’en repaître, et passer des heures sur la plage à embrasser un garcon, mais mon rêve stoppait net sur cette plage sous ces baisers sans visage d’ailleurs, car je me contentais alors d’un amour par correspondance qui menaçait bien peu mon rêve éveillé. Dans lequel je me vautrais avec F***.

Au bout d’un an, nos vies se sont séparées car j’ai été renvoyée du pensionnat. La directrice – une carmélite terrifiante que ma mère et moi avions tout de suite surnommée “Soeur Zeke” en référence à Zeke le loup - m’avait pourtant bien prévenue: si je disais que mes parents étaient divorcés, dehors! Et j’avais abusé de sa grande charité puisque la rumeur atroce du péché mortel de mes géniteurs circulait dans ce lieu saint. Et Zeke m’a donc montré la porte d’un doigt pointu et acéré comme un clou de cercueil.

Un autre pensionnat – de religieuses plus amènes, enfin! – m’a vue arriver, sans exiger de moi de cacher les crimes familiaux. Et là, comme au fond je n’avais toujours que dix-sept ans, les confidences murmurées entre filles ont repris leur air de violons. Je me suis liée avec trois Sud Américaines venues étudier le français. Lupita, Eugenia et je ne sais plus qui. Fiancées tout les trois, elles m’affirmaient avec sagesse que le temps le plus beau de la vie était celui des fiançailles, qu’elles feraient durer plusieurs années, et que le mariage était une toute autre histoire. Et, dans la salle d’étude, nous passions des heures à écrire des lettres d’amour sans fin – et certainement jamais lues jusqu’au bout! – que nous terminions avec une signature écrite avec notre sang et décorées sur les bords d’encoches faites à la brûlure de cigarette. Nous comparions nos résultats et étions très fières de tout ce temps perdu à faire une lettre tout compte fait vraiment écoeurante. Au son de petits 45 tours rayés, nous dansions des slows très tendres avec … les lampes, dont on pouvait ajuster la hauteur depuis le plafond. C’était pour mieux éclairer nos devoirs, mon enfant, et non pas pour tenir lieu de partenaires de danse, mais il est un fait que nous passions pas mal de temps à la salle d’étude. Une pensionnaire blonde et coiffée comme Sylvie Vartan nous arrachait des oh et des oooooh sirupeux: à dix-sept ans elle allait se marier et partir à la Martinique, où la famille de son fiancé avait des plantations de cannes à sucre. Du pur Victoria Holt – celle qui précéda Barbara Cartland. L’amour, la plage, les tropiques, les palmiers, un lointain ailleurs où s’oublier, se perdre et renaître en “celle qui a épousé le petit machin-chose”. L’amour dans un emballage cadeau!

Un jour j’ai revu F*** dans le tram, enfin fiancée après un an de chasse à l’homme. Ouf! M’a-t-elle dit, je suis casée! Elle avait eu chaud. Je n’ai toujours pas osé lui dire que je préférais continuer de rêver, fermer les yeux.

Il est vrai qu’alors, j’avais vu la photo de François Deguelt et n’avais aucune envie de m’allonger sur le sable avec lui. Les illusions étaient tellement plus attrayantes….

Par Edmée De Xhavée - Publié dans : Personnel
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Vendredi 31 juillet 2009 5 31 /07 /2009 23:42

Cette jeune fille d’un autre temps est ma grand-mère paternelle, Suzanne. Elle se dresse de tout son bonheur de jeune fiancée dans la barque familiale, l’Albert 1. Debout comme elle, son père,  Henri. Elle est si heureuse. Entourée d’amour et de joie, elle a grandi avec sa soeur Yvonne et son frère Paul dans une grande maison remplie de merveilles, et est amoureuse de … son voisin, mon grand-père. Elle était alors une des plus jolies filles de la ville, avec sa peau mate, son long cou élancé, sa joie de vivre, sa simplicité. Elle chantait toujours, me dit mon père, ou elle jouait du piano. Mon grand-père en était fou, et restera très épris toute sa vie.

 

Moi aussi je chante toujours, j’incline la tête comme elle, et ai reçu son long cou. Plus son amour des iris. Et sans doute une ressemblance qui va et vient, plus affirmée lorsque j’étais plus jeune puisqu’aux funérailles de Paul, ma tante Yvonne était si bouleversée qu’elle ma prise pour Suzanne, sa soeur et la première à s’en être allée avant même que mes parents ne se rencontrent, et m’a dit désolée: “Oh Suzanne, il t’a réclamée tout le temps…”

 

Mais à l’époque plus heureuse de cette photo et du temps de leur jeunesse, bien souvent le fiancé – mon futur grand-père – fut-il invité à séjourner à la villa de vacances au bord de l’eau blanche dans le namurois, et il s’éprit des lieux avec l’enthousiasme du jeune-homme qu’il était. Et bien que la photographie fut à l’époque un coûteux passe-temps, nous lui devons de précieux moments de la vie de la famille.


 

Qu’elle se sentait jolie, la petite Suzanne, avec son chemisier neuf et sa longue jupe marron sur l’eau ensoleillée où dansaient, furtives, les truites mouchetées. Non loin de là sur la gauche, il y avait les chutes, que l’on n’approchait pas mais dont on voyait le bouillon rugissant. On passait au contraire sous le petit pont parcouru de taches de lumière, et sous la voûte duquel on s’amusait à faire rebondir l’écho de la voix. Toute la paix simple se trouvait là, je l’ai éprouvée aussi bien des années plus tard, alors que Suzanne reposait depuis trop longtemps dans une tombe auprès de son époux – qui ne lui a survécu qu’un an, amour oblige: même la mort ne les a pas tenus séparés longtemps.

 

Plus loin sur la rivière, il y avait une petite cabine de bain entourée d’herbes hautes, nénuphars, et menthe à l’odeur chantante. Les sauterelles faisaient trembler les herbes, éclairs verts qui s’accrochaient parfois aux jambes nues, cause de rires et de sautillements amusés. Quand Suzanne et sa soeur eurent leurs enfants c’est avec le goût du souvenir de leur propre enfance dans l’onde tiède qu’elles les y emmenèrent, retrouvant leurs parents et les délices d’un été en famille. Quel bonheur que d’êtres filles et mères à la fois, responsables de petites vies mais cajolées par des parents pour qui elles restaient les petites. On prenait la barque au pied de la villa, les hommes ramaient un peu et la baignade était presque à portée de voix, au-delà de la chute, au-delà du pont. S’il y avait des journées de pluie, personne ne s’en souvenait, seul le soleil habite encore la mémoire de mon père, l’unique survivant parmi les gais enfants de cette photo.


 

Le frère de Suzanne, Paul, avait épousé une pétulante jeune fille de Daelhem – un regard délicieux qu’elle a donné à sa fille, le plaisir de faire les confitures, et ce commentaire qu’elle m’a un jour fait dans la cuisine “Ah ! Que la voix de certains hommes peut être troublante!” - , tandis que son cousin avait jeté son dévolu sur la soeur! Deux ravissantes coquettes qui ont eu tant de goût à la vie que l’une d’elle n’est partie qu’à 99 ans et l’autre à 104. On allait donc aussi à Daelhem, où mon grand-père a aimé garder pour toujours le souvenir de cette promenade le long de la Berwinne. Suzanne – qui aimera toujours les chapeaux – lui sourit avec la confiance d’une femme qui est la femme de la vie de quelqu’un, lui donnant dans son sourire quelque chose d’elle que lui seul connait et décèle.

Par Edmée De Xhavée - Publié dans : Personnel
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Vendredi 26 juin 2009 5 26 /06 /2009 23:31

Un ami très cher m’a donné cette phrase il y a longtemps. Elle avait suspendu la course de son coeur pendant un instant alors qu’il lisait Les mille et une nuits. Et dès lors, elle fit partie de lui. Il la prononçait avec une profondeur solennelle et une surprenante humilité dans la voix.

Il n’est plus. Tout au moins, c’est la formule consacrée pour qui a épuisé son temps de vie avec nous. Son tombeau n’a pas d’angle, pas de pierre; aucune larme ne s’y abîme : il a été incinéré. Mais que cette maxime retentit joyeusement dans mon être. Car oui, de lui il ne me reste que la tendresse et les éclats de rire, que ses amis et moi chérissons avec enthousiasme. Quelle chance nous avons eue de le connaître et de l’avoir laissé planter en nous le germe de cette joie bouillonnante qui resurgit à son évocation.

Ma mère, elle, a son nom sur une stèle. Et d’elle je n’ai gardé que les chansons, les recettes de cuisines, les surnoms ironiques, les souvenirs de bonheur qui luisent comme une bougie dans le noir. Les disputes et les maladresses, je les éloigne d’une chiquenaude quand elles se rappellent à moi. Oh, ça n’a rien laissé, les mots durs, les bouderies. C’était du temps perdu alors, pourquoi le perdre deux fois? Par contre, ce qui se tient dans l’angle du tombeau, c’est le son de sa voix me lisant Les aventures de Plumet – et je me demandais, émerveillée, comment elle connaissait la voix de Plumet, puisqu’elle avait son timbre normal quand elle était le narrateur et une petite voix excitée quand Plumet s’exprimait -, son “c’est bon mais c’est bourrant” amusé après avoir goûté mon premier dessert au moka – une recette de l’Institut Sainte Claire .. des petits beurres cimentés deux à deux avec du sucre et du nescafé pétris dans de la margarine! Bourrant en effet -, les centaines de lettres que nous nous sommes échangées au fil des années, et toutes ses pitreries qui me reviennent aux moments les plus surprenants et me font rire avec elle. Oui, avec elle.

J’ai des souvenirs d’amour en telle quantité que je n’en manquerai jamais. Et lorsqu’on me dit que je lui ressemble de plus en plus, je souris, amusée. Avec elle. Ah, cette lueur heureuse qu’avait eu son regard quand son petit-fils lui avait dit qu’elle et moi avions le même rire. Si on arrive à passer son rire … oui, seul l’amour subsiste dans l’angle du tombeau.

Par Edmée De Xhavée - Publié dans : Personnel
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Dimanche 19 avril 2009 7 19 /04 /2009 15:29

Mary Dollinger m’a taguée!


Je me soumets de bonne grace à sa suggestion, car elle pourrait lancer sur moi sa chèvre et ses poules en représailles si je dédaignais son invitation. Et elle pourrait écrire un livre vraiment cruel sur moi, vous savez, avec cet humour-anglais-raconté-en-français comme elle en a le secret… Alors voici:


Quatre jobs que j’aurais aimé exercer : J’aurais aimé faire des fouilles archéologiques, gratter dans la terre et avoir une excellente raison pour avoir des mains pas possibles ;

j’aurais aimé être un peintre, pas trop mauvais pour quand même jouir d’un atelier sympa sur les hauteurs de Santa Fe, par exemple ;

j’aurais aimé, certainement, chanter. J’aime chanter, et j’ai une jolie voix – sans égaler l’incroyable Susan Boyle, c’est vrai…- mais bizarrement on a attendu que je sois vieille pour m’en faire compliment, et j’ai négligé ce talent que je réserve à mes chats et mon chien. Ils aiment beaucoup, surtout Millie-le-chien qui se rallie à mon chant et nous faisons un duo impeccable.

Et puis j’aurais aimé, certainement, m’occuper d’animaux. Professionnellement, devrais-je dire, car entre mes chats, le chien, les dindons sauvages et ratons-laveurs du jardin que je gâte en graines de tournesols et en restes … oui, certainement je m’occupe déjà d’animaux!


Quatre films que je connais par coeur :

Le Piano de Jane Campion, Urga de Nikita Mikhalkov, Xiu Xiu the sent down girl de Joan Chen, L’arbre aux sabots d’Ermanno Olmi…


Quatre livres préférés :

Dalva de Jim Harrison, Dernier rapport sur les miracles à Little No Horse de Louise Erdrich, Madame Bovary de Gustave Flaubert, Malpertuis de Jean Ray.


Quatre émissions ou séries :

Alors là, je semble très British : Keeping Up Appearances, As Time Goes By, Les films de la BBC tirés d’œuvres de Dickens ou Jane Austen, et puis j’aime les émissions sur les animaux en général (mais mon mari les fuit, car il ne supporte pas si un animal meurt ou est blessé, il faut que ça commence, continue et finisse bien sans aucune goutte de sang, ce que je ne peux pas lui garantir, aussi … j’en vois peu !)


