Italie

Vendredi 24 juillet 2009

C’était en 1960, ou peut-être 61. Et ma mère avait décidé que cette année nous irions tous les trois en vacances en Italie. Pas de crachin et crèpes sur la digue, pas de colonie de vacances à Middelkerke (camp de concentration pour enfants avec punitions exemplaires: j’ai du rester à genoux une heure dans l’escalier pour avoir joué à la balle avec mes chaussettes roulées dans le dortoir après l’heure du coucher! Il faut dire que les monitrices, soucieuses de s’amuser un peu, nous couchaient à 8 heures …), ni de vacances à Ostende-la-reine-des-plages - une semaine avec elle et la suivante avec la gouvernante. Non, cette année, on partait vers le soleil satisfait ou remboursé, et on confiait l’organisation de cette expédition de rêve à Hôtel-plan.

Jusque là, elle avait voyagé avec mon père et puis, depuis le divorce cinq ou six ans plus tôt, sur les conseils de quelque tante ou amie fortunée, c’était la prestigieuse agence Cook qui lui préparait la voie. En Grèce, Espagne ou au Portugal, elle descendait dans de beaux hôtels où la vertu d’une femme seule ne serait pas mise à mal par les Casanova locaux.

Mais avec ses deux enfants d’âge grincheux – douze et dix ans! – elle se sentait aussi rassurée qu’avec une duègne repoussante, et se laissa dire qu’Hôtel-plan n’était pas mal du tout. Et nous voilà partis vers Rimini en train. Grande émotion … Un taxi qui sentait la cigarette refroidie et avait un chewing gum écrasé sur la portière intérieure est venu nous prendre à la maison pour la gare, et je me souviens que nous avons changé de train à Chênée. Et nous avons fini par nous installer dans notre train de nuit avec d’autres voyageurs Hôtel-plan, sous la tutelle de notre “hôtesse” en pimpant uniforme. Il faisait chaud, très chaud, et deux braves pensionnées ne cessaient de parler et de se passer des tampons d’ouate imbibés d’eau de Cologne dans le cou et sur le front,  “Regardez comme le train est sale” triomphait l’une d’elles, fière de la noirceur de son coton hydrophile qu’elle agitait à notre intention.

Les plateaux-repas apportés dans le compartiment ajoutaient pour mon frère et moi du piquant à l’aventure, mais ma mère fronçait la bouche: elle aimait le wagon-restaurant, les vraies serviettes damassées, les verres cliquetant, les serveurs délicieusement polis et acrobates.

La nuit nous nous sommes endormis sans peine, vaincus par toutes ces nouveautés, bercés par le galop du train, pour nous éveiller en Italie. Encore un ou deux changements de train et vers 16 heures, nous sommes arrivés à Viserbella, à notre hôtel Helvetia, alors tout nouveau.

En traversant la route on arrivait à une longue plage de sable fin divisée en rangées de chaises et parasols. Un haut parleur hurlait à tue-tête la mélodie de l’été Linda le temps passe vite, Linda le printemps nous quitte, déjà tes dix ans s’envolent, là-bas sur un banc d’école … Des marchands de glace et vendeurs de montres volées faisaient la navette plusieurs fois par jour, ainsi que les gigolos du coin qui passaient un été ardent et lucratif. Mon frère et moi clapotions dans l’eau avec nos bouées-tutu, ramassions des coquillages et nous disputions sans relâche. Si on ne se dispute pas à dix et douze ans, quelque chose ne va pas. Ma mère somnolait et papotait avec Miss Ping Pong, une autre cliente de l’hôtel qui adorait jouer au ping pong dans un bikini trop serré. Tout faisait “ping pong”, pour la plus grande joie des serveurs et du maître d’hôtel. Maître d’hôtel qui cependant avait mis tout son empressement au service presqu’exclusif de ma mère. En effet, dès le premier soir elle avait refusé la table qu’on nous avait destinée, trop près de la porte de service, et en avait demandé une près de la fenêtre. Ensuite, elle avait exigé un renfort de beurre, les deux copeaux et demi qui devaient accompagner nos succulents petits pains ne lui suffisant pas. Il venait donc gazouiller à chaque repas vouzzzavezzzassez de bourre?

Naturellement à l’époque, qui parlait de protection solaire? Les crèmes à bronzer finissaient par sentir le rance et donnaient l’aspect d’une otarie. Ma mère nous collait un peu de nivéa sur les épaules et les bras, et hop!, allez vous amuser et vous disputer près de l’eau. Ecoutez Linda le temps passe vite. Au bout de 4 jours d’un soleil ininterrompu, mes bras et épaules ont été décorés de grosses fraises, des cloques géantes et douloureuses. Plus de soleil pour la signorina, a décrété le pharmacien en me tartinant d’une pommade épaisse. Il a donc fallu chercher quelque chose qui protégerait ma peau croustillante, et nous avons fait les magasins de la digue, où on ne vendait pratiquement que des bikinis, shorts et autres très petites choses faites de confetti de tissu reliés entre eux par quelques points. Finalement un vendeur est arrivé avec une vieille boîte de plastique transparent poussiéreuse, dans laquelle se trouvait la seule chemise à manche longue dans un rayon de 4 kilomètres. D’un vert acide étonnant, et parsemée de quelques crottes de mouches. Avec un débit de mitraillette et beaucoup de passion, il nous vantait le splendide article en italien et ma mère, pointant du doigt les crottes de mouches, avec son ironie bien à elle, ajoutait “ si si, et crotti de mouchis !” Cette chemise est donc toujours restée ma chemise crotti de mouchis, et je l’ai portée longtemps puisqu’elle était trop grande lorsque nous l’avons achetée.

Les après-midi nous allions sur la digue et savourions pour la première fois de notre vie des capuccini inoubliables - et inoubliés. Nous observions le manège des jolies filles qui défilaient lentement en chaloupant des hanches, suivies par des jeunes gens en Vespa, peu trompés par l’apparente indifférence des belles capricieuses. Ma mère, jeune et élégante, avec ses cheveux précocement blancs, ne passait pas inaperçue non plus, et je suppose qu’elle s’en réjouissait en secret. Elle n’était plus “rien qu’une divorcée avec ses enfants” mais Bella! Bella! et se méritait ça et là un coup de sifflet rassurant.

Le jour du départ, des grêlons comme des oeufs de pigeon ont canardé le taxi qui nous emmenait à la gare. Mamma mia, hurlait le chauffeur en se tordant les mains, entendant souffrir sa carosserie et ne voyant qu’un rideau de glace. “Allez, chauffeur!” s’impatientait ma mère sans pitié, “roulez, nous allons rater notre train!”

Dans le train, une panne de courant fit que mon frère s’est vu offrir dans le noir une petite bouteille de vin au lieu de l’orangina prévu avec son plateau repas, et qu’il l’a bue sans broncher. C’est quand on est sortis dans le couloir pour que l’employé du train, armé d’une lampe de poche, organise les couchettes qu’on a constaté que son entrain n’était pas naturel. Il ne tenait pas debout et racontait en riant des choses sans queue ni tête. Mais qu’il a bien dormi….

Par Edmée De Xhavée
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Vendredi 13 mars 2009

En ces temps de crise et d’économie forcée, je me suis souvenue de ma semaine d’aventures sans le sou avec Thalis et Likourgos.

 

J’habitais alors Turin, dans la petite pensione San Marco tenue par mon amie Laura. J’ai déjà parlé de cette petite pensione non loin de la gare de Porta Nuova, à deux pas du Corso Vittorio (Emmanuele II, pour être complète, mais il y a aussi la « via Venti » qui est en fait la via venti settembre, et d'autres raccourcis quotidiens). Deux jeunes Grecs, beaux comme les Grecs savent l’être, venaient d’y arriver aussi. Grands, bien bâtis, la musculature naturelle et souple, ils entraient et sortaient toujours ensemble, et j’aimais entendre le débit mitraillant de leur belle langue. Un jour j’ai réagi à ce qu’ils disaient … Je ne sais plus ce que c’était, rien de grossier en tout cas sinon j'aurais mal réagi, ça va de soi, et nous nous sommes mis à parler. En italien, qu’on se rassure, car de mon grec il ne me restait déjà plus que des ombres, des mots détachés ou des phrases toutes faites. Par contre, comme j’avais une écriture de gente dame – ou de Pénélope - en grec, tout le contraire de ma cacographie habituelle, ils m’avaient testée pour savoir si vraiment je saurais écrire leurs noms, qu’ils m’ont alors dit. Et je savais. C’était si joli, Qalis, Likourgos… Non ?

 

Ils terminaient leurs examens avant de retourner en Grèce pour l’été. Fauchés, surtout Thalis, car Likourgos venait d’une famille plus riche, mais plutôt que de jouer les fils à papa devant son ami, il acceptait de mettre un frein – et quel frein – dans le style de vie de ces derniers jours d’études. Moi, j’étais fauchée depuis des mois, et nous nous sommes tout d’abord échangés des adresses de restaurants ou tavole calde abordables. Et puis nous avons décidé de vivre des journées … d’avventura ! C’était Thalis qui avait présenté cette idée, et nous y avions adhéré. Chaque matin nous décidions de combien nous pouvions dépenser pour toute la journée à trois. Et c’était presque rien, croyez-moi. Mais les Grecs ne manquent jamais de ressources, et finalement, cette gageure quotidienne se déroulait dans la plus grande joie, commençant au moment-même où, sortant dans la rue Goito noyée de soleil, Thalis disait avec bonne humeur : avventura !

 

J’avais 36 ans, eux 23. Nous allions partout à pied, infatigablement. Si nous savions que le capuccino était moins cher à 20 minutes, en avant les chaussures, c’est là qu’on irait !  Nous passions l’après-midi au parc du Valentino au soleil, à bavarder et traîner. À bronzer aussi, sur les pelouse en pente, une crème solaire pour trois. À la tavola calda, nous partagions deux repas pour trois. Likourgos était le beau ténébreux, et brisait les cœurs sans le vouloir, non sans les utiliser un peu au passage. Une de ses soupirantes – et il était d’autant plus convoité qu’il était fidèle à Vasso, sa petite amie athénienne – nous a un jour nourris tous les trois chez elle pour lui être agréable. Thalis et moi ricanions un peu, mais Likourgos s'offrait le luxe d'une compassion nostalgique devant l'amour impossible de cette jeune fille qui ne pouvait rivaliser avec Vasso... Un homosexuel assez agaçant qui marchait en agitant les mains et parlait d’un ton aigu nous avait fait inviter chez un de ses amis, un autre homosexuel surnommé la macellaia di Nichelino, la bouchère de Nichelino. Cette dernière était riche et recevait comme un prince de la Rome antique, sans compter, sans même regarder qui était là, et nous avions fait bombance grâce à l’amour ardent de l’amoureux de Likourgos – qui se montrait désolé mais, il y avait  Vasso, et on s'en souvient, il avait donné sa parole à Vasso, ce que l’autre acceptait en soupirant comme Blanche-Neige. Cette Vasso était, finalement, une armure invisible...

