Monologue

Vendredi 30 octobre 2009

Ici, en cette période de Halloween, les devantures de maisons sont transformées en cimetières. C’est une façon joyeuse d’écarter le côté noir de la mort, d’en éloigner la peur ancestrale...

 

 

 

Cimetières. Faire la tournée des cimetières. Mes grands-parents paternels étaient morts avant ma naissance. Et mon père, leur fils unique, les avait placés au niveau des Saints du ciel. Un portrait de mon grand-père en tenue militaire trônait sur le buffet de la petite salle à manger, et on ne s’étonnera pas que, suite au respect silencieux que cette photographie suggérait, je n’aie cru en toute innocence, qu’il n’était autre que le roi Albert ! En effet, le prénom, la moustache, le képi miliaire, les lunettes et la muette vénération qu’il m’inspirait étaient les mêmes. C’est donc avec assurance qu’en classe, lorsqu’on a appris l’histoire du Roi Albert, j’ai annoncé que c’était mon grand père. Pas impressionnée du tout, d’ailleurs. Juste un peu excitée à l’idée de ce privilège. Tout le monde a ri, sauf moi qui ne voyais pas en quoi c’était drôle. Il reposait au cimetière de Heusy, avec sa femme Suzanne qui l’y avait précédé un an plus tôt. Mes parents et moi allions au cimetière à la Toussaint. Je me souviens du froid, des fleurs, de ce triste alignement de tombes où de magnifiques chrysanthèmes rappelaient l’amour des visiteurs qui n’oubliaient pas. Nous déposions nos fleurs. Je sentais la solitude de mon père – il n’avait alors que trente ans ou un peu plus, bien jeune pour ne plus avoir ses parents – et l’inconfort de ma mère qui savait que jamais elle ne pourrait compenser un tel vide.


De son côté à elle, il y avait un caveau familial, mais il se trouvait à Tilf. Les clés ne semblaient exister qu’au compte-goutte, et il fallait une voiture pour s’y rendre, ce que nous n’avions plus après le divorce de mes parents. On perd son mari, et sa voiture. La preuve, ma nièce m’a un jour dit, quand elle avait quatre ou cinq ans, c’est dommage que tu n’aies pas de mari. Pourquoi, ai-je demandé… Parce que tu n’as pas de voiture ! Bref, je ne suis jamais allée au cimetière de Tilf. Jamais vu le caveau. Je n’en suis pas fière, mais ça n’a pas été délibéré, c’est juste le résultat d’une famille qui adorait les disputes. J’ai d’ailleurs supplié ma mère de ne pas aller dans ce caveau elle-même, n’ayant aucune envie de devoir organiser un planning rigoureux pour des clés à prendre et rendre à des heures précises pour aller déposer une fleur. Elle ne s’est pas fait prier : ah non, a-t-elle répondu en riant, ce serait des disputes pour l’éternité! Elle a donc choisi son cimetière non loin d'où elle a vécu toute sa vie, là où elle a ses amies, là où elle se souvenait avoir fait tant de promenades  en Falinette avant que ce ne soit un cimetière. Un cimetière qui porte le nom d’un gîte à la campagne : Le chant d’oiseaux  !


Mon cher Bon-Papa, son père, est au cimetière de Verviers, et j’y allais avec elle, nous prenions le tram. Maintenant, il est tout seul, plus personne ne va le voir sans doute, mon cher petit Jules. Après tout, dans les cimetières, il n’y a que des vivants, et si les morts sont quelque part encore, pourquoi seraient-ils là ? Chaque année je sors les photos de mes amis partis, et les mets sur une petite commode. Avec des bougies, et c’est leur grand jour. Je les évoque et me souviens de combien je les aimais, ou les aurais aimés – dans le cas de mes grands-parents paternels – et ils sont invités, pas pleurés. Pas de chrysanthèmes, mais la flamme des bougies, de la musique, la chaleur de ma maison, un retour à la vie en grande pompe.

 

Je n’aime pas trop nos cimetières belges, avec cette dalle qui vole la place de l’herbe ou de la terre. Qui empêche le soleil de réchauffer ces os que nous avons connus revêtus de vie. De hauts murs semblent vouloir garder enfermés des esprits malveillants et dangereux, alors que la mort, c’est le souvenir des vivants, et les tombes le chant et les pleurs de leur amour. Une stèle devrait suffire, et la beauté des chants d’oiseaux dans les ramures centenaires. Comme ce cimetière de Fort Sill en Oklahoma, où reposent les derniers guerriers de Geronimo. De l’herbe, la paix d’une pelouse et d’ombrages, de simples stèles.



Malheureusement, on les a enterrés sous leur numéro de prisonniers, ce qui m’a fait mal. Pourtant, le nom secret d’un Indien reste libre et secret, alors peut-être n’a-ce pas d’importance. Ici, les cimetières ne sont pas toujours entourés de murs, mais de rues et de maisons, comme une place reposante. Et je préfère ça.



Maintenant, je voudrais vous inviter à lire un petit article sur un cimetière joyeux en Roumanie. Valy-Christina Oceany est Roumaine, a eu un coup de cœur pour la Belgique mais s’est retrouvée en France. Où elle s’est mise à écrire. Oh, elle écrivait bien avant ça, mais maintenant, elle a publié !


Mais surtout, surtout, en cette période de l’année où nos pensées s’unissent à celles de ceux qui ne sont plus sous notre regard, lisez cet article … c’est une vraie chanson !

 

Je termine cet article avec la photo d’un tableau qu’un de mes oncles avait fait pour ma mère. Je l’ai repris à sa mort, parce qu’elle avait bien aimé ce cousin de mon père. Il vient de s’en aller sans que je l’aie revu depuis l’enfance. Je ne me souviens plus du tout de son visage, mais si bien de son rire, de sa gaieté, et de l’affection adorable que sa femme et lui avaient pour moi.


Et je pense qu’au fond, c’est bien beau de n’avoir de quelqu’un que le souvenir de son rire, de sa chaleur, d’une grande joie de vivre.


Bon voyage oncle Claude …

 

 

 

Par Edmée De Xhavée
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Vendredi 9 octobre 2009

Qu’on se le dise : je n’aime pas l’automne. Ou c’est l’automne qui peut-être ne m’aime pas.


C’est si c’est beau pourtant, un automne.


Je le sais, je le vois, et même je le sens car c’est la saison la plus odorante qui soit : la terre qui se remue, les feuilles qui expirent et tombent au sol en libérant leur haleine un peu acide, les baies qui se racornissent sur les rameaux… les animaux des bois qui laissent flotter leur peur à notre passage – et pourtant, seul l’odorat nous dira qu’il y avait une biche ici, parce qu’elle aura fui, invisible et silencieuse. C’est somptueux. Ce début d’automne a toujours les dernières richesses de l’été : les tournesols et les géraniums supportent encore la température et le soleil des belles heures les caresse chaudement ; un va et vient de geais, tamias, écureuils gris, étourneaux fouille la pelouse, inspecte le compost, se préparant au long sommeil ou à l'exode vers le sud avec une urgente détermination.


Charlotte la marmotte ne sort presque plus. Les voisins ont décoré leurs seuils de grosses citrouilles – qui seront rapidement évidées par les écureuils, offrant le spectacle plutôt écoeurant d’une coulée de graines sortant d’un trou irrégulier et de plus en plus grand. De petits colons ou épouvantails de jute et tissus colorés, appuyés à des plants de maïs secs – qui seront le paradis des souris, eux ! – décorent les entrées, ainsi que de menus chrysanthèmes qui n’ont pas, hélas, la délicate forme orientale de ceux de chez nous. On les appelle Hardy mums, mum étant le résultat de la fâcheuse habitude des Américains de mutiler tous les noms : ici on dit chrisanthemums, donc… mums. C’est comme ce pauvre Tout-An-Kamon qui est devenu King Tut. On dirait le nom d’un rapper…


Mais pour en revenir à l’automne, oui … une saison qui se déploie sur air d’opéra, aux couleurs flamboyantes, aux arômes profonds. Ces jours-ci, en son ouverture, la sève ralentit son cours, effritant le sommet des arbres et saupoudrant de leur mort spectaculaire le sol encore si verdoyant. Les eaux se refroidissent, la fraîcheur rougit les pommes. C’est le moment des gratins, des potées, du vin chaud, des tartes aux pommes, noix de pacanes, potiron,  … et pourtant, non, je n’aime pas l’automne. C’est une sensation incertaine, comme si on aimait follement quelqu’un avec qui on ne s’entend pas. J’attends déjà le printemps et le réveil, même si rien ne dort vraiment encore… Ingrate …


Une petite joie cependant, toujours un peu liée à la nature d’une certaine manière : j’ai reçu ici mes exemplaires du livret édité aux éditions Chouette province avec les textes retenus pour le concours d’écriture qu’organisent chaque année la fondation Pierre Nothomb et l’académie royale luxembourgeoise. Le thème en était une lettre qui devait obligatoirement commencer par ces mots : Sous le feuillage de mes chênes, je vous écris

 



Parmi les lauréats, Chantal Adam, autre auteure chez Chloé des Lys, dont la lettre révèle une histoire avec un clair-obscur riche et passionné comme seule Chantal sait les concevoir, et on se demande avec émotion quelle en sera la réponse ! Le premier prix – en ex-aequo – est allé à deux Dominique : Dominique Brynaert (Belgique) et Dominique Chappey (France). Dominique Brynaert ne vous est certainement pas inconnu – journaliste à la télévision, comédien, photographe … - et est aussi une connaissance via Chloé des lys puisque son épouse n’est autre que Dominique (encore !) Leruth. Il y a deux ans, lors d’une soirée cabaret extrêmement pétillante organisée par notre ami Bob Boutique (encore un auteur de l’écurie Chloé des lys), il m’a soumise à une petite interview non-télévisée. Je vous invite d'ailleurs à lire la sienne, toute chaude encore de la presse!


Sa lettre est … une excellente chinoiserie que je vous recommande. Mais elles sont toutes, ces lettres, remarquables, comme le dit la couverture du livre !

 

 

 

 

 

 

Par Edmée De Xhavée
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Vendredi 18 septembre 2009

L’été s’est mis en mouvement vers d’autres lieux à réchauffer. On l’a à peine vu cette année. Tardif, timide, furieusement pluvieux et frais. Pas une seule fois on n’a mis la climatisation, pas une seule fois n’avons-nous enlevé la couverture du lit. Les nuits ont été généreuses en fraîcheur et quiétude, l’émeraude des pelouses ne s’est presque pas jauni.


Les arbres sont heureux comme jamais et étendent leurs vertes ramures avec orgueil. Certains cependant, baisés par le froid nocturne, blondissent et frisent déjà.


Les tamias ont été si absents que nous pensons tous, dans le voisinage, qu’ « on » les a empoisonnés. Qui ? On. Mais ils étaient ardents et nombreux comme des moineaux les autres années, et si rares à présent. On est peut-être une obscure décision de la Nature. Par contre, les dindons sauvages font parler d’eux. Il y a trente ans ils étaient en voie d’extinction, et maintenant ce sont les Attila des pelouses, les Huns où l’herbe ne repousse pas après qu’ils soient passés. Clara, fille de Lola, elle-même fille de Simone – je reconnais mes dindes ! - , a pratiquement grandi sous mes yeux et a passé tout l’été dans le jardin avec ses sœurs et un frère qui reçoit des coups de becs de tout le groupe. Elle, qui sait pourquoi, elle saute sur le balcon et me mangerait volontiers dans la main. Elle m’appelle bruyamment si c’est son heure, fait le pas de deux devant la porte vitrée avec des yeux lourds de reproche et d’impatience. Je lui donne sa poignée de graines de tournesol à mes pieds, tandis que ses sœurs et son frère – le martyr – piétinent le sol en glougloutant, courant de gauche à droite avec un affolement indigne au fur et à mesure que je jette les semences. Parfois Clara vient seule, et s’il fait chaud, reste plusieurs heures à se faire gonfler les plumes pour un nettoyage méticuleux, et puis s’assied sur le thym, les ailes un peu déployées et le bec ouvert. Et si au début je ne les trouvais pas bien beaux, ces animaux à la tête nue et grumeleuse, c’est avec sincérité que je proclame sa beauté à ma Clara.

 



Un oiseau Art Déco, ma Clara !


Ce matin, pour la première fois de l’année, j’ai vu Charlotte-la-marmotte qui grignotait le plantain. Mais elle a un radar qui perçoit mon attention, car au bout de quelques secondes elle s’est dressée, a reniflé l’air avec soin, et a filé.


Hier, parce que l’automne s’est lui aussi mis en route, des fantômes furieux ont agité le jardin, secouant les branches, faisant gesticuler les buissons, hurlant leur angoissant secret sous la pluie battante. Clara, du haut de sa branche, a refusé d’en descendre pour son petit déjeuner. Une fois la pluie réduite en gouttelettes amicales, bien des heures plus tard, la menthe s’est mise à respirer et son chant a empli cette journée d’un été qui se meurt.

 


 

La libellule aux yeux bleus reviendra se reposer sur l'hortensia. Plus que 10 mois!

 

Par Edmée De Xhavée
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Vendredi 11 septembre 2009

J’ai souvent la nostalgie de ces chansons – toujours si belles – qui mettaient la vadrouille de l’époux en mots et musique. Il était parti. Il allait revenir, mais quand ? L’épouse continuait sa vie, gardait la maison et son cœur au chaud. Parfois elle se languissait tant que sa plainte faisait peine : Dis, reviens-moi avant que l’hiver ne ressemble à d’autres hivers où j’ai froid (Marie Laforêt, Lettre de France). Ou elle laissait entrevoir l’ombre d’une menace : elle aussi avait envie des merveilles du monde et n’avait pas l’âme d’une femme de marin. Mais bien vite elle adoucissait le ton et reprenait un lancinant Dis quand reviendras-tu ? Dis, au moins le sais-tu ? avec ce frôlement d’ailes qu’était la voix de la divine Barbara. L’homme aussi, ce vagabond aimé, commençait à se lasser de cette liberté et à entrevoir dans son futur proche la tiédeur de son logis dont la femme gardait l’âme éveillée pour son retour. Fais du feu dans la cheminée, je reviens chez nous. S’il fait du soleil à Paris il en fait partout. (Jean Pierre Ferland).


On s’attendait, "dans ce temps-là". L'absence était une autre présence. On avait de la patience, on freinait le temps, on le passait dans la confiance et la loyauté.


Il semble qu’alors l’attente n’était pas comme aujourd’hui une perte de temps, l’anéantissement des meilleures années de la vie d’une femme, années dont il faut absolument profiter sans retenue. Attendre un homme est devenu un risque qu’on ne peut prendre. La pendule biologique, le droit à ci et ça. Comme si la vie était à la carte, qu’on pouvait forcer le destin, que le bonheur n’était pas concevable sans une longue liste de choses. Je me marierai avec un grand brun aux yeux verts, et j’aurai cinq enfants, ai-je entendu dire. Ou Je ne saurai me marier qu’avec un homme qui a un beau torse. (C’est une Américaine, celle-là !)


Tiens, pourquoi ne pas choisir son mari en ligne ? 1,85 mètre clic, nez droit clic, très bon amant clic, mais très fidèle clic, ne verra que moi clic, aime les enfants clic, s’en occupera quand je serai à la gym clic


Le désir est devenu le baromètre, et il bascule vite sur « pluie » pour y rester. En bons élèves d’un cours qui ne sert à rien, on s’épuise à savoir comment rester sexy et désirable, et sauvegarder le mystère dans la vie conjugale. On devient le couple dans la vitrine, qui a le contrôle de ses rides, ses biceps, le rebondi des lèvres. Qui ne fait que des vacances étonnantes. Et dont on suppose que les nuits sont remplies d’étincelles.


Vieillir est vu comme un honteux abandon de l’amour-propre et du sex appeal.


C’est un jogging vers la solitude, cette idée-là du mariage !


L’amour conjugal pourtant, c’est le visage triste de mon grand-père penché sur le chemin du jardin, là où son épouse chérie avait laissé l’empreinte de son talon dans le ciment frais jointoyant les dalles d’ardoise, un peu avant sa mort ; c’est mon vieil oncle Roland, tout chiffonné par les ans mais ayant encore cette gaillarde allure de dandy, dont les yeux et la voix se brouillaient à chaque fois qu’il parlait de sa défunte Ninette ; ce sont ces vieilles dames, coquettes avec le respect pour leur âge argenté et la classe qu’elles savent s’y trouver et qui disent J’ai été heureuse avec mon mari ; cette douce octogénaire chère à mon cœur qui m’écrit qu’il est bien vrai qu’un seul être vous manque et tout est dépeuplé, parce que son mari lui manque tant.


Vieillir est une procession de souvenirs merveilleux, une explosion de ce qu’on a de plus vrai en soi. Et si les corps se fanent, ralentissent, s’effacent un peu, les cœurs se sont déployés autour de l’amour, l’amour quotidien qui s’est écoulé lentement dans le sablier de la vie. Et dans ces cœurs-là, les grosses, les chauves, les fripées et les de-plus-en-plus-distraits ont leur place, parce que même en vadrouille, ils ne l’ont jamais quitté.

Par Edmée De Xhavée
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Vendredi 28 août 2009

C’est une mélodie grecque que j’aime tant, to yelasto paidi  – l’enfant rieur. Alors j’ai trouvé que ce titre de chanson était parfait pour cette petite réflexion.

J’ai lu il y a peu que les adultes dont les photos d’enfance montraient des bambins au sourire spontanément gai étaient devenus des adultes heureux. Si on a la capacité d’exprimer et montrer la joie avant l’âge de 5 ou 6 ans il me semble, ce serait le signe qu’on a le secret du bonheur.

Qu’il est amusant de s’entendre dire c’est tout à fait toi, je te reconnais, lorsqu’on montre à un ami une photo surgie de l’enfance, alors que les ans ont recouvert la photo de patine et le corps d’un nouveau volume. Et pourtant, oui, le sourire et la paisible confiance en soi errent encore, l’essence même de ce qu’on était déjà.

Quant aux enfants anxieux, ces enfants dont on voit trop tôt hélàs le visage et le caractère qu’ils auront plus tard … bien vite en eux l’enfant disparaît et livre toute la place à un individu auréolé de tristesse qui s’use sur les vicissitudes et se retourne pour les regarder quand elles sont passées, vivant avec parcimonie les grands bonheurs de la vie pour être mieux préparé aux drames à venir. Garder un cœur d’enfant, comme on le dit, prend des aspects différents pour tous, et certains ne peuvent garder ce qu’ils n’ont jamais eu. Mais le goût des fous-rires, des sottises dites pour le plaisir unique de rire et d’entendre une amie surenchérir avec une autre idée encore plus sotte, c’est ouvrir la cour de récréation à cet enfant de jadis qui eut le même rire que nous, et dont l’expression espiègle flotte devant la nôtre.

Ça n’enlève rien au sérieux que la vie exige de nous le reste du temps, ni à l’indispensable maturité qui permet que la joie d’enfant apporte un sain détachement des choses sans en enlever la conscience. Céder à l’appel d’un vieil air de Bo Didley et danser toute seule en repassant, téléphoner à une amie pour une demi-heure de pure bêtise rajeunissante, ne pas penser à ses vêtements et se coucher dans l’herbe pour regarder courir les nuages – et y reconnaître formes et visages éphémères -, manger une tartine de pain gris au saindoux et sel, abomination de la diététique mais pure extase qui rappelle l’enfance, c’est ne jamais vieillir tout à fait, même si le corps a des ratés et des pièces que l’on aimerait remplacer si on le pouvait.

Agatha Christie disait que ce que nous sommes avant d’avoir huit ans est ce que nous sommes vraiment. Après, l’éducation, la pression pour être conforme et plaire altère la personnalité de base.

Allons donc, les enfants, emplissez-vous des joies qui jalonnent la route, préparez aujourd’hui votre jeunesse de demain. Et oui, écoutez donc vous aussi Theodorakis et l’extraordinaire Maria Farandouri, que j’ai vus à Bruxelles avec le trop trop beau Giorgio Dallaras, chantant to yelasto paidi… Ah ! Comment vieillir, après cette pluie de beauté descendue de l'Olympe ?

Par Edmée De Xhavée
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Vendredi 10 juillet 2009
Cet article répond à un sympathique défi lancé par Philippe sur son blog http://philippedester.canalblog.com. Le thème m’a accrochée tout de suite, et voilà! Et j’aime aussi beaucoup ce que sa fenêtre lui a inspiré, allez donc voir !…

Je regarde par la fenêtre et je vois le dessin du vent qui plie la pelouse et fait se mouvoir la couronne des chênes blancs au rythme de la respiration de l’univers. Je vois la course fanfaronne d’un lapin soyeux, et l’orgueil bleu de mon hortensia. Si je lève les yeux, ma vue est bercée par la vaporeuse traversée des nuages dans un ciel qui joue à la menace, d’un anthracite argenté d’un côté et nimbé de lumière de l’autre. On ne sait lequel l’emportera d’ici la fin de la journée. Un vol en V d’oies du Canada passe, précédé par une clameur familière qui rend gloire à un monde sans limites.

Je vois aussi, selon les saisons, les êtres nimbés de liberté qui m’entourent : les écureuils gris à la queue légère comme une volute de fumée, creusant la pelouse avec une ardente obsession; les oiseaux locaux ou de passage, me laissant parfois une plume aux couleurs prises sur la palette des dieux; de frémissants tamias aux yeux luisants. Et, depuis quelques années maintenant, des bandes de dindons “sauvages” indiscrets et curieux. J’ai appris à aimer leur silhouette Art Déco et leur plumage semblable à une armure de soie. Il y a aussi les marmottes craintives, si rapides que l’on croit avoir rêvé cette ombre rasant le sol. Et les biches aux jambes fuselées, aux yeux de pharaonnes.



Mais si je tourne le dos à ce film d’une nature généreuse, assise dans le matin ensoleillé de mon salon où chuchotent objets et souvenirs, c’est encore par la fenêtre que je regarde, celle que la lumière projette sur le mur. Un écran immobile et muet, qui me dit ne te retourne pas, tout y est, tu peux me croire



Et lorsque c’est dehors que je suis, et que je regarde par la fenêtre, c’est vers la sécurité de ma vie que je plonge. Mon mari, mon compagnon de rêves et de certitudes, d’infortunes et de paix. Et Teeshah, dont c’est la place, comme il l’a décrété. Et la coupe de Bon Papa. Celle dont, en fin de vie, il mimait la forme pour que ma mère aille la chercher chez lui, et qu’elle m’a donnée ensuite. Elle était sa petite chérie, et cette coupe me parle de leur amour à tous les deux, de ce désir de laisser un objet qui parlera de bonheur et d’attachement sans fin.



Une fois à l’intérieur d’ailleurs, c’est le visage de ma mère qui flotte dans la vitre sur le fond bleu-noir de la nuit qui tombe. Mon reflet, puisqu’en plus de la coupe de Bon Papa et d’autres choses, elle m’a aussi donné ses traits. Ferme la porte, et profite de la soirée, me dit-elle. Je veille. Sois en paix.




Et puis, c’est aujourd’hui même que Bob Boutique, auteur des contes bizarres, défenseur passionné de la vie artistique en Belgique et libraire quand il a le temps, a mis sur son site son diagnostic après la lecture des Romanichels.
Par Edmée De Xhavée
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Vendredi 26 décembre 2008

Cette fois, on y est, c’est l’hiver ! Il peut vous sauter dessus, ici, comme une mauvaise fée des glaces, et tout figer sous la pression de son doigt de cristal. C’est beau si on ne doit pas sortir, ah oui, vu de la fenêtre c’est superbe, cette étrange mer blanche immobile, à la surface luisante. Cet alignement, à l’arrière de ma maison, de troncs nus jaillissant avec calme de cette couette polaire. Ça donne même une sensation de protection, d’isolement d’un froid encore pire.

Mais conduire sous l’envol si léger et si implacable des flocons, sous l’assaut du verglas, non, ce n’est pas ma cup of tea.


Pas plus que dégager la neige des pare-brises, de l’allée, de sous la voiture, du seuil… Hier mon Nemrod de Zouzou est tombé sur les marches en courant à ma rencontre, trahi par le verglas. L’hiver et sa froidure sont pour moi une idée romantique mais une réalité peu appréciée. Petite, l’onglée me faisait craindre les jeux de traîneau, de glissades, de boules de neige. Je ne pouvais pas vraiment m’y soustraire, mais c’était un martyre haï !


Et cependant, