Little Saigon est un restaurant vietnamien à deux pas de mon bureau. Comme alternative il y a Popeye’s (des
morceaux de poulet pané et frit servis avec une sauce sucrée et des frites molles), Roberto’s pizza (les pizze du GB sont le fin du fin à côté) et Subway (sandwiches au pain mou
et assez d’oignons pour empester une rame de métro). On comprendra que devant ce choix, lorsque je veux manger dehors à midi, c’est vers Little Saigon que je me dirige.
Je commande toujours la même chose : des Summer rolls quand il fait chaud et des Springs rolls quand il fait
froid, parce qu’ils sont frits. Mais si digestes parce qu’accompagnés d’un bouquet de menthe fraîche et de feuilles de laitue. Les lieux sont sans beauté : deux grands pièces rectangulaires
avec des murs d’un bleu vif dont la peinture s’écaille là où les chaises se sont appuyées, un vieux comptoir de seconde ou troisième main (qui sait combien de mains vu son âge et son état…) avec une barre de cuivre pour reposer les pieds qui se détache et danse avec le plancher, ce dernier recouvert d’un linoléum
imitation carrelage antique. De vilains ventilateurs à trois pales au plafond. L'habituel calendrier dont les pages, à cette époque de l'année, se recroquevillent. Un paravent de papier ciré
cache la cuisine.
Sans beauté, disais-je, mais pas dénué d’une grâce naïve qui me détend toujours. Les chapeaux de paille brodés sur le mur, les
tableaux bon marché en ronde-bosse, représentant des paysans ou des dragons entortillés sur eux-mêmes, des statuettes trop colorées de femmes à la silhouette gentiment incurvée sur le côté, et
surtout un petit autel laqué de couleur prune entouré de bougies électriques avec des bâtons d’encens allumés et, chaque jour, quelques offrandes : un fruit, un gâteau… Comme je viens pour
un take-out que je mange au bureau, je m’assieds pour attendre ma commande et le patron m’apporte en souriant une tasse de thé au jasmin blond, brûlant et parfumé. Et sa femme suit avec
une surprise : ce qu’ils vont manger, eux.
C’est ainsi que j’ai goûté des choses dont jamais je n’ai pu identifier tous les ingrédients, mais qui ont ravi mon palais. De la
viande dans une sorte de tapioca, sucrée et cuite pendant près de huit heures ; de la crème légèrement sucrée, de couleur étrange avec de gros grumeaux très agréables à écraser sous les
dents ; des gâteaux chauds à la noix de coco ; de petits chaussons chauds remplis de purée de marrons ; des bonbons au Nouvel-An (le leur), de deux textures différents. Je
découvre, abandonnant le besoin de savoir ce que c’est, comment ça s’appelle, est-ce un dessert ou pas… Parfois, le patron me demande avec fierté : how is that, huh ? Et il se
rengorge à mon mmmh mmmh. Et oui, c’est excellent, et saupoudré d’une générosité joyeuse qui fait toute la différence. Les yeux suivant le va et vient du restaurant, ou se reposant sur l’autel
où s’étiolent les offrandes du jour, je savoure et écoute la musique.
Et quelle musique !
Un pot-pourri où se bousculent Poupée de cire, poupée de son, Pour le plaisir et …. Cerisier rouge et pommier
blanc !!! Partout ailleurs ça me ferait froncer la bouche, mais ici, ça ajoute au charme des lieux, à leur beauté différente. Car ce CD « français » ringard est la nostalgie
du patron pour le monde perdu de son père, l’Indochine. Avec orgueil il m’a dit que son père avait travaillé pour Coca-Cola France, et parlait le français. Il est fier de cette ère jamais connue
autrement que par les souvenirs paternels. Et l'amour qu'il porte à son père se chante en français. Lui, il parle l’anglais, qui sait au prix de quels hasards bouleversants. Mais il sourit avec
un amusement réel quand il me dit merci ou bonjour. Des histoires de vies longues et émouvantes comme des romans-fleuves remplissent la petite Saigon de leurs auras, et seuls
sans doute les divinités de l’autel les connaissent toutes.
Je l’ai déjà dit, lorsque j’ai décidé de partir vivre aux USA, c’était en pensant au Nouveau Mexique, ou peut-être l’Arizona. Du sable, des cactus, des Indiens, des rochers aux formes
étranges, dieux ocres à la force inouïe. De l’eau vénérée, une histoire cent fois mal contée par le cinéma; le fameux Arizona Sky, si bleu et parcouru en silence par des chevaux blancs qui
parfois s’emballent, faisant trembler le sol sous le foulement de leurs sabots et illuminant le monde de leur fureur brûlante.
J’avais contacté des galeries d’Art, des Bed & Breakfast et hôtels à Santa Fe et Albuquerque. On m’avait parfois répondu. Venez, on verra ce qu’on peut faire. J’avais brièvement vu ces
deux villes en mai '94 avec mon ami Creek, Chester, sa femme et son petit-fils. J’étais sous le charme. Je parle d’un vrai charme de magie, un charme digne de Morgane, de ces charmes qui vous
imposent de prendre des décisions, parce que vous pensez que c’est votre destin. Je ne connnaissais personne là-bas, sauf un ami pueblo qui voulait bien m’aider mais sur l’aide duquel je ne voulais
pas compter. Mesure à la fois raisonnable et lucide. Les pueblos font partie du décor, mais après tout, ils ne sont considérés “que” comme des Indiens.
Je suis donc partie le premier janvier 1995 pour quelques jours, histoire de me faire une meilleure idée. Le cinq au soir, j’étais invitée à Santo Domingo pueblo – hors de l’enceinte sacrée où les
non-Indiens ne peuvent rester après quatre heures – pour loger chez la soeur de cet ami, Angel. Une maison d’adobe avec un living comme un hall de gare où trônait une table de billard ! Un poste de
télévision démodé offrait dans une certaine indifférence des images neigeuses et un son étouffé. Marcus, le mari d’Angel, necachait pas son hostilité à
l’idée de m’avoir dans ses murs, mais la société pueblo est matriarcale et la maison appartenait donc à Angel. Avec sa fille Marchelle il perçait des trous dans des turquoises et coquillages pour
faire des colliers, et m’a ensuite pratiquement imposé de lui en acheter un, ce qui a vexé son beau-frère, mon ami. Ils ont d’ailleurs eu un échange de mots qui n’avaient pas une musique très
paisible… Et pourtant, son visage sombre sous la coiffure de Prince vaillant savait s’illuminer de gaieté, comme en témoignèrent plus tard les photos qu’Angel et Marchelle sortirent d’une boîte en
fer pour me présenter la famille.