 

Un jour nous avons quand même fait une folie, une extravagance, et dépensé avec une prodigalité stupéfiante : nous avons loué une barque pour aller sur le Po. Et ils ont ramé, ramé, ramé avec la fougue d'un vol de colibri, car l’embarcadère n’était pas loin des chutes, et le courant semblait vouloir nous en faire apprécier la force cristalline. L’aventure était bien présente ce jour-là car ce n’est qu’en montant dans la barque qu’ils m’ont avoué n’avoir jamais ramé…

 

Nous sortions le soir pour nous promener dans la rue, regardions les vitrines et l’animation des lumières, les promeneurs paresseux sur la Via Roma ou Via Po, et Thalis nous faisait rire, car lui, c'était le boute en train. Je nous vois encore rentrer un soir en nous tenant le ventre de rire, essayant de ne pas réveiller les autres pensionnaires. Peine perdue car Thalis a renversé un grand lampadaire dans un fracas nocturne épouvantable, ce qui nous a encore fait plus rire, on en perdait le souffle, on avait le visage grimaçant et heureux… C’était dû à une voiture Renault que nous avions dépassée dans la rue, une splendide voiture de standing, noire et racée qui proclamait en silence je coûte cher ! , avec une vitre cassée et une voix de robot qui s’en échappait, scandant sans cesse : « aiuto ! mi stanno rubando, aiuto ! mi stanno rubando, aiuto ! mi sta… » (à l’aide, on me vole !). La foule passait à côté sans se troubler, sans cesser de bavarder ou lécher un cornet de stracciatela. Le vol avait eu lieu de toute façon, et la pauvre victime d’acier n’avait pas été aidée par son leitmotiv à la voix synthétique.

 

Heureux sans argent, amis pour une semaine de parenthèse dans nos vies. Puis ils sont partis, et on s’est écrit, surtout Thalis, qui me disait « l’année prochaine, on doit aller à la montagne ensemble pour un week-end d’avventura ». Mais parfois il n’y a pas d’année prochaine, j’ai quitté Turin pour Trieste, et j’ai mis ces souvenirs de gamineries dans un coin d’où ils dépassent encore souvent, que je pense à la Grèce, à Demis Roussos dont Likourgos était le neveu, au Po, et je me dis : quelle chance, quelle semaine d’amitié et de gentillesse, quels gentils garçons que Qalis et  Likourgos...


 

                                                                        Sas Qimamai polh kala, kai sas rakallo!

Par Edmée De Xhavée
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Samedi 13 décembre 2008
Mes souvenirs étant restés sur les notes d’une valse viennoise à Trieste et le regard triste de la jolie Charlotte de Belgique, d’autres se sont bousculés comme autant de « te souviens-tu ? »

On imagine sans peine que passer tout un week-end à portée de voix et de haine d’Alfredo, ce n’était pas concevable. Et la région est si belle, si incroyablement belle, que le peu que j’en ai vu me charme encore.

Comme cet imposant château de Predjama à Postojma, en Slovénie. Aux aguets depuis l’ouverture de la grotte, au bord du vide, il surgit avec une force tranquille et des siècles de mémoire, de naissances, morts, passions, espoirs, petits et grands bonheurs, malheurs inoubliables.

Avec Solidea, Angelo son mari et leur fille – alors petite fille ! – Solange, nous nous y sommes arrêtés un jour au retour d’une journée à Sneznik. A Sneznik, nous avions mangé dans un restaurant près d' un ancien pavillon de chasse de l’ex-empire austro-hongrois. A cette époque, aller manger dehors en Yougoslavie revenait à presque rien, mais trop souvent le manque de choix, de confort et de savoir-faire étaient décourageants. Plus d’une fois je suis allée dans des restaurants au décor de cantine d’école où, en hiver, on n’allumait le chauffage qu’à l’arrivée du premier client – nous ! En grelottant on mangeait des cevapcici et du fromage istrien accompagnés d’un Teràn trop froid, le tout servi par un personnel congelé et de mauvaise humeur. Mais à Sneznik … on avait presque honte de payer aussi peu pour tous ces mets succulents et cette joyeuse hospitalité. Je ne me souviens pas de ce que j’ai mangé, si ce n’est le pain frais qui sortait du four, un pain aux noix dont s’échappait une odeur tiède qui parlait du respect de l’art de la table. Et le dessert, aussi, une crêpe soufflée aux fruits frais, mûres, framboises et groseilles, avec de la crème fraîche de campagne. On ne peut pas oublier de telles choses, pas plus qu’un paysage ou un concert ! Et le décor ! Soigné, avec une vénération évidente pour des lignes architecturales d’origine, sobres et solides, une pointe de noble élégance. Et puis les bois tout autour !

Nous passions beaucoup de week-ends aussi à Pula, à la casa vecia déjà évoquée. On y fuyait les touristes dont j’avais, moi aussi, fait partie dès que le Maréchal Tito leur avait ouvert ses portes. Mais la vieille ville historique est si belle que nous y tentions notre chance à l'heure de la bronzette, et la trouvions presque déserte et paisible ...

Et au fil des années, les beaux rivages avaient été envahis par des hôtels vite faits mal faits, offrant un confort de base pour qui veut un été de romances, soleil, et régime de moussaka. Ah ! La moussaka, nous faisait-elle rire, ma mère et moi, cet été 1965 ! Chaque jour, il y en avait au menu de l’hôtel, et elle n’était jamais la même. Normal, disait ma mère, ce sont les restes de la veille, et je crois bien qu’elle avait raison ! Les serveurs ne comprenaient aucune autre langue que la leur et roulaient des yeux affolés quand ma mère leur demandait un couvert ou une serviette manquant. Il manquait toujours quelque chose à table. Ils arrivaient, la perplexité sur le visage, avec une assiette ou un autre morceau de pain, et on avait bien du mal à ne pas rire. Ils nous servaient des portions pour ogresses, ignorant nos stop-stop-stooop! affolés, et poussaient un soupir scandalisé quand nous avions laissé la moitié. Et c’était normal, ils ne comprenaient pas notre gaspillage. Nous étions de bonnes mangeuses, et ne voulions pas les vexer, mais … nous ne tenions pas à gagner le concours de la plus grosse mangeuse de moussaka de la saison !

Bien des années plus tard, j’y retournais donc non plus en touriste mais presque du coin, avec des amis locaux et des repères, des coins favoris, des habitudes. « Toni Guma », le garagiste qui se spécialisait en … pneus, comme son nom l’indique. Ornella et Danilo, des amis qui venaient d’ouvrir une boutique de tricots faits main – et à qui nous rapportions la laine de Trieste, car en Yougoslavie, c’était rouge bleu ou vert, et basta ! Et oui, Danilo tricotait avec sa femme ! La rotonda sur laquelle nous allions boire une bière tchécoslovaque. Les hôtels de touristes où nous allions regarder les attractions et les grandes amours d’une semaine qui dansaient sur la piste au bord de la piscine. Le marché aux poissons, où on ne trouvait rien ou presque. Sous la grande halle, les tables de pierre offraient parfois avec avarice un kg de dorades, dix de moules – bâillant de fraîcheur – une poignée de poulpes. Le marché des fruits et légumes n’était pas mieux, et nous aurions facilement pu faire du trafic d’oranges et citrons, qu’on ne trouvait jamais ! On allait pécher à Pontisela, sur une roche en bord de mer balayée par un vent léger. Personne n’y passait jamais sauf parfois une longue barque de militaires méfiants.

On allait manger chez « Le Serbe » qui préparait si bien les langoustines ainsi que de rares moules, longues et brunes qu’on ne trouvait qu’enfoncées dans les roches, il fallait casser la roche pour les en extraire et en découvrir le goût. Pauvre Serbe qui, deux ans plus tard, n’aurait plus un seul client croate parce qu’il n’était qu’un sale Serbe.

L’hyper-inflation se faisait sentir : les prix changeaient jusqu’à trois fois par jour dans les super-marchés. Fin 1989, elle était à 10.000% ! L’oncle d’une parente, militaire, nous parlait de guerre en préparation, d’une grève d’ouvriers que lui et d’autres militaires avaient été envoyés « casser » dans l’usine. Casser par les armes. Par mort d’hommes. Sa foi dans son armée et son pays vacillait. Ses mains tremblaient, il en savait déjà trop. Cette grève… aucun journal n’en avait parlé !

Mais l’été passait, un jour insouciant après l’autre, futile et familier. Il faisait sec, et l’eau était rare, aussi la ville en coupait-elle l’arrivée de 7 à 19 heures dans les maisons pour que les touristes en aient assez dans leurs chambres d’hôtel. Nous, on remplissait des bassines de plastique le matin, et on se rafraîchissait dans la mer. Le soir en famille on chantait de vieilles chansons istriennes qui faisaient rire, avec des histoires de bossus, de vilaine fille qu’on ne voulait épouser, de mari saoul qui avait perdu les clés de la porte d’entrée, ou d’épouse reconnaissante car son mari ne la battait que le dimanche. L’odeur des dorades à l’ail et au persil grillées ou des rougets dansait sur l’air du soir. Devant le pintòn de vin qui se vidait, les vieux évoquaient tous les fantômes qu’ils avaient vus ou que d’autres avaient vus. Xè tuto vero, affirmaient-ils, c'est la vérité. On avait un peu peur en allant se coucher, on éteignait les lumières et on se souriait, gênés. C’est qu’ils n’avaient pas l’air crédules, ces vieux, après tout …

La Yougoslavie vivait ses derniers étés, et on n’en savait rien… Pula serait la mire des tirs de mortier et les tombes des grands-parents pulvérisées. Des anciens voyous de quartier venus de partout et rebaptisés soldats sèmeraient la terreur, vêtus en Rambo et menaçant la population quand leurs beuveries bruyantes n’étaient pas appréciées…
Par Edmée De Xhavée
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Vendredi 5 décembre 2008

Je vivais alors à Trieste, cette ville au nom chagriné, à la beauté oubliée mais indéniable. Le majestueux château de Miramare sur l’extrémité de la baie, avec ses sphynx mélancoliquement tournés vers la mer et cet air de valse viennoise rôdant dans les murs fut le berceau de deux tragédies : c’est là que Maximilien, prince impérial et archiduc d’Autriche, et Charlotte de Belgique ont eu quelques heureuses années, de là qu’ils sont partis pour le Mexique où, devenu Maximilien 1er du Mexique, il serait fusillé à 35 ans, laissant Charlotte entre la folie et la raison jusqu’à sa propre mort.

 

C’est une petite ville ravissante dont l’histoire s’enfonce loin dans le temps, un joyau au bord de l’Adriatique, méconnue malgré tant d’histoire, dont la splendeur craquelée et fatiguée parle d’un passé de prestige. Tant de choses à y aimer, comme la merveilleuse Piazza Unità d’Italia, faisant face à la mer avec un faste habsbourgien, où semblent courir les échos d’opérettes et des sabres des soldats autrichiens. C’est là que l’on trouve le très élégant caffé degli specchi (café des miroirs), figé dans une grâce intemporelle. Construit en 1839, Kafka, Italo Svevo et James Joyce – dont on peut voir la statue à Ponte Rosso  – y ont ri, festoyé et pensé, les yeux tournés vers une mer caressée par la brise. 

 

On y parle principalement le triestin, avec un accent impossible à confondre, et aussi le slovène, même si tout le monde connaît parfaitement l’italien. La ville est adossée au plateau du Carso si bien qu’à part en bord de mer et au centre-ville, on se retrouve vite à grimper ou dévaler rues et ruelles typiques et tortueuses, avec des cordes fixées dans les murs ou la roche. Car Trieste donne aussi l’hospitalité, surtout en hiver, à la Bora, un vent continental sec et froid qui descend parfois avec une grande violence depuis le Carso sur la ville. Sur la neige glacée, on ne pourrait circuler sans l’aide de ces cordes auxquelles s’agripper, et lorsque c’est nécessaire, la ville en fait ajouter un peu partout. J’ai même vu des voitures esquissant la valse des patineurs sans aucun but ni contrôle…

 

El tram de Opcina, une chanson populaire en dialecte célèbre d’ailleurs la rencontre musclée de la Bora avec le fameux tram d’Opicina – ville frontière avec la Slovénie, sur le plateau du Carso – qui est le seul tram à traction électrique à funiculaire encore en service en Europe : la pente est de 8 degrés, et le voyage vaut la peine, sauf sans doute les jours de Bora :

 

Même le tram d’Opicina est né malchanceux

Descendant par Scorcola, une maison l’a renversé

Par la grâce de Dieu, c’était jour de travail

Et dans le train il n’y avait que le malheureux conducteur

 

Et comme la Bora qui vient et qui va

On dit que le monde s’est renversé (bis)

 

J’ai vécu 9 mois dans cet endroit un peu magique, reculé, ignoré même, et profitais donc de ses beautés à l’aise, loin du chaos anonyme des villes touristiques. J’y avais une correspondante devenue amie, Solidea, et un compagnon. C’est pendant mon séjour que l’on y a tourné Giulia et Giulia avec Sting et Kathleen Turner, mais j’ai trouvé moyen de travailler pendant les prises de vues et n’ai donc pas vu Sting … Ni Kathleen Turner.

 

Mais hélàs, trois fois hélàs, comme le reste de l’Italie, Trieste était avare de logements. Une loi rendant presque impossible aux propriétaires de se débarrasser de leurs locataires s’il y avait des enfants ou des vieillards dans l’appartement ( !), les gens refusaient tout bonnement de louer. Des appartements vides étaient déclarés « entrepôts » et cartons et vieux meubles empilés regardaient par les fenêtres sales derrière des rideaux  poussiéreux. Et je vivais chez Solidea depuis deux mois déjà ! Mon compagnon connaissait quelqu’un qui avait un café à Trieste, un café où on boit… du café ! Car Trieste, berceau du café Illy, est également réputée pour ses torréfactions et l’arôme de l’arabica se mêle aux effluves de la mer… Cette connaissance donc avait un frère, V***,  qui vivait avec leur vieux papa de 90 ans dans un appartement énorme, et ils seraient certainement contents d’avoir un petit extra financier en échange d’une chambre. Un seul problème : Alfredo, le papa, était un peu sourd.

 

L’appartement se trouvait dans une belle maison ancienne, sur une large avenue. Un « corso ». Pas d’ascenseur, d’imposants escaliers de pierre avec une rampe de fer forgé noir, une porte bien ouvragée. Une fois entrés, un couloir encombré formait un demi rectangle, avec des pièces de part et d’autre, et une cour intérieure traversée par des cordes à linge régulièrement visées par les tirs de crottes des pigeons. Dès notre arrivée, Alfredo était là, dans sa cuisine vétuste aux dimensions de salle de bal. Un beau petit homme sec aux cheveux drus coupés courts, l’air soupçonneux et revêche. Nous étions occupés à monter nos affaires aidés de V***,  mais je fus presque clouée sur place d’étonnement quand Alfredo, me regardant bien en face, me fit un bras d’honneur en guise de bienvenue !

 

Ce n’était qu’un début.

 

Car la surdité d’Alfredo était un délice en comparaison avec le reste. Pour être honnête, il avait l’artériosclérose. Mais j’ai fini par savoir qu’il avait été odieux toute sa vie !

 

Il avait vécu à Asmara, en Érytrée, avec sa femme et ses enfants, où il avait un café. Il y tenait tout le monde sous son joug courroucé. De retour, il ne s’était jamais remis de la fin de cette époque de puissance incontestée, et avait pratiquement cloîtré sa femme dans les murs de l’appartement de Trieste, la tenant à portée de sa coléreuse frustration. La pauvre avait même voulu se jeter par la fenêtre, mais elle avait fini par mourir et ainsi gagner le repos éternel. V***, le fils, était devenu imperméable aux fureurs de son père, et ne restait que pour dormir et manger. De temps en temps une dispute retentissait pendant quelques minutes, comme un bref combat de brontosaures, et  V*** reprochait à son indomptable père les morts de « povera mamma » et « povero Fabrizio », un autre frère, ce qui le faisait battre en retraite. Puis la routine reprenait.

 

Alfredo était un phénomène ! A son âge, il cuisinait très bien, et faisait la pâte lui-même au rouleau, passait des heures à faire revenir ses anneaux d’oignons pour les confire et farcir des ravioli à la courge alla moda di  Modena… Repassait, faisait la lessive, pendait le linge sous les crottes de pigeons… S’il devait aller au magasin d’en face, il n’avait aucune intention de faire le détour jusqu’au passage piétonnier, et se ruait d’un air décidé dans le trafic, s’arrêtant pile, la canne dressée de façon menaçante en faisant face à un conducteur terrifié. De petite taille, s’il devait atteindre un rayon trop haut pour lui, il balançait tout ce qui se trouvait au rayon d’en bas et s’en servait d’escabeau.

 

Il détestait les femmes, les clamait inférieures en tout. Selon lui, je ne savais rien faire. Il m’insultait, m’aboyait fettente donna (sale femme) dans la cuisine. Versait du pétrole dans ma soupe. Enlevait en ricanant le son de la TV si j’essayais de regarder quelque chose – sourd, ça ne changeait rien pour lui ! Toutes les pièces avaient un double jeu de fenêtres, séparées par un espace d’une vingtaine de centimètres pour isoler du froid. Heureusement, car il refusa toujours d'ouvrir les radiateurs : il restait voluptueusement collé sur un petit chauffage à infra-rouge qui lui cramait les orteils. Or, cet  hiver… la mer a gelé dans le port !

 

Il égarait tout, et nous accusait, bien sûr, de le voler : sa collection de pièces de 10 lires, ses petites tasses ébréchées, une bague militaire en fer blanc dont il semblait très fier. Il nous déposait alors des billets hargneux où il nous « sommait » de lui rendre ses petites tasses ou autre objet rare, et de libérer la chambre sans quoi il irait porter plainte chez les carabinieri.



