Quatre endroits où j’aime passer les vacances :

Les lacs italiens, si élégants et paisibles ;

le Nouveau-Mexique où enfin les Indiens sont en tel nombre qu’on se sent « chez eux », ce qui est au fond la moindre des choses ;

Paspébiac en Gaspésie, pour leur cure de Thalassothérapie… J’en suis revenue avec… allons, n’y allons pas avec le dos de la cuiller… quinze ans de moins après une semaine de soins amoureux par des demoiselles aux mains douces vêtues comme des pensionnaires chez les Ursulines, et polies à vous en donner des larmes de bien-être.

La campagne belge, quand il y a du soleil, c’est ravissant, plein de senteurs, d’aboiements de chiens, de rires d’enfants. Un must !


Quatre webs que je visite quotidiennement :

Le site Journal d’un petit Belge ;

le forum de Chloé des lys – mon éditeur vénéré ;

le website de Bob Boutique, plein d’informations culturelles belges ;

le blog de Pulp.com, tout nouveau et plein de vie, et qui accompagne la sortie de la revue mensuelle du même nom.


Quatre plats que je ne mangerai jamais :

Du cheval, des biloulous – des insectes, si je le sais du moins, du chien, du chat…(de la viande humaine non plus, si je le sais…)


Quatre plats que j’adore :

La bagna cauda piémontaise, les chicons au gratin, la pasta alla puttanesca, les rognons de veau à la liégeoise.


Quatre endroits où j’aimerais être en ce moment :

En Belgique avec ma famille, en promenade à Santa Fe, à Trieste avec mon amie Solidea, visitant les jardins du château de Miramare, et à Aix-en-Provence, sur le plateau de Bibémus, assise au pied d’une grotte bien-aimée faisant face au barrage Zola.


Quatre personnalités actuelles ou du passé que j’aimerais rencontrer :

Quanah Parker, un beau et intelligent comanche qui a su tirer parti de sa double origine blanche et amérindienne, et qui, par l’amour profond qu’il a affiché pour sa mère, a démontré que oui, les Indiens ont aussi du cœur.

Clint Eastwood, parce qu’avec l’âge il a enfin pu montrer son talent, un talent qui touche plusieurs sphères. Un peu dragueur, tout comme Quanah d’ailleurs, mais bon …

Léonard de Vinci, si mystérieux.

Et Alexandra David-Neal.


Quatre vœux pour l’année prochaine :

Que le désastre économique soit derrière nous ; que la Belgique soit encore là, avec son nom et ses différences ; que mon père soit encore en bonne santé ; que je revoie d’autres amis remontés du passé.


Quatre centres d’intérêt ou d’activité :

On aura compris que je m’intéresse aux Amérindiens, à l’écriture/lecture. J’aime aussi les longues promenades dans les bois ou la campagne, et … cuisiner ! Voilà, Mary, ne lance pas ta chèvre ni tes poules à mes trousses, pas plus que le renard…


Je passe la main à Valy Christina Océany, Cathy Bonte, et Louis Delville !

Par Edmée De Xhavée - Publié dans : Personnel
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Vendredi 2 janvier 2009 5 02 /01 /2009 23:31
Dès que j’ai su lire, on ne m’a plus arrêtée. Les petits livres d’or ont vite été remplacés, faute de textes assez longs pour ma passion précoce, par des livres « sans images ». Le premier fut Mickey et Minnie, de Magdeleine du Genestoux, que ma tante Didi m’avait offert. C’était une première édition, un joli petit livre de la bibliothèque rose, avec 23 images sur 247 pages ! Malgré la peur que j’éprouvais en lisant ces aventures assez sinistres pour la plupart, je ne pouvais m’arrêter et, de cauchemar en cauchemar, je suis arrivée au bout : le mariage de Mickey et Minnie !