Au matin du six, qui est une fête importante dans le village, Angel m’a autorisée à
prendre cette photo de la vue de sa fenêtre. Le soleil caressait la neige tombée avec une implacable détermination la veille, la faisant un peu fondre déjà, laissant un glaçage léger sur le four
rond juste en face, typique des pueblos. On avait mangé tous ensemble à l’américaine, des crêpes au sirop, du café, des saucisses avec une certaine animation, surtout quand Marcus avait franchi la
porte sans me saluer. Marchelle, sa soeur et moi sommes alors sorties et nous sommes rendues chez la mère de mon ami pour y chercher des chaises pliantes. La terre rouge s’était unie à la neige
fondante et aspirait mes chaussures, mouchetait le bas de mes jambes. Nous étions dans l’enceinte sacrée et, je le savais, sous haute surveillance des “guerriers de paix”, ces hommes qui sont
choisis pour leurs hautes qualités et appelés d’où qu’ils soient pour revenir offrir un an au village. Un an au cours duquel ils ne dormiront que 4 heures par jour, et passeront le plus clair de
leur vie sur les toits du village, surveillant ce qui s’y passe. Qui y arrive, qui en part, qui invite des blancs, qui a l’air d’avoir bu... La mère de mon ami habitait une très vieille maison
d’adobe, petite et bien isolée du froid. C’était une femme d’une incroyable beauté dans sa cinquantaine. Une tresse noire et large de 4 cm longeait son dos, et je la regardais chausser des bottes
pueblo de mouton à la pointe recourbée. Son vêtement était traditionnel, de laine noire avec des rayures mauves et jaunes, et tout son visage – splendide, le visage d’une divinité inca – refusait
ma présence. L’hostilité était palpable, au point qu’après avoir échangé quelques mots en keresan avec ses nièces – ah, cette langue qui fait kr kr kr! – nous sommes parties avec les chaises pour
regarder les danses sacrées, du moins celles que nous pouvions voir, puisque certaines danses se font loin de la vue des femmes. Peu de touristes, car les Santo Domingos sont réputés pour ne pas y
aller avec le dos de la cuiller quand un comportement les agace. Il est interdit de filmer, de photographier, de traverser la plaza par le milieu, et en fait j’ai eu si peur de faire un impair que
j’ai à peine osé regarder en m’abandonnant. “Ne regarde pas les gens dans les yeux; ne fixe pas les maisons; n’aie pas l’air curieuse…”. Tant de choses qui hélàs font partie de notre … tourisme,
que je ne savais plus que faire.
Je me souviens pourtant très bien d’une danse Navajo au cours de laquelle une rangée de jeunes filles en robes de velours sombre formaient une douce vague qui s’agitait comme l’herbe sous le vent
au son des tambours. Dans cette boue, sous ce soleil froid, c’était comme un parfum, celui des pêchers dont les Navajos étaient si amoureux et fiers. J’ai encore été invitée un autre jour au
village, chez la tante Josefina, qui fêtait la communion de son fils. Là, tout le monde me cajolait … en keresan, et je ne comprenais que la musique de leur gentillesse mais pas les mots. Mon ami
m’a ensuite conduite voir la personne qui tenait le Bed & Breakfast (gîte du passant, comme disent les Canadiens!) de Santa Fe, et dans un hôtel. Il me semblait évident qu’avec un peu
de patience je devrais trouver quelque chose à faire si je me décidais.
Je logeais à Madrid, entre Albuquerque et Santa Fe, non loin de la réserve Santo
Domingo, dans un Bed & Breakfast où on faisait un café merveilleux. Madrid, j’en ai déjà parlé, c’est une ancienne ville fantôme qui avait vécu de l’exploitation de la mine de charbon, sur la
piste des turquoises des Indiens. Une rue, et des maisons de chaque côté. Rien d’autre. Uniquement touristique, puisque chaque maison est une boutique, sauf la taverne qui attire du monde de Santa
Fe et Albuquerque, ainsi que les pueblos qui veulent s'offrir une bière, puisque l'alcool est interdit sur les réserves.
Et, seule pour la plupart du temps, j’avais pris goût à me promener sur cette route déserte, une heure dans un sens, et le retour. Des voitures s’arrêtaient fréquemment, et des conducteurs inquiets
me demandaient s’ils pouvaient m’aider, me conduire quelque part. On ne marche pas beaucoup aux USA, c’est vrai, mais en plus … la région est infestée de couguars. Heureusement, je ne le savais
pas!
Je suis donc rentrée en Europe, pour repartir vers le Nouveau Mexique en avril de la même année. Définitivement, pensais-je. J’ai d’abord logé dans un motel qui regorgeait d’Indiens. Il y en avait
partout, parce que le plus grand pow wow de l’année avait lieu, et ils arrivaient de tous les coins, même du Canada. Et on ne les entendait pas! Mais qu'il
était curieux de voir ces guerriers d'un autre temps s'engouffrer dans des pick-up trucks avec leurs compagnes et enfants. Robes de daims, mocassins, coiffes de plumes ou queue de cerfs,
gilets de porc épic, éventails d'aigle ou de dindon sauvage, un passé extraordinaire et grandiose se mouvait dans le parking de mon motel, tandis que je regardais, émerveillée, depuis ma fenêtre où
l'air conditionné gonflait les rideaux.
Ensuite je me suis retrouvée dans un autre motel, d’où j’ai donné quantité de coups de fils un peu partout, notamment dans une école de langue dont le directeur a accepté de me recevoir.
Richard. Nous nous sommes vus … 15 minutes. Et nous nous écrivons encore! Richard m’a aidée, m’a donné d’autres contacts. Grâce à lui et le tam-tam arabe (ou Indien?), des francophones m’appelaient
dans ma chambre pour bavarder, me donner des idées, me dire d’essayer ceci ou celà.
Je prospectais, prenant le bus sur la route 66 tous les matins, et parfois je me récompensais d’une visite dans Old Town, où mon rêve me retrouvait. James Stewart allait certainement passer sur un
cheval, suivi par un troupeau de longues cornes à l’haleine poussiéreuse! Une caravane de colons apeurés et pleins d’espoir allait
descendre la vieille piste… Sur la place principale, le chant des oiseaux était si perçant que l’air n’avait pas
de poids.
Je mangeais du guacamole ou des burritos à la crème sûre, et me disais, en regardant au loin les montagnes sandia: c’est ici que je vais vivre.
Dans ma solitude sereine, je faisais des photos. Sans savoir que je construisais les souvenirs de mon rêve, puisque ce n’était pas mon destin! J’ai fini par trouver un travail, par une amie de
Richard, à l’Alliance française de l’Université d’Albuquerque.
Mais encore une fois ... ce n’était pas mon destin! Mon destin était d'y aller, d'y passer ce temps, d'y comprendre ce que mon inconscient comprenait depuis longemps, mais après, il fallait en
repartir.
Des regrets? Non. Pourquoi, puisque les souvenirs ne s’usent pas…
Je suis toujours en vacances, et ne répondrai donc pas à vos gentils commentaires! Sorry...
J’aurais aimé vivre à New York pour un temps. Tout au moins… je le crois.
La première fois que j’y suis allée pourtant, j’étais réticente. Pensez-donc: j’étais en route pour le Nouveau-Mexique, la montagne Sandia, Santa Fe, les pueblos indiens, l’altitude, les chiens
de prairie, les tamales et le guacamole. Aussi New York…. Pffft! Et je n’y ai donc vu que la crasse et la course folle des passants, parce que finalement, c’est une ville qui s’apprécie … le nez
en l’air ! Mais depuis, chaque fois que je m’y rends, c’est avec la gourmandise d’un papier buvard. Je veux m’imprégner de tout.
Bien sûr, comme tout le monde ou presque, par New York j’entends l’île de Manhattan. Pour bien des gens qui y sont nés ou y habitent, gigantesque ou pas, New York ce n’est que leur quartier. Le
tabac du coin, le coiffeur, le beauty parlor, la pizzeria, les chats de rue sur les poubelles, les bouches d’incendie, le jardin potager communautaire, les châteaux d’eau sur les toits plats, les
escaliers de secours encombrés de plantes aromatiques en pots, une vue dérobée sur un des ponts, le bruit des ambulances, les clochers des églises qui rappellent l’heure de la messe, les petites
vieilles et leur toutou en manteau … Tous ces quartiers forment une mosaïque, avec des pièces déteintes et érodées, d’autres exquisement entretenues et retouchées, et puis les neuves aux couleurs
éclatantes, à l’émail lisse caressé par le soleil. Derrière toutes ces façades, les lépreuses et les grandioses, jour après jour des vies se déroulent en cris et silences. Les portes s’ouvrent et
livrent le passage à ces heureux mortels pour qui la vie à Manhattan n’est qu’un banal quotidien, une vie normale.
Et il est vrai que lorsque je vivais à Bruxelles, les ors de la Grand Place et la beauté des poissons figés dans la glace pilée des restaurants de la petite rue des bouchers … c’était le régal de
mes yeux qui pourtant s’y étaient un peu habitués. Et j’ai fini par me sentir chez moi à Aix-en-Provence ou Turin ou Trieste, et à en accepter les beautés quotidiennes sans plus m’en
émerveiller.
Manhattan, c‘est aussi un échantillon de chaque partie du monde presque aussi vrai que cet ailleurs dont ils apportent l’écho. Oui, à Little Italy on parle un italien démodé et souvent avec un
accent. Et c’est une remarque que l’on peut faire à tous les groupes ethniques qui se rencontrent sur cette île fabuleuse. Mais c’est là qu’il faut aller si on veut une pizza come Dio
commanda, et non pas au New Jersey où se sont repliés les Italo-Américains à la recherche deplus d’espace et de jardins après les appartements
parfumés au sugo di carne de Broccolino. Ils se sont mis ici à faire une fausse cuisine italienne surchargée de tout et délestée du principal: les bons ingrédients. Car ce qu’on
trouve à Manhattan est introuvable à 20 minutes de voiture.
L’obscurité s’abat tôt dans les rues, à cause de la hauteur vertigineuse des skyscrapers,et on est déjà à l’ombre depuis longtemps que le soleil
surchauffe encore les vitres au sommet des immeubles, baignant de joie les jardins suspendus, soulignant avec malice les gargouilles ou colombages Tudor tout en haut des buildings. C’est pourquoi
c’est aussi le nez en l’air qu’il faut s’y promener !
Et lorsque je reviens dans le New Jersey par le parkway, et que sur la gauche j’ai la vue de l’audacieuse découpe des tours sombres sur le ciel indigo, mouchetées de lumières multicolores, mon
coeur s’emplit de bonheur. C’est d’une grâce qui laisse le souffle court….
Lorsque cet article paraîtra, je serai en vacances. Soyez donc indulgents, car je ne répondrai pas à vos commentaires - qui restent les bienvenus!
La fête bat son plein. Aux murs de la modeste pièce remplie d’invités, une bannière étoilée de vinyl
proclame Welcome Home, Billy ! Billy a son béret et son uniforme de marine et prend l’air sur le balcon, sans doute un peu fatigué du
tintamarre et de cette sensation de familiarité, de chez soi qui l’a envahi dès sa descente du bus. C’est qu’il revient d’Irak, Billy, pour une petite permission qui lui rend le goût de ce pour
quoi il se bat. À ses côtés son père, un Billy plus âgé, épaissi, usé par une honnête vie de dur travail – il doit être fermier, ou chauffeur de camion – regarde ce fils avec un respect timide.
Détournant les yeux vers la nuit et ses étoiles, il rompt le silence et marmonne « tu as changé ! » Billy, arraché à sa rêverie, le regarde surpris et demande « j’ai
changé ? Comment ça ? » Leurs yeux se croisent enfin. « Quand tu es descendu du bus, tu m’as tendu la main …et tu m’as regardé dans les yeux ! » Les pupilles de Billy Sr sont
humides, et Billy Jr sourit paisiblement dans le noir …
Ailleurs, un jeune noir, assis à la table de cuisine en face de sa mère, une femme que l’on devine parent unique de ce fils au seuil de sa vie adulte. « M’man, j’ai une idée pour payer mon
collège ! » Mais elle, une belle femme à la beauté un peu fanée par une longue vie de soucis solitaires, sourit d’un air désabusé en agitant la tête. « Ah ça ! Et c’est quoi
ton idée, fils ? » « Si je rentre à l’armée… » Elle se contracte, son sourire se fronce en refus muet, mais il continue « je peux demander d’être dans la réserve, je
ne devrai peut-être même jamais aller en Iraq. Mais l’armée m’offrira une formation professionnelle, et j’aurai droit à aller au collège après ! » Elle s’est un peu détendue lorsqu’elle
a entendu « réserve » et l’a écouté jusqu’au bout. Elle doute encore, pourtant. « Oui, mais leur formation professionnelle, c’est valable ? » « M’man,c’est l’armée ! » Cette affirmation solennelle la rassure alors tout à fait. Son grand garçon vient de lui enlever un souci, des heures de travail supplémentaire à l’horizon, un emprunt à la
banque. Elle sourit et le regarde avec fierté.
Ce qui précède est la description de deux spots publicitaires télévisés que l’armée diffusait abondamment pour recruter des volontaires pendant les années Bush. Dans beaucoup de quartiers à taux
de chômage élevé, ou même dans les écoles de ces mêmes quartiers, on installait des bureaux de recrutement. Un poster où le visage bronzé d’un militaire rasé de frais se détachait sur les rayures
et étoiles flottant au vent de la liberté présentait une armée aux accents de colonie de vacances un peu musclée pour adultes. Et on insistait beaucoup sur le droit au collège après le service.
Le collège est un grand souci pour les parents, il y a des plans d’épargne en place dès la naissance de l’enfant quand les parents peuvent se le permettre, car pour un collège médiocre les frais
restent d’un minerval moyen de $15.000/an en ce moment. On a donc alors créé et soigné l’image du soldat nouveau : soucieux de son avenir et de celui des siens, patriote et … sexy.
« Army Wives », feuilleton très populaire, montrait des soldats athlétiques mais tendres, des passions torrides sous le drapeau, des épouses manucurées avec une chevelure à rendre la
Vénus de Botticelli pâle d’envie – encore plus pâle, devrais-je dire, car elle n’est pas très bronzée, c’est vrai ! – avec, en fond, cette notion de défendre la démocratie et la
justice.
Le 23 mars 2003, Lori Piestewa (Kocha-Hon-Mana), une jeune Hopi de 24 ans, a été la première victime de ce carnage dont on ne compte plus jamais les victimes des deux bords …
Millie aime sa promenade dominicale dans les bois. Et nous sommes dans un endroit entouré de forêts splendides et mystérieuses. De
grandiose sérénité. Même les petits meurtres quotidiens s’y font sans grand tapage, dans une fatalité acceptée par la victime, et le triomphe cent fois remis en question du prédateur. Parfois une
carcasse de putois, quelques plumes de dindons malmenées ou le crâne blanchi d’un petit rongeur sur le chemin nous rappelle que ces bois abritent une vie intense, violente et déterminée. Et puis
la splendeur passagère d’une jonquille isolée poussant sur les feuilles mortes, ou d’un tapis de pervenches, parle de douce beauté.
Un de nos endroits favoris récemment est un lieu appelé Oakdale, dans les Watchung Mountains, ces « grandes collines » comme les avaient baptisées les Lenapes. La riche rivière Rahway y scintille depuis le souvenir des temps, alimentant
au passage le réservoir de la ville d’Orange. Il est interdit de s’en approcher. Surtout interdit de se faire surprendre, car Millie ne sait pas lire les panneaux et adore aller du côté opposé à
la route, le long de la berge bordée de pin, frangée de fleurs et plantes sauvages. Que de fumets voluptueux ! Quelle paix aussi, si ce n’est le glissement furtif d’un poisson ou d’une
tortue d’eau.
Au bord de ce grand réservoir, une maison fantôme. Celle d’un riche fermier d’autrefois
puisque l'imposante grange existe encore à quinze mètres. Une belle maison de bois, solitairement plantée entre la route et l’eau, ses terres et sa mémoire noyées dans le réservoir. Le
recouvrement latéral a commencé à tomber, le toit est recouvert de mousse, comme revenant à la nature.