Nous retrouvions en général tous ces trésors dans les endroits les plus bizarres et les lui rendions, mais il pensait alors que nous les avions cachés pour le pousser à bout et nous griffait en hurlant : «Laaaaadri ! Borsaiooooli ! Rapinatooooori ! ». Et comme d’après lui nous étions des voleurs et des coupe-jarrets, il ne quittait plus sa chambre sans en démonter la clenche pour nous empêcher d’entrer dans sa caverne d’Ali Baba… et ne retrouvait pas la clenche non-plus, la plupart du temps !

 

Alors qu’un jour nous lui proposions un peu de notre repas, il se mit à ricaner : « Quoi ! Votre viande pour chiens, je n’en veux pas ! C’est bon pour vous, mais pas pour moi ! Rome est petite pour moi ! » Car il méprisait la gent humaine en général, les femmes en particulier, et trouvait que Trieste n’était pas à la mesure de sa majestueuse personne. Chaque année il envoyait des vœux de Noël au président Sandro Pertini, et en recevait de retour. Méprisant, il nous agita cette année-là le joli bristol armorié sous le nez : « Ah aaaaaah ! Vous voyez, moi, le président m’envoie des vœux, à moi ! Je suis une personne qui compte. On m’estime, à Rome… Rome est petite pour moi !!!! »

 

Il possédait une vieille Remington sur laquelle il écrivait avec fureur des lettres qu’il nous montrait le lendemain, affirmant qu’elles lui étaient envoyées par son cher neveu, le Colonel : « Mon bien cher oncle, commençait  suavement la missive, combien je compatis à tes injustes soucis, toi si fier et indépendant, devoir cohabiter qpjebebe avec des oapeha*@@ mécréants qui hpehousnss et puwasn&xx#…. »

 

Mais le soir, ah le soir ! S’il ne nous avait pas autant gâché les journées, je dois dire que nous aurions encore mieux savouré ces soirées surréalistes. V*** partait au bistro, et Alfredo se  métamorphosait. Il enfilait un vieux blouson d’aviateur anglais de cuir tout griffé et presque décoloré aux plis, et un chapeau Fedora assez élégant. Puis, assis en face de son miroir, il se parlait avec des gestes de tribun et une emphase théâtrale. Il se hurlait, devrais-je dire. Tout son passé d’heureux tyran était récité, ainsi que ses louanges flatteuses, et ses griefs contre nous qui étaient innombrables. Par une fente dans la porte nous le regardions en pouffant de rire.

 

Plusieurs fois par semaine il se rendait « dai carabinieri » pour énumérer nos derniers larcins, muni de son album de photos datant des belles années à Asmara, et accrochait toujours une malheureuse victime pour lui commenter chaque photo, lui expliquer qu’il n’était pas un vieillard quelconque dans une petite ville quelconque, mais un important personnage ayant semé une terreur méritée en Érytrée et pour qui Rome était bien petite. Un jour, un carabiniere au regard suicidaire est venu nous voir, nous suppliant de déménager car la dépression sévissait dans la caserne.

 

Nous sommes partis sans même lui en parler. Je le vois encore de dos, assis devant sa télévision dont le volume était au maximum et faisait trembler la porte, alors que nous sortions nos malles et valises, le cœur en fête. Nous repartions à Turin vers un logement plus paisible. Il m’a fallu longtemps pour me réconcilier avec Trieste et ses charmes, mais finalement, vingt ans après,,, se souvenir d’Alfredo est plutôt comique !

 

Par Edmée De Xhavée
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Vendredi 11 avril 2008
J'ai connu une femme fatale. Belle et fatale. Amusante et fatale. Damnante, tentante, pétulante. Mais ô combien fatale.

Lassée de son mari (ou était-ce lui qui...?), elle avait passé trois ans à hésiter entre lui et un certain M***. Quand l'un se rebellait, elle "prenait ses cliques et ses claques" et partait chez l'autre. Et vice-versa. Pendant un des interludes au cours desquels elle faisait la paix avec son mari pour le bien des quatre enfants, M*** et moi avons entamé une relation qui, lorsqu'elle en a eu vent, a eu le don de miraculeusement raviver son amour et sa passion. Belle, passionnée et, je l'accorde, tout à fait irrésistible, elle s'est jetée en larmes devant la voiture de M*** qui venait de la repousser, et a feint une syncope qui ressemblait à un coma profond. A l'écoute ravie des balbutiements inquiets de M*** et surtout en le devinant agenouillé auprès de son corps inerte et ravissant, elle est revenue à elle dans la pose la plus gracieuse et innocemment provocante qui soit, et en prise à un désespoir bien flatteur pour un homme qui, ne l'oublions pas, avait l'indécision et la faiblesse pour habitudes. Il me quitta donc sans prendre de gants, tout à la joie de se croire, une fois de plus, le seul, l'unique, le plus fort. Le fait qu'à son insistance j'avais renoncé à mon bail et mon travail prit tout son sens pour lui: ça n'avait aucun poids en face du retour de la belle qui, elle le jurait, allait rester pour toujours cette fois.

Le toujours dura une année. Une année d'étreintes exquises et insultes hurlées à s'en faire exploser les veines du cou, les premières se raréfiant et les secondes devenant le pain quotidien. Mais la belle - qui était, j'insiste, très belle - sentant à nouveau l'appel sauvage de son instinct maternel et conjugal eut une idée qui allait lui donner le beau rôle. Elle se débrouilla pour trouver ma trace, et me contacta.

Je ne la connaissais pas, et avais repris ma vie là où je l'avais laissée, travail sûr et appartement en moins. Aussi n'ai-je même pas eu une pointe de colère quand j'ai entendu sa voix au téléphone. Elle me donna sa version des faits: décidément les choses ne marchaient pas entre eux, ça avait été une erreur, et il la lui reprochait sans cesse, cette erreur. Soi-disant, avec moi c'eût été le paradis. Elle voulait donc nous remettre ensemble. Elle n'ajouta pas que ce serait jusqu'à quand elle le voudrait de nouveau. Mais... qui, à part elle, pourtant si belle, aurait voulu d'un tel homme deux fois? Pas moi.