Les contes d’Andersen et Le sphinx des glaces de Jules Vernes, premières versions somptueuses en cuir, reliques des enfances de mon grand-père maternel et de ma tante Françoise, furent dévorés avec autant d’émotion et de nuits blanches. Et, insatiable comme une nuée de sauterelles, je me suis ensuite attaquée à la bibliothèque de mes parents. J’ai abandonné beaucoup de ces lectures un peu indigestes pour mon jeune âge : Pierre Loti, Eric Maria Remarque, Anatole France, tous ces beaux livres étaient parfois dédicacés (Pierre Loti, dont mon grand-père partageait l’amour de l’Afrique du nord, et Roland d’Orgelès : « À A.L*** parce que nous avons porté nos croix de bois ensemble »), et presque toujours reliés d’un beau cuir blond un peu griffé, dorés sur tranche et portant au dos le titre, l’auteur et le nom de mon grand-père en lettres d’or. Parfois, entre les pages jaunies, un trèfle à quatre feuilles trouvé par ma grand-mère, la jolie Suzanne qui a laissé le souvenir de ses chansons pleines de gaieté dans la mémoire de mon père.

Ma mère n’avait remarqué ni ma précocité ni mes choix de lecture, et se contentait de marmonner un oui distrait quand je demandais si je pouvais prendre un certain livre. J’ai donc été assez déconcertée par la lecture des romans de la table ronde, et notamment les aventures de Merlin l’enchanteur, car ça n’avait vraiment rien de commun avec la version que Sœur Eve-Marie nous lisait en classe. Et ma mère a eu un petit sursaut de stupeur quand je le lui ai signalé : dans le livre sans images (heureusement, sans doute…) que je lisais, une servante avait envie de s’asseoir toute nue sur les genoux de Merlin… Pourquoi donc ? En voilà une idée ! J’avais déjà du mal à me déshabiller pour notre bon docteur de famille ! Et pourquoi, tant qu’on y était, la reine demandait-elle à ses damoiseaux de se laver le visage avec de l’urine pour freiner leur pilosité naissante, leur permettant ainsi de passer pour des damoiselles ?

Mais au fond, ma perplexité et mon ignorance ont rassuré ma mère : je n’y comprenais rien ! Elle me demanda donc juste de ne pas dire à l’école que je lisais des livres pour grandes personnes, et jucha tous les livres du genre sur les plus hautes étagères. La garçonne de Victor Marguerite, Mariages de Charles Plisnier, Les chansons de Bilitis de Pierre Louys et le Decameron de Bocaccio – ces deux derniers illustrés ! – ont donc fait un saut en hauteur.

J’ai lu tout ce qui était à ma portée, ne gardant hélàs que de vagues impressions de tous ces grands textes qui étaient trop grands pour ma toute jeune maturité. Mais je n’ai jamais oublié Les dieux rouges de Jean d’Esme, Antinea de Pierre Benoit, Salammbô de Gustave Flaubert (« C’était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d’Hamilcar… »), Le chapelier et son château de Cronin ou encore Agathe, ou la femme aime à être battue (exemplaire dédicacé) de Maurice Fronville, auquel je n’ai rien compris mais dont le titre m’intriguait. Y-avait-il vraiment des femmes qui aimaient ça, et pourquoi donc? Nous avions aussi des livres de Carlo Bronne, un parent de mon père, ou d’auteurs locaux, comme Les cendres chaudes de Marthe De Moll, une poétesse verviétoise, que je possède : un bien joli livre, le numéro 24 d’une édition de 47 exemplaires imprimés sur papier Featherweight plus 3 exemplaires sur papier Art hors commerce. Ou un livre de contes pour enfants d’une dame nommée Jacquie Wallère, de Verviers elle aussi, dont j’avais surtout aimé la légende de Boutons d’Or, une petite fille qui utilisait des renoncules pour attacher sa robe.