Cent ans plus tôt, ou peut-être quatre-vingt, une famille disait « c’est chez nous ». On dormait sans crainte dans les
chambres hautes et étroites, on faisait geindre les escaliers. Des galopades d’enfants et des pas bien las arrachaient son chant au plancher peint de clair. Des photos de mariage et des potiches
venues d’Allemagne ou d’Angleterre paradaient dans le salon, parlant du passé de la famille, expliquant le goût du thé, ou des yeux clairs et un nom à consonance allemande. Un grand-père
s’occupait du potager, protégé par un chapeau de paille déchiré dont il ne voulait se séparer. Il caressait tendrement les plants de petits pois et les tomates mûrissantes. Des enfants partaient
chaque matin, peut-être à pied, vers l’école de Milburn. En hiver ils emportaient, avec leur belle tranche de pain au jambon, une paire
de chaussettes sèches et des pantoufles, pour oublier la neige qui leur mouillait les galoches et le bas des pantalons. On recevait de la visite, parfois. Des parents de la ville, ou des voisins
qui vivaient à 20 minutes de la ferme. L’odeur de la tarte aux airelles ou du pudding indien faisait jubiler les enfants et sourire la mère. Peut-être quelqu’un de la famille travaillait-il au
moulin à papier, aujour’dhui devenu le célèbre Papermill Play House.
Les chaudes journées d’été, un chien sans race restait assis sur le porche, haletant à l’ombre, guettant paresseusement le vol des
canards et le passage des opossums. Du linge séchait dehors, et l’odeur du vent captif restait dans ses fibres, pour en sortir avec fraîcheur quand on le repasserait avec de lourds fers en fonte
qu’on sortait du poêle à charbon. Les couvre-lits de patchwork pendaient aux fenêtres des chambres le matin. Une femme battait les tapis en chantant une vieille comptine dans une langue venue
d’ailleurs, s’enveloppant d’un nuage de poussière. Dans les roseaux le long de la Rahway, de petits oiseaux nichaient et vibraient de joie. L’homme labourait son champ avec un cheval aussi rond
que ceux de Paolo Uccello. On maudissait les coyotes et renards qui faisaient des ravages dans le clapier à lapins et le poulailler, et parfois même il fallait effrayer les ours en tapant des
couvercles de casseroles les uns contre les autres.
Mais chaque fois que l’on refermait la porte de la maison sur le soir, la quiète beauté de l’éclairage au pétrole disait « paix,
c’est chez nous… » Le cœur de la famille pulsait d’un bel ensemble à l’abri de cette grande maison fantôme d’aujourd’hui.
Petit à petit, elle s’effondre, son squelette apparaît. On la laisse mourir de sa « belle mort ». Sous les eaux du réservoir
retentit la voix du père qui péchait avec son fils sur le banc de la rivière éternelle. Mais il suffit de la regarder, cette maison, pour que de ses murs s’élève le son du bonheur de ces jours
enfuis.
Avec les beaux jours (qui se font encore attendre dans mon coin du New Jersey…) les hirondelles n’apportent pas seulement le printemps mais
aussi les Indiens. Pas assez pour mon goût, mais j’en ai vus quelques-uns quand même… Pow Wow Highway. Nomades splendides qui vont se déplacer d’État en État, souvent avec une pointe jusqu’au
Canada, passant parfois de nombreux mois sur les routes, gagnant ça et là une compétition de danse, de tambour, ou de costume. Au gré des caprices du ciel, ils s’exhiberont à couvert dans des
salles de sports d’écoles, ou au dehors. Des vols de faucons, immanquablement, tournoieront dans le ciel au-dessus de la fête, mus par une mémoire qui n’est pas la leur mais qui leur parle de
campements, de chants, de tambours, de restes de carcasses à nettoyer.
Rien ne peut expliquer l’ambiance d’un pow wow – prononcer pauw wauw - si on n’en a pas vu. On est surpris par le calme et la douceur de ces
Indiens. Les enfants ne crient pas, ne courent pas partout, ne font pas de terrifiantes colères. On ne rit pas fort. Un respect naturel est de rigueur, respect auquel même les spectateurs blancs
se soumettent, intimidés.
Ceux qui bénéficient d’un temps clément sont les mieux réussis, parce que le son des tambours n’y rebondit pas sur des murs nus, mais s’élance
au contraire dans la beauté du monde, sans que rien ne le retienne. Les odeurs de pain indien frit (fried bread), ragoût d’élan, tacos, riz sauvage avec bison se rencontrent avec bonheur.
Certains spectateurs apportent leur chaise pliante, mais il y a toujours, autour du cercle de danse, des bottes de pailles, principalement réservées aux Indiens. Rien que d’être là, engénéraldans une immense prairie prêtée par un fermier, c’est toute la
volupté d’une belle journée au soleil, à la campagne, destinée au simple plaisir des sens.
Le maître des cérémonies fait appliquer le protocole, assez strict.
Le cercle de danse est sacré, et on ne peut y entrer que si convié (en général à la fin de la journée, tout le monde est convié à danser en
cercle. Et bien que peu de blancs arrivent à reproduire le pas des Indiens, ceux-ci ne regardent pas leurs pieds en gloussant mais les accueillent avec dignité ). Si une plume s’enfuit d’un des
costumes, il est interdit de la ramasser : elle représente l’esprit d’un guerrier tombé en guerre quelque part dans le monde, et seul le maître de cérémonie peut la récupérer avec les
prières nécessaires. Par guerrier mort en guerre, on parle maintenant ceux qui sont morts en Irak, Afghanistan ou autre champ de bataille moderne! Il est aussi interdit de toucher les
somptueux costumes des Indiens : certains éléments en sont anciens, transmis par héritage, et chaque partie a une signification bien précise. Et, sauf pendant les danses, il est poli de demander
la permission avant de prendre une photo.
Si un Indien vous offre de la nourriture, il est poli de l’accepter, c’est considéré comme un grand honneur.
Pas d’alcool, pas de drogues d’aucune sorte.
Les danseurs portent des numéros : pendant qu’ils dansent, des juges les observent. Le costume, les pas, la grâce… Il ne s’agit pas de sauter
n’importe comment, les pas sont en fait tout le contraire de sauter et surtout, il faut suivre le tambour et la voix du leader. Démarrer à leur signal. Et cesser de danser exactement en même
temps que le tambour s’arrête, sans trébucher ni rebondir. Pour nos oreilles profanes, c’est un mystère. Pour les leurs, le rythme du tambour s’accélère un peu avant la fin, c’est le signal qu’il
ne faut pas rater. Le tambour a deux rythmes: le simple représente le battement du coeur de la Mère Terre. Le double, celui des humains. Et oui, quand on est là… on les sent battre ensemble, ces
deux coeurs, et le nôtre suit celui de la Mère Terre: boum-boum - boum ! – boum-boum – boum !
Toute la beauté de traditions qui ne meurent pas s’offre à nous, avec une symbolique qui souvent nous échappe mais nous séduit. Les hommes
s’exhibent surtout dans trois types de danses: la danse traditionnelle, pour laquelle ils ont le visage peint – une splendeur! – des plumes
d’aigle dans la chevelure,
des grelots aux chevilles, des mocassins perlés, un
bouclier, un bâton de danse et – ou - une arme. Leur danse mime une traque de gibier ou d’ennemi. C'est une exhibition majestueuse, sans aucune sauvagerie ou violence, mais pleine de
force.
La fancy dance, qui vient d’Oklahoma, est moderne. Le costume en est très coloré, compliqué et
encombrant, avec une coiffe de plumes d’aigle ou de poils de cerf, un tablier, les chevilles
enroulées dans de la peau de mouton, des brassards, et deux “bustles”, sortes de queues de dindon déployées à l’arrière, avec des plumes et de longs rubans. Ils portent deux bâtons
de danse ornés de plumes. Lorsqu’ils dansent, l’effet est flamboyant, à cause de ces longs rubans qui strillent l’air autour d’eux.