Par contre... j'avais pour elle la même curiosité que celle qu'elle avait pour moi. Et j'ai donc accepté sans ambages son invitation au restaurant.

Je suis tombée sous le charme. Un charme prudent et observateur, mais un charme! J'ai cependant quand même compris - en partie - pourquoi son mari et M*** avaient perdu tout bon sens. Elle était loin d'être parfaite: petite et dodue, courte sur pattes. Mais elle vous coupait le souffle, tout simplement.

Au cours de ce déjeuner généreusement offert dans le cadre de sa campagne de marketting qui consistait à me faire reprendre cet homme dont plus personne ne voulait, elle s'est peu à peu révélée, encouragée par mon affirmation selon laquelle je n'avais rien contre elle mais contre lui. Timidement d'abord, et avec de plus en plus de brio, nous avons pris à le décortiquer, l'analyser, le critiquer. On riait aux larmes à l'heure de l'espresso, et je crois que c'est un peu ça qui a fait que, finalement, elle n'est jamais retournée vers lui. Et pourtant... il lui avait accordé bien plus de valeur qu'à moi, car nous avons découvert que s'il récoltait pour moi les chocolats qu'il recevait lors des vols sur la compagnie Lufthansa (il était souvent envoyé en Allemagne pour travail par sa compagnie) pour me les offrir, ce que je trouvais assez radin, disons-le... à elle, il avait offert des boucles d'oreilles anciennes en or.

Bien entendu, elle ne manquait pas de cruauté, et s'est empressée de lui raconter sa démarche, notre rencontre, et le fait - surtout! - que je n'en voulais vraiment plus, mais alors... plus du tout! Même avec des pincettes. Et sa réaction - taper du pied en hurlant - nous fit glousser pendant notre sortie suivante, car elle s'était prise d'une grande amitié pour moi.

C'était une peste, une folle, une calamité dans la vie d'un homme. Elle laissait derrière elle des accents de folie. Ayant à nouveau quitté son mari et ses enfants, elle s'est liée à un metteur en scène de théàtre très doué. Naturellement, j'avais mes entrées gratuites aux représentations. Elle m'avait fait engager là où elle travaillait, et nous partagions le même bureau, où j'avais droit au récit de tous ses sortilèges pour bien capturer sa proie.

Un jour elle arrivait au rendez-vous en - appelons-la Circé, tout simplement! - Circé petite fille, avec des tresses (elle avait 40 ans), un petit pull marin, jeans au mollets, espadrilles blanches, air ingénu. Un autre jour il avait droit à Circé, business woman, avec chignon, talons aiguilles, et dentelle chantilly jaillissant comme par erreur du tailleur strict dont le premier bouton s'était ouvert tout seul... Ou encore Circé aux chairs en feu, bas à couture, jupe courte et crantée, décolleté vois-tu-mon-coeur-qui-bat?, boucles folles. Et lui, trop heureux d'avoir une quinzaine de compagnes en une seule, il s'exténuait dans la plus grande joie. Et finit par crier grâce, repos, break! A quoi la belle se jugea délaissée, et les insultes, bouderies et nouveaux pièges firent leur apparition.

Elle me demanda une fois de décrocher le téléphone et, si c'était lui, de dire qu'elle avait eu une syncope et qu'on l'avait emmenée à l'hôpital, que j'étais très inquiète. Vraiment inquiète! Il lui avait dit de s'en aller, et elle avait feint un raptus: elle l'avait mordu au sang. Et c'est lui qui était parti, suivi de gouttelettes rouges sur le sol. Heureusement, il n'a pas appelé car Circé m'amusait beaucoup, mais je n 'avais pas envie d'être complice dans cette corrida.

Pourtant, il tenait à survivre, le brave homme, et ne téléphona pas. Ni le lendemain. Ni plus tard. Elle devenait grise et aussi cernée qu'une tortue. Et trouva son salut dans un plan pour le reconquérir.

Noël approchait à grands coups de froid, et elle eût tout son temps pour parfaire les détails de ce plan. Elle savait qu'il avait prévu un repas de Noël avec la troupe théâtrale. Et sans aucune peur du ridicule, elle s'y est rendue. En Circé mère -Noël!!! Lentilles vertes pour ses yeux, bonnet rouge bordé de fourrure blanche, mini costume assorti, bas à résille, petites bottes à talon auxquelles elle avait cousu des grelots. Chargée d'une hotte pleine de ballons rouges en forme de coeur. Frissonnante, notre Circé s'était dissimulée derrière les fenêtres, le temps de trouver qu'il avait l'air bien triste sans elle, et est entrée. Toute la troupe l'a applaudie (je vous l'ai dit, elle était charmante et tout le monde fondait devant elle!) et lui, d'après elle, cachait difficilement son émotion. Et quand plus tard elle lui a dévoilé ses dessous rouges, il n'a eu que le temps d'espérer que cette fois ce serait différent.

Illusion, quand tu nous tiens! Ce fut de courte durée, et elle a couru se réfugier dans les bras d'un milliardaire que j'ai connu aussi. Je n'ai pas eu le temps d'assister à son martyr car j'ai quitté cette ville. Et quelques années plus tard, elle m'a écrit avoir enfin trouvé l'amour de sa vie, un militaire de carrière. Qui a du se dire qu'une vraie guerre serait une promenade dominicale en comparaison.

Nous avons été "amies" pendant quelques années. Elle avait toujours un cadeau, une idée de divertissement, une attention particulière. Ca faisait partie de son grand désir d'être inoubliable, unique. Ses enfants, croyez-le ou non, l'adoraient. Ne lui faisaient pas confiance mais l'adoraient. C'était une manipulatrice insurpassable. Une femme fatale qui m'a débarassée à temps d'un homme qui, finalement, ne méritait rien de mieux qu'une rencontre avec Circé!
Par Edmée De Xhavée
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Vendredi 4 avril 2008
C'est par mon ami Mario S*** (car j'avais deux amis qui portaient le même prénom, Mario S*** et Mario P***) que j'ai découvert Paolo Conte et la région qu'on appelle l'astigiano, le pays vallonné de l'Asti Spumante.

Mario (qui prononçait son nom à la piémontaise, Mério) était un bel homme calme et cultivé, fin bec, amoureux de la campagne. Surtout de celle du Monferrato d'où venait sa mère. Sans modestie inutile il insistait sur le fait que les femmes du Monferrato étaient parmi les plus belles. Et bien souvent il m'y emmenait depuis Turin où nous habitions tous les deux.

Dans la voiture, c'était la voix râpeuse et pleine de charme de Paolo Conte qui nous faisait chantonner, sourire et caresser nos esprits dans une rêverie à la fois paresseuse et rythmée. "Tra i Francesi che s'incazzano e i giornali che svolazzano. C'è un pò di vento, abbaia la campagna, e c'è una luna in fondo al blu..." (Entre les Français qui râlent et les journaux qui s'envolent. Il y a un  peu de vent, la campagne aboie, et au fond du bleu il y a la lune...) L'évocation des Français râleurs nous amusait, et la musique, d'une gaieté teintée de mélancolie, est entrée en moi comme les volutes de fumée d'un bon café noir, aromatisant mes pensées.

Sans hâte, fenêtres ouvertes sur l'air velouté par les ardents rayons du soleil, nous jouissions de la vision de ces villages aux toits rouges amoureusement enroulés autour de mammelons plantés de vignobles aux ceps antiques. Nous faisions une halte dans une minuscule auberge locale dont Mario connaissait le propriétaire. Il lui achetait quelques bonnes bouteilles de Barolo ou Moscato, et nous en buvions une tous ensemble dans de gros verres de cuisine en dégustant de la saucisse faite maison, assis dehors sur un banc contre le mur de pierre. Quelques remarques sur la qualité des prochaines cuvées, sur la saison touristique qui commençait, sur quelqu'un qui avait trouvé une manne de truffes - les truffes blanches du Piémont, bien plus recherchées que les noires -, et on reprenait la route pour nous rendre dans la maison que Mario et sa soeur avaient reçue en héritage. Nous y passions une après-midi de paresse et de bien-être exquis, papotant dans le jardin de choses inutiles et amusantes. Une jeune fille du village était très intéressée par Mario, et montait et redescendait sans cesse la rue devant la maison. Flatté malgré tout, il échangeait quelques mots avec elle, et une petite vanité bien naturelle changeait l'inclinaison de sa nuque et la qualité de son sourire quand il revenait vers moi.

Le soir venu, nous reprenions la route sous les rayons bas du soleil couchant qui étirait les ombres au sol et nous dirigions au nord-est d'Asti à La Braja, l'ancienne et splendide villa du vieux docteur de Montemagno transformée en restaurant. Nous nous installions au "dehors", l'équivalent piémontais d'un jardin, un jardin ravissant avec des abris de toile écrue et des lampions dans les arbustes. La brise du soir reposait nos peaux gorgées de soleil et nous devisions joyeusement devant nos feuilletés au fromage et truffes ou cuisse de lapin au four, accompagnés bien sûr d'un bon vin du terroir, sans doute un Barolo. Mario se plaignait avec bonhommie du fait que cet endroit faisait de son crâne - dont la ligne des cheveux reculait - un parfait terrain d'atterrissage pour les moustiques.

Plus tard, c'était de nouveau Paolo Conte qui donnait une voix à la belle lueur des phares sur la route de campagne. Donna che stai entrando nella mia vità, con una valigia di perplessità, Ah! non avere paura che sia già finita, ancora tante cose quest'uomo ti darà... (femme qui entre dans ma vie avec une valise de perplexité. Ah, ne crains pas que ça ne soit déjà fini, car cet homme te donnera encore tant de choses)

Paolo Conte... il joue avec les mots, leur rythme, leur sonorité, et avec les images. Le tout s'entrelaçant avec ces serpentins de musique chaude, ludique, aux accents d'une nostalgie recherchée.

Et j'ai écrit cette petite histoire venteuse (sous la rubrique Nouvelles "Vent 5 sur l'échelle de Beaufort") en pensant à lui. Lui qui si souvent semble décrire des situations comme vues d'en haut, avec le détachement qu'on a dans un rêve. Avec, aussi, une sensuelle lassitude aux parfums de cigarette et de Cabernet sauvignon. Je la lui ai envoyée chez lui, dans sa belle maison d'Asti. Il m'en a remerciée, en mentionnant sa richesse en touches poétiques et ses descriptions intenses. Sur une carte de velin de couleurs coquille d'oeuf à l'entête discrète de Egle e Paolo Conte. Sa femme Egle qui est si jolie que Roberto Begnini lui a fait une chanson: Mi piace la moglie di Paolo Conte (j'aime bien la femme de Paolo Conte)

Ah! Les routes de l'astigiano et la voix de Paolo Conte... Merci, Mario S***!
Par Edmée De Xhavée
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Lauriers

2009: 3ème prix ex-aequo pour le Prix Pierre Nothomb avec Vous souvenez-vous? Thème: Sous le feuillage de mes chênes, je vous écris

2009: Retenue pour le Prix de la Police de Liège avec Tremblement de coeur. Thème: Canicule (Publié sous le nom de Patricia Van Praet-Lonhienne)

2008: 1er prix ex-aequo Fénélon en Colfontaine avec Tchoupy et les stiloboutchgo dgies. Thème: Par monts et par vaux


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