Ah oui, la lecture, quelle extase merveilleuse …
Par Edmée De Xhavée - Publié dans : Personnel
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Vendredi 28 novembre 2008 5 28 /11 /2008 13:53

Mon père a fait faire ces timbres il y a quelques années pour ceux de ses enfants et petits-enfants qui vivaient loin de lui et à qui il écrivait. C’est anodin et pourtant… que de mots affectueux s’y trouvent ! Il a choisi les photos qui lui plaisaient et qui, pensait-il, seraient un jour un heureux souvenir. Et puis il s’est réjoui de l’élément de surprise. Car ils nous sont arrivés, ces timbres, sur des lettres ou des colis (ah les tablettes de chocolat Côte d’Or que nous aimons tous, les blagues du Chat ou de Kroll, les Soir-Illustré…), comptant sur un peu d’attention de notre part, tiens quel dôle de timbre, mais… c’est moi ? C’est nous ? Ça alors !

 

Lors du coup de fil hebdomadaire on lui a dit un joyeux merci et le fait de nous avoir ainsi réjouis a mis du soleil dans sa voix et dans sa journée, heureux d’avoir eu une bonne idée. A l’âge de la pension, celui où on « met de l’ordre dans ses affaires », classe les souvenirs, assiste à tous les cours et conférences imaginables pour continuer de découvrir l’immensité du savoir humain, va à la gymnastique, aux expositions, s’occupe des comptes des « enfants » qui vivent à l’étranger etc…, il a trouvé le temps de nous faire un gentil clin d’œil. Et non, ça ne va pas de soi. Ce n’est pas bien normal. C’est de l’amour, et l’amour est un bonus aux attentions normales que les parents doivent avoir pour leurs enfants.

 

Je t’aime, Papounet joli, merci !

 

Lorsque petite fille je me suis cassé le poignet, ma mère a réagi en femme angoissée qu’elle était. Elle s’est fâchée parce que j’avais été imprudente, a crié, s’est plainte de ce que ma sottise allait lui coûter de l’argent qu’elle n’avait pas. Pas un mot pour mon poignet déjà bleu et gonflé, m’abrutissant de mal. Il faut dire qu’il y avait un os cassé et trois pliés... J’avais d’ailleurs traîné aussi longtemps que je le pouvais avant de rentrer, sachant ce qui m’attendait. Elle, elle avait mal à sa vie en permanence et s’abandonnait à son émotion majeure : la panique. Une fois épuisée par sa litanie et sa colère, elle a appelé mon oncle Jean, chirurgien, qui lui a promis de rendre sa forme à mon bras sans aucun frais, ce qui a eu le mérite de la calmer. Il ne restait alors que son souci pour moi, qu’elle n’exprima pas.

 

A mon réveil à l’hôpital elle était au chevet du lit, tendue et sans doute pleine de remords pour son incapacité à agir comme elle l’aurait dû. Et encore aujourd’hui je me souviens du soulagement que j’ai éprouvé à la voir quand j'ai émergé du sommeil ouateux où on m’avait plongée, inhabituellement patiente et empressée. Car je m’étais endormie encore agitée d’une hostile confusion après notre dispute. Jamais elle ne s’est excusée ou expliquée, et sans doute n’aurais-je pas compris. Que savent les enfants de la douloureuse difficulté d’être adultes ? Cependant, le jour où on m’a enlevé le plâtre elle m’a apporté, avec une joie timide qui voulait dire pardon ma petite Puce, un bracelet d’argent décoré d’un bas-relief égyptien, et l’a mis à mon poignet blafard mais remis à neuf. C’était un mot d’amour, un baiser qu’elle n’osait donner.

 

Je t’aime, Mammy chérie, merci !

 

Thanksgiving se fête le dernier jeudi du mois, et est l’occasion de « compter nos bienfaits » : Count your blessings, Name them one by one, See what God hath done dit un chant composé par un pasteur du New Jersey en 1856, le révérend Johnson Oatman Junior. Alors … un, deux, trois !

Mes parents n’ont pas tourné le dos à leurs responsabilités et m’ont, chacun à sa façon, montré comment sourire aux beautés du monde ;

mes amis et amies  ont pris la route avec moi les bons et mauvais jours, et sont toujours intéressé(e)s au voyage ;

j’ai, depuis toute petite, l’affection sans prix d’animaux au cœurs simples mais clairvoyants ;

j’ai aussi la chance d’avoir vécu dans une époque bercée par la voix de Charles Trénet, illuminée par le reflet de ces femmes pâles aux gestes médiévaux des tableaux de Delvaux ;

j’apprécie le bonheur de faire partie de cette petite nation querelleuse qui a vu naître Jacques Brel, Toets Tielemans, Jean Ray, et tant, mais tant d’autres Belges illustres ;

mon mari, Marc, est un homme bon et calme, d’une générosité d’âme qui le rend irremplaçable…

 

Que de bienfaits à célébrer… Célébrez les vôtres, et je vous souhaite que la liste soit longue!