Et puis il y a le grass dancer. Une danse qui vient des Indiens des plaines, ces plaines aux grandes
herbes qu’il fallait jadis applatir pour préparer un nouveau camp. Les grass dancers alors tournaient pour plier l’herbe, sans chercher à la casser. Leur esprit se fondait avec celui de la
prairie, et ils devenaient l’herbe qui se courbe, qui se soumet. Leur danse est presque mystique, emplie de tendresse et d’union avec les brins sauvages avec lesquels ils s’identifient. Leur
costume est en général vert ou orange – la couleur de la prairie -, avec de longues franges et rubans rappelant les hautes herbes et graminées à coucher au sol, et ils ont aussi la coiffe en
plumes d’aigle, les grelots aux chevilles, et les mocassins perlés.
Les femmes ont également leurs chants et danses. La danse traditionnelle la plus ancienne est celle dite
des buckskin ladies. Elles portent de splendides robes
de cerf brodées de perles ou de dents de cerfs, à longues franges, des jambières et mocasins brodés de perles – souvent très anciens – et une plume d’aigle dans les
cheveux.
Mais des robes de tissu sont acceptées aussi, elles sont alors brodées de fleurs dans le style du travail des Nez-Percés, ou même des tenues
Navajo, avec les belle jupes de velours qui ondulent comme le vent dans les mesas, le collier de turquoise et argent dit à motif fleur de courge. Elles circulent en cercle d’un pas lent et bien
défini, la plante du pied se posant à plat et marquant un temps d’arrêt pendant que le genou se plie avec souplesse, avant de soulever l’autre pied. Sur un bras replié elles portent un châle à
longues franges, et un éventail dans l’autre main. C’est délicat et élégant, et témoigne aussi d’une discipline innée.
Et puis il y a la rapide danse du châle, belle comme le vol d’un colibri. Elle vient des tribus du
nord, et est souvent associée à des rituels de guérison. Les pas sont
compliqués et rapides,
se croissant et rebondissant haut, pour s’arrêter pile en même temps que le battement du tambour. Parfois leur robe comporte plusieurs rangs de cônes métalliques brodés, qui produisent un
plaisant écho de hochet, et elles déploient leur châle comme des ailes. Elles ont une ceinture, une plume dans les cheveux et l’éventail, ainsi que les jambières et mocassins perlés. Et que j’ai
mal pour elles quand une pluie sournoise a laissé de la boue sour leurs petits pieds agiles et nerveux, en pensant à ces splendides reliques qu’il leur
faudra recoudre, re-nettoyer avec amour pour la prochaine journée!
Bien souvent, des enfants participent à leur leur premier pow wowavec un grand sérieux - ils savent
que c'est sacré, ce qu'ils font... ce n'est pas du folklore! . Ils reçoivent aussi des prix.
On voit aussi l’apparition, depuis quelques années, des hoop dancers, hommes ou femmes. La danse est
acrobatique, et se fait avec des grands cerceaux.
Mais il y a encore les conteurs, les joueurs de flûte, les montreurs d’aigles, hiboux ou faucons. On raconte aux enfants des legendes indiennes,
et ils découvrent pourquoi le bob cat n’a pas de queue, ou pourquoi la moufette a une ligne blanche sur le dos. Ou, comme en 2002, alors que Rick Bid
Chopper, un Cherokee souriant et herculéen – il était lutteur professionel il y a plusieurs années – était le maître de cérémonie au pow wow donné sur les terres des fermes Matarazzo.
Il nous a raconté l’histoire de son petit chien, un chiot qui avait le crâne ouvert et qu’il couvait comme son âme. Ce chiot n’était qu’un chiot comme les autres jusqu’au jour où il avait voulu
traverser la route, et s’était fait écraser dans un hurlement d’angoisse. Rick avait bondi, pour le trouver mort, ce trop petit animal qui n’avait pas encore vécu, pas grandi… Ce petit imprudent
qui n’avait eu qu’une audace dans sa vie, la dernière, et qui gisait la tête ouverte. Alors Rick avait demandé au Créateur de le sauver, de lui donner une autre chance. Et le petit chien avait
bougé. C’était le cadeau que le Créateur faisait à Rick: un petit roquet sans race et imprudent, mais qui avait mérité ce miracle, tout simplement parce que quelqu’un lui donnait de l’importance.
Et il était là, dans les bras du gigantesque Rick, la tête pas encore resoudée, mais bien vivant, et vénéré comme un trésor.
Pour nous, un spectacle enchanteur. Pour eux, la joie de se sentir beaux, unis, forts, et de se plonger dans leurs traditions en
grandes pompes. Un concours aussi, une occasion de gagner $100, $200 ou $500, ou d’avoir bien vendu leurs objets artisanaux ou repas indiens, leur permettant de rester sur le Pow Wow
Highway.
Ma première occupation ici a été, comme en Italie, de donner des cours de
français comme seconde langue dans une école. Mais, contrairement à la méticulosité qu’on mettait en Italie à n’avoir que des enseignants de langue maternelle, ici c’est le royaume de
l’à-peu-près. La personne qui m’a reçue en français – avec un accent déroutant – m’a annoncé avec applomb que, dans cette école, on donnait même cours à des enfants de … trois
heures ! Une précocité troublante, vraiment! Et elle avait fait, toute seule comme une grande, une traduction commerciale où le mot self-adhesive était devenu self-collant. J’ai
d’ailleurs, quelques années plus tard, dû taper des exercices de français pour une autre école, et plusieurs phrases n’avaient aucun sens. Je ne savais même pas les corriger, n’ayant aucune idée
de ce qu’on avait voulu dire. On ne s’étonnera pas que les Américains, après un tel traitement, soient persuadés que le français est un mystère impénétrable. Et que, les accents n’ayant aucun
sens pour eux, on trouve des restaurants aux noms étranges tels le Cafe panaché. Ou encore … la chaîne de magasins d’articles pour animaux joliment nommée: Le pet
pourri. Oui, ils savent ce qu’un pot pourri est et ils ont la même coquetterie que nous avons, qui est de faire américain ou anglais chez nous, et français ou italien ici.
Ce premier travail donc était mal payé, mal géré, peu sérieux et terriblement frustrant, aussi j’ai cherché à suppléer (avec des projets d’abandon, je l’avoue).
Et c’est alors que j’ai pénétré dans le domaine du cercueil blanc. En effet, je suis devenue « coat lady » dans un élégant restaurant.... Le manager, Palermitain, se faisait passer pour un Florentin parce que, pensait-il, ça lui donnait une patine de culture, mais son
accent massacrait le nom du restaurant – alors différent de celui qu'il porte aujourd'hui – au téléphone, claironnant à son interlocuteur un : Le cerceuil blanc, bonsoir !
Il était d’ailleurs aussi renommé pour la façon dont il prononçait pommes de terres au four : bakede potèto.
Ce restaurant est une ancienne belle maison de briques, dont hélàs les jardins grandioses sont devenus de tristes parkings disproportionnés, ce qui ne gêne personne ici. Elle a été construite en
1737 par la famille Terhune, famille que l’on croit d’origine française huguenote et qui aurait quitté la France aux environs de 1500 pour des raisons religieuses, faisant alors souche en
Hollande et y devenant les ter Hune. En 1637 les premiers Terhune sont arrivés à New Netherlands (New York) par le Calmar Sleutel, et ce n’est que 100 ans plus tard que la maison
dont je parle a été construite à l’intention d’un jeune couple de la famille qui se mariait.
La structure d’origine était une maison de pierre faite sur le modèle hollandais avec un escalier donnant accès à l’étage vers le grenier et les chambres, et un cellier séparé (qui est
actuellement le bar). Les murs de brique avaient 61 cm d’épaisseur, et le mortier était composé de boue, poils de cochons, coquillages et pierraille. Les poutres principales étaient de pin. De
rénovations en rénovations, elle s’est agrandie et est devenue un restaurant. Le résultat était alors des salles trop grandes – les petites n’étant ouvertes qu’à l’occasion – qui restaient
glaciales malgré le faux feu de bois qui ne crépitait pas et n’abritait que des flammes bleues anémiques dues au gaz. A l’étage, il y avait un fantôme, que je n’ai jamais vu mais on en parlait
beaucoup. L’entrée était un large et long couloir à la gauche duquel une grande penderie et un comptoir étaient, pendant la mauvaise saison, le domaine de la « coat lady », madame
manteaux. Ce qui fut ma fonction pendant deux ou trois mois de cet hiver.
Les clients me tendaient leurs pardessus, et parfois aussi leurs bottes et parapluies, je leur donnais un ticket, et en principe, lorsqu’ils repartaient, je recevais un pourboire (une moyenne
d’un dollar par manteau) pour être restée assise dans le placard pendant qu’ils se délectaient. Maintenant, comme partout dans le monde, tous les trucs sont permis : certains font semblant
d’oublier parce qu’ils sont captivés par une conversation profonde qu’ils ont au sujet de la neige qu’on annonce pour le lendemain, d’autres soutiennent qu’ils ont trop froid et qu’ils garderont
leur manteau pour manger (et s’ils allaient dans la grande salle au feu agonisant dans la cheminée, il m’était difficile de leur donner tort…), ou d’autres avaient même un savoir-faire inquiétant
dans l’arnaque de la madame manteaux, comme ce grand seigneur (ou saigneur ?) qui, avec un petit clin d’œil entendu
ne-regardez-pas-tout-de-suite-pour-ne-pas-vous-confondre-en-remerciements m’a enfoncé dans la main un billet plié en quatre, après que les invités de la petite fête qu’il avait organisée
pour son anniversaire aient récupéré leur cinquantaine de manteaux. Je l’avais entendu intervenir d’un non-non-non c’est pour moi lorsqu’un de ses amis avait voulu me donner quelque chose
pour son manteau et donc n’avais pas du tout imaginé que ce goujat me mettait un billet d’un dollar, oui, UN dollar, dans la main ! Ou ceux qui demandaient leur manteau pour aller fumer une
cigarette dehors… et ne revenaient jamais ! Les ruses étaient variées et intéressantes. Maintenant, des jours comme Noël ou Nouvel-An, je pouvais facilement me faire $300 à $500 si
les radins n'étaient pas de sortie.
J’ai fait très peu d’argent, mais je me suis amusée quand même, car ce restaurant n’a tenu le coup que 5 mois, et j’ai pratiquement connu son ouverture et sa mort annoncée. Le Florentin
méprisait toute son équipe, et circulait d’un air pompeux, la lèvre inférieure boudeuse, passant le doigt sur les commodes, replaçant un couvert ici et le bord d’une nappe par là, se plaignant à
haute voix de ce qu’on ne trouvait plus de personnel qualifié. Il est vrai que personne n’était qualifié, comme c’est souvent le cas dans les restaurants ici. L’assistant du chef en cuisine était
Tommy, un maçon du Queens qui avait perdu sa place. Paula, une ravissante Bolivienne, avait fui la Bolivie pour vivre l’amour de sa vie et n’avait pas terminé ses études. Et Zia, un Iranien
maussade qui avait été enseignant et dont le rêve était d’acheter une station service. Des Indiens du Salvador aux cuisines – sans papiers – , qui ne comprenaient que poubelle et eau
de javel. Mais comme il n’y a pas de paye pour les serveurs et qu’ils ne vivent que sur les pourboires, on ne s’attend pas à avoir les premiers de classe de l’école d’hôtellerie non plus.
Tout le monde détestait le manager florentin, sauf Tony, un serveur arabe qui lui se faisait passer pour un Italien. Deux imposteurs … Tony lui répétait tout ce qui se disait contre lui,
et comme tout le monde le savait, c’était à qui dirait les choses les plus embarrassantes à savoir sans qu’il puisse dire qu’il en avait eu vent, sous peine de trahir son espion.
Tony était surnommé par d’anciens collègues qui l’avaient connu lorsqu’il sévissait dans d’autres restaurants « Tony le fou ». Un jour qu’une cliente lui demandait, la bouche
pincée, un couteau à steak, il lui en a apporté un en soulignant avec emphase « c’est le couteau d’O.J. Simpson ! Ha-ha-ha-ha ! » Il lançait des œillades enflammées aux
clientes qui semblaient seules, persuadé que son charme « latin » était un élixir d’amour. Malgré les plaintes, le manager le gardait, lui son unique œil et oreille du roi. Et le
choyait comme un vrai favori, lui donnant les meilleures stations à servir, le laissant escamoter les pourboires qu’on laissait pour les autres sur la table – même les miens, mes rares petits
pourboires qui disparaissaient dans la quatrième dimension à chacun de ses passages. On s’en vengeait en l’appelant Petty, chouchou. Et lui se vengeait sur les Indiens qui ne comprenaient rien de
toute façon.
C’est ainsi qu’un jour, entrant dans la cuisine, une grande cuisine toujours très animée par des chamailleries, des chutes de casseroles et ustensiles, jurons dans toutes les langues, j’ai
surpris Tony qui hurlait, la face déformée comme celle d’une gargouille, nez contre nez avec Oscar, un des Salvadoriens, qui le regardait avec un sourire interrogateur. Je ne sais plus quelle
boulette il avait pu faire, mais Tony le baptisait de tous les qualificatifs les plus horribles qu’il connaissait, et je me suis interposée en lui sortant ma panoplie personnelle de vilains mots,
lui rappelant au passage qu’Oscar avait le droit à l’erreur sans avoir à subir cette éruption volcanique. Et bien sûr, sa fureur s’est retournée sur moi, qui ai été décorée du grade de Belgian
bitch. Plus une litanie assez intéressante qui a été interrompue par l’apparition d’Antonio et Julio, deux autres Salvadoriens, armés de longs couteaux de cuisine, ce qui eut pour effet de clouer
le bec de notre vitupérant Tony. Le lendemain, le chef m’a appelée à la cuisine, et m’a tendu un repas somptueux fait spécialement pour moi, et me disant «avec mes compliments pour la Belgian
bitch ! »
Bien sûr… cette ambiance de soute à charbon a continué d’évoluer avec les plaintes des clients, le laisser aller, l'évidence de plus en plus affirmée que les jours du restaurant étaient comptés,
et le manager qui devait se mordre les doigts d'avoir un jour dit au propriétaire du restaurant que même un imbécile était capable de faire marcher n’importe quel établissement,
car il se retrouvait à la tête d’une équipe qui, faute de direction, tournait à la bande de forçats. La cuisine se trouvait en face de mon petit vestiaire, de l’autre côté du couloir, et parfois,
alors qu’ils me confiaient fourrures et chapeaux, les clients sursautaient en entendant le bruit bien peu distingué d’objets lancés contre les murs, et de voix clamant haut et fort ce que ce
@$%^$ ! de manager pouvait faire de ses ordres. Des serveurs ou serveuses intérimaires engagés pour une soirée spéciale s’en allaient en plein milieu de leur service après avoir été insultés
ou volés par Tony, laissant le marasme derrière eux. Des clients s’esquivaient sans payer.
Dans l’espoir de sauver la situation désormais plus que désespérée, le manager a alors engagé un orchestre, dont les violons n’arrivaient pas à
couvrir les échos de ce qui se passait dans le ventre de la bête. Des serveuses en larmes apportaient leurs plateaux gigantesques, le chef s’en allait en jetant son tablier dans le couloir, seul
Tony souriait, sans doute lui avait-on promis le poste de chef de salle quand les choses auraient vraiment démarré. Paula enceinte ne fichait plus rien, le barman se mettait à boire. Et, comme
sur le Titanic, l’orchestre continuait de jouer.