Par Edmée De Xhavée - Publié dans : Personnel
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Vendredi 7 novembre 2008 5 07 /11 /2008 23:53

Nos chers disparus, où sont-ils ? Pas sous ces froides dalles que nous fleurissons, pas « au ciel » avec les anges et toute l’imagerie religieuse (à l’école on m’avait dit que quand on mourait on allait prier au ciel avec le Petit Jésus, ce qui ne me disait rien du tout…).

Où sont-ils ?

L’expression « il est mort » résonne comme une pierre qui tombe sur le ciment. C’est … lapidaire ! « Parti là-haut » donne une précision géographique à laquelle on ne peut croire.

Trois ans que ma mère s’en est allée, et trois ans qu’elle insiste à me dire qu’elle est pourtant là. Elle s’insinue dans mes pensées alors que je me crois absorbée par autre chose. Hop ! Pas si chaude, ton eau ! As-tu bien fermé ta porte à clé ? Parfois une odeur familière me ramène son souvenir avec un bouillonnement de l’âme, elle est là, je le sais, je le sens ! Mais dès que je cherche à identifier l’odeur en question elle s’évanouit derrière les voiles qui se referment sur mon inconscient. Ou bien elle remplace mon vocabulaire par toutes ces expressions farfelues de ma prime enfance ou de la sienne, et qu’elle utilisait à plaisir. Le factileur-marchand-de-beurre pour le facteur. Une pimaison pour une combinaison. Ces mots surgissent de mes lèvres à l’improviste, et je l’entends presque rire, complice. Sur mon visage, le sien se superpose… Pas de doute, on voit que je suis sa fille. Ça nous fait plaisir, à toutes les deux.

Neptune aussi court à mes côtés parfois, comme ce jour où, marchant dans les bois derrière Millie dont la queue proclamait un bonheur délicieux, sa présence m’a emplie de joie. Le temps que je me demande ce qui m’avait fait penser à lui, la communication était coupée, me laissant un peu émue et contente de sa visite.

Quant aux chers disparus que nous avons moins bien connus parce que nous étions absorbés par nous-mêmes quand ils nous côtoyaient, ou trop jeunes pour bien les apprécier, ils ne cessent de nous expliquer ce que nous ne savions pas d’eux. Par des photos, de vieilles lettres, des témoignages d’anciens amis ou parents. Ils prennent forme, relief, couleur… vie. Et parce que nous affrontons nous aussi les choses de la vie qu’ils ont dû surmonter, nous admirons enfin leur ténacité, compatissons à leurs souffrances, et l’affection fleurit comme un champ de coquelicots.

Ah chers disparus qui en savez plus long que nous, qu’il est bon de vous avoir ! Le 2 novembre est votre fête et je vous ai fêtés : vos portraits encadrés sont sortis du tiroir, amenant le plaisir de vous évoquer. Et sur le petit meuble bizarre que j’ai peint en fiesta mexicaine, vous vous teniez côte à côte sur un tissage hopi, éclairés par des flammes abricot qui dansaient avec tendresse dans le cristal de Suède. C’était votre fête, vous étiez mes invités et j'ai célébré ce grand bonheur de vous avoir eus, et de vous avoir encore. Une action de grâces.

Par Edmée De Xhavée - Publié dans : Personnel
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2009: 3ème prix ex-aequo pour le Prix Pierre Nothomb avec Vous souvenez-vous? Thème: Sous le feuillage de mes chênes, je vous écris

2009: Retenue pour le Prix de la Police de Liège avec Tremblement de coeur. Thème: Canicule (Publié sous le nom de Patricia Van Praet-Lonhienne)

2008: 1er prix ex-aequo Fénélon en Colfontaine avec Tchoupy et les stiloboutchgo dgies. Thème: Par monts et par vaux


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