Un matin, sans aucun avertissement, le personnel de cuisine est arrivé, et c’était… fermé ! Seul restait le fantôme de l’étage. Deux ou trois ans plus tard, un nouveau propriétaire a
racheté, et touchons du bois (les poutres de pin par exemple), il est toujours là.
Parmi les choses que j’aime dans ce coin du monde, il y a … les maisons !
Enfin… les belles maisons ! Car pour être honnête, il y en a une multitude de moches, voire affreuses. Dans la fabrication bon marché, il n’y a aucun style, aucune harmonie
architecturale. On marie les matériaux sans goût (grosses pierres irrégulières au rez-de-chaussée et planches fluettes aux étages, entrées de style Tudor ou Nouvelle Orléans devant une
sorte de minable pavillon préfabriqué - et on a de la chance si on échappe aux lions de pierre portant un bouclier au début d’une « allée » longue de cinq mètres et large de
trois…- ) et les ajoutes ou annexes rattachées au fil des ans sont souvent faites sans aucun souci de les fondre dans le reste et de donner une impression d’équilibre à l’ensemble.
Pour des raisons de terrain plus long que large il n’est pas rare de voir une maison dont le côté fait face à la rue, ce qui lui donne l’air d’un train ou d’une roulotte mal garé. Le manque
d’appuis de fenêtres donne un aspect plat et fragile, ce qui correspond à la réalité. A l’intérieur, si on regarde attentivement, des multitudes de petits défauts : angles pas
droits, murs irréguliers, plafonds légèrement ondulants.
La maison où je vis est de style « cape
Cod », soit, en principe, une maison de bois d’un seul niveau, avec un premier étage mansardé. Une porte au milieu, donnant directement accès àla
pièce principale, une fenêtre de chaque côté. Ou, comme c’est le cas pour la nôtre, les deux fenêtres se trouvent du même côté de la porte. Un petit format.
Le lotissement a été défriché entre deux collines en 1952, pour faire des habitations à prix modeste pour les vétérans de la guerre de Corée. A l’époque, elles coûtaient $9.000 ! Une petite
cuisine, un living convenable, une petite salle de bain, deux chambres. Un minuscule recoin près de la cuisine pour la chaudière, la machine à laver et le séchoir. Pas de cave, pas de garage, et
l’étage mansardé n’était pas habitable : le seul voisin d’origine qui habite encore la maison où il a grandi nous a expliqué qu’il y avait les poutres maîtresses, et un léger recouvrement
qui servait de plafond au rez-de-chaussée. On s’y déplaçait en équilibre sur les poutres.
Une pelouse à l’avant et autour, avec un grand chêne rouge ou un érable en bordure de route, pas de trottoirs. Un terrain à l’arrière. De notre côté de la rue, il s'enfonce dans la colline
boisée.
Bien sûr, d’année en année, ces maisons ont changé. Le bois a, et c’est bien dommage, fréquemment été remplacé par … du vinyl imitation bois, et les volets par des imitations de volets. Bien
souvent on a agrandi la cuisine à l’aide d’une annexe. Et on a ajouté ce qu’on appelle une « sun room » ou, plus sophistiqué : Florida room, une pièce donnant vers l’arrière, très
lumineuse, sans chauffage, qui permet de profiter du soleil jusque tard dans la saison. L’étage supérieur a fini par avoir son plancher et son linoléum, remplacé avec le temps par de la moquette ou
du parquet flottant. Parfois une seconde salle de bains. Une troisième chambre. Des pièces surélevées. Des garages ont fait leur apparition, mais ils sont peu employés sinon comme remise. D’autres
voisins nous ont dit avoir acheté leur maison il y a 37 ans, pour la somme de $30.000. Aujourd’hui on en est à plus de 10 fois cette somme. Pour les critères américains, ce sont des
maisons dites « for starters », pour ceux qui achètent leur première maison, n’ont pas d’enfants ou un seul. En effet, une loi au New Jersey exige que les enfants de sexe différents aient
chacun leur chambre, même lorsqu’ils sont petits.
Je n’avouerai jamais que j’ai dormi dans une chambre que je partageais avec mon frère pendant des années, sans quoi on soupçonnera mes parents d’une dépravation satanique…
Pour nous deux - et les cinq chats et la petite chienne si jolie et si timide - , c’est l’idéal comme dimensions. Notre maison n’est pas particulièrement jolie, mais au moins elle n’a pas trop
souffert de liftings disgracieux, si ce n’est le vinyl et les faux volets. Nous y avons fait pas mal de travaux, et nous y sentons bien, chez nous. Mais bien sûr… ça reste une
maisontout compte fait assez quelconque.
Mais il ne faut pas aller loin pour se rendre compte que les grosses fortunes n'ont pas disparu, et qu'il y a aussi des quartiers avec des maisons de rêve !
Il y a aussi, soyons justes, des
maisons de rêve qui, tout simplement, ont eu la chance d’appartenir à la même famille depuis des générations, et ne signifient pas forcément « argent » mais … racines. Comme celles-ci qui
se trouvent dans le centre historique de Bloomfield.
Rien de majestueux, mais toute la classe de beaux matériaux, de savoir-faire, d’amour des belles formes. Là, on a de la vraie brique (et pas un recouvrement de quelques millimètres de brique…), du
vrai bois – souvent du cèdre – des vraies tuiles.
Et puis, il y a les majestueuses! Une ligne merveilleuse, paisible. Des jardins sans haies, avec de grands rhododendrons et des azalées multicolores en belle saison. Rien de tape à l’œil,
juste une sobre élégance.
Celles-ci ne sont pas encore ce qu'il y a de plus majestueux, elles se trouvent sur une large - très large - avenue boisée dans une ville dont rien que le nom indique que vous n'êtes pas "sans
les moyens". Il est interdit, dans cette ville, de diviser une maison en appartements, ou de louer une chambre. Plus loin, en hauteur, il y a des "mansions", des châteaux, qu'on ne voit que de loin
depuis l'avenue, et dont certains appartiennent, dit-on, à des membres de familles royales européennes. S’il y a des lions à l’entrée, ils protègent une large allée qui s’en va en courbes
gracieuses entre cèdres, chênes et tilleuls vers une demeure d’une ancienneté respectable et aux dimensions dignes de « grandes familles ». Mais il me faudrait un fameux télé-objectif
pour faire une photo valable, et il faudra vous contenter de ceci!
Il y a bien des choses que je n'aime pas sur cette partie du continent américain,
mais après tout, ce qui m'a fait y venir, c'était l'envie de toucher du doigt la réalité de ce que je savais des Indiens, ou croyais en savoir. Et jamais je n'avais entendu parler des
Lenni-Lenapes. Mais voilà que, partant pour le Nouveau-Mexique et la découverte des Pueblos, le destin m'a détournée vers le New Jersey et les Lenni-Lenapes. Oui, il est difficile de rencontrer un
charmant mari potentiel dans le New Jersey et de continuer son périple dans le Nouveau Mexique! Et c'est ainsi que je vis sur ce qui fut le territoire des Lenni-Lenapes, et les arbres centenaires
qui me font de l'ombre leur en ont sans doute parfois fait aussi. Et la faune qui me ravit la vue est la descendante de celle qui a échappé à leurs flèches et pièges....
La beauté de ce "pays" me transperce. Comment ne pas sentir un chant muet s'élever du plus profond de nous devant le fameux "Arizona sky"? Un ciel sans rien pour l'arrêter. Et la
terre rouge de l'Oklahoma, celle-là même vue cent fois dans les westerns? Et la paisible majesté des bisons sauvages, des vaches à longues cornes... les collines émeraudes du New Hampshire ou
le mont Washington aussi pelé et venteux que le mont ventoux, parcouru par de gigantesques élans, maîtres des lieux. Et même mon petit New Jersey surpeuplé, surnommé "The Garden State". Nous qui,
en Europe, nous languissons après les "espaces verts", ici ils abondent. La Nouvelle Angleterre n'est qu'à un jet de pierre, et les splendeurs de son automne s'étendent jusqu'à nous. L'automne des
Lenni-Lenapes. Les feuillages s'embrasent contre le ciel d'un bleu pur et frais, traversés par les rayons d'un soleil bas qui joue déjà à étirer les ombres au sol comme des rubans
informes.
Sans habiter dans ce qu'on pourrait appeler la campagne - West Orange se targue d'abriter 70.000 âmes sur près de 20 kms carrés, et se trouve à seulement 31 Kms de Manhattan -, le coin où je
vis est très aéré, sur une chaîne de collines boisées et giboyeuses. Les chutes d'arbres ou de branches sont hélàs une chose fréquente, tout comme les accidents avec les biches (white tail deer).
Il y a de beaux et grands parcs avec des étangs aux berges ourlées de fleurs sauvages. Du chardon, des verges d'or, des roseaux, quelques ombellifères, des petites plantes d'eau. Les teintes or,
pourpre, cuivre et roses d'un automne qui éclate s'y reflètent avec netteté, multipliant le plaisir des yeux. Il y a aussi les réserves. Nous aimons nous promener sur les pistes qui serpentent dans
les bois aux multiples essences et couleurs: le majestueux chêne rouge - l'arbre-emblême du New Jersey -, le chêne blanc à la belle couronne symétrique, qui a parfois juqu'à 300 ans et presque 6
mètres de circonférence. Des noyers, des bouleaux, des mélèzes (avec lesquels les Lenni-Lenapes faisaient leurs canoés), des érables sycamores et rouges, des hêtres pourpres, des frênes
d'Austin, des cornouillers... C'est un foisonnement des formes, un camaïeu de teintes et, en ces journées d'automne, une pyrotechnie intense et éphémère.
C'est naturellement un cadeau sans prix.
J'ai aussi parlé déjà des nombreux animaux des bois qui partagent, bien malgré eux,
leur espace avec nous. Les écureuils gris sont aussi banals que les moineaux ne le sont en Belgique. Il y en a un nid dans le chêne blanc devant chez nous. La bande de dindons sauvages
s'agrandit et s'enhardit. A ma grande surprise j'ai réalisé qu'ils me reconnaissent: si je reviens du travail ou d'une promenade avec le chien et qu'ils sont plus loin dans la rue (une rue où les
arbres forment une voûte végétale), ils arrivent à toutes jambes en émettant leurs kluc kluc kluuuuc! Bien que mon seul contact avec eux jusqu'à présent soit de les avoir entendus japper, il y a
aussi des coyotes. L'un d'eux a d'ailleurs été photographié sur un deck la semaine dernière dans la ville qui jouxte West Orange, Verona. Ils s'en prennent parfois aux chats ou chiens de
petite taille. Jusqu'au couple de faucons à queue rouge qui a fait un piqué pour tenter d'enlever mon Zouzou dans les airs pour en faire un succulent repas. Heureusement, Zouzou a hérissé les
poils et s'est fait aussi laid qu'il le pouvait, et a eu la vie sauve!
Le 11 septembre 2001, Marc et moi étions au travail depuis une demi-heure quand le monde a changé. Alors qu'il appelait un fournisseur en Floride, Marc, plutôt intrigué, a eu à l'appareil un
interlocuteur affolé. "Il paraît qu'un avion vient aussi de s'écraser à Camp Davis!" On a mis la radio, et laissé la fin d'une ère s'annoncer avec fracas dans nos murs. On n'arrivait pas
à comprendre. Dehors la vie restait la même que tous les matins: il faisait splendide, les badauds circulaient sans hâte, la vieille Coréenne était assise sur le seuil du Nail Salon d'à côté et
donnait du riz aux pigeons qui venaient le lui manger dans la main. Les élèves de l'école de coiffure arrivaient, avec leurs amples tabliers de nylon bleu ou blanc, un gros sac à l'épaule, et
parfois une tête de vinyl à la chevelure enroulée sur de gros bigoudis sous le bras.
A cinquante mètres de là, dans un building des années '30 sans cachet ni caractère - le Leo Building - Carlène, une jolie noire aux cheveux très courts et au cou de déesse voyait,
depuis la fenêtre de son bureau au 12ème étage, s'enflammer les tours, et puis s'effondrer au sol. Son âme résonnant d'un cri incrédule. Dans une de ces tours travaillait son frère.
Paul, un de nos clients d'origine arménienne, perdait au même instant 5 membres de sa famille.
Notre ami Michel se rendait chaque matin de Montclair à New York en train. Ce matin-là, si beau qu'il avait mis tout le monde de bonne humeur, Michel, en sortant de la gare, a vu loin devant lui
les tours en feu. Le chaos était déjà complet, les trains ne partaient plus, plus de rames de métro, la stupeur avait embrouillé le traffic, la terreur l'avait bloqué. La poitrine agitée d'un
martèlement sauvage il est reparti à pied vers le New Jersey, et a vu, dans un sentiment d'irréalité, s'écrouler les tours. Ce n'est que sur le pont de Washington qu'un conducteur hébété l'a pris
sans un mot. Leur silence hurlait.
Chris et Krystyna habitaient dans "le village". Malgré les fenêtres closes pendant plusieurs jours, la poussière et l'odeur de corps brûlés remplissaient leurs murs. La ligne téléphonique
n'existait plus, mais curieusement l'internet avait tenu le coup. Et Chris nous décrivait, dès le lendemain, des scènes surréalistes comme ces gens qui circulaient dans la fumée constante, masqués
et lents, comme flottant dans le deuil. Ou ce taxi renversant un cycliste à Chinatown, cycliste qui se relève et se met à rire gaiement avec le chauffeur de taxi: on est en vie, on est en vie,
c'est merveilleux! Des sourires et regards échangés entre tous ces passants New Yorkais autrefois enfermés dans leur urgence de faire, d'aller, de dire, et enfin conscients de cette chance inouie
d'exister, d'être saufs.
Un de nos clients avait écrit son témoignage et nous l'a fait photocopier, pour le distribuer à tout le monde, cherchant à se débarrasser de ces images et sons terrifiants: une pluie de petits
morceaux de papiers en feu s'était abattue sur lui, accompagnée de particules de verre brisé, de plastique fondu, et du chant de la mort.
Une autre cliente a fait faire des affichettes avec la photo et description de son frère pour aller les poser un peu partout autour de ce qui est devenu "ground zero". Il est peut-être dans un
hôpital, sans papiers, choqué ou inconscient, espérait-elle. Il avait téléphoné de son bureau pour dire qu'il ne savait pas ce qui se passait, qu'il y avait eu une explosion et que la tour
avait un léger mouvement de va et vient, qu'il allait descendre. Nous lui avons offert le coût des affichettes et la mise en page, lui souhaitant bonne chance, les larmes aux yeux.
Il y eut, pendant quelques jours, une atmosphère d'amour et d'empathie palpable. Nous étions tous blessés, incertains, chancelants. Nous connaissions tous, de près ou de loin, quelq'un qui. New
York était à nous tous, et la douleur était unifiante, purifiante même, tant elle était illimitée. Elle réduisait toutes nos existences à, justement, ce grand bonheur, ce grand privilège d'être en
vie. C'était comme un gigantesque choeur muet, un hymne à la vie fait de sourires, du désir de se toucher, de plonger dans de nouveaux regards.
De plusieurs points de vue alentour, on peut voir la pointe de Manhattan. Pendant plus d'un an je les ai tous évités, dans un futile refus de "voir" ce qu'il n'y avait plus à voir, ces deux tours
que je ne trouvais même pas belles en fait, mais qui, on ne le savait pas, étaient le tendon d'Achille de notre insouciance.
Et c'était un de ces matins de cristal qu'on n'oublie pas.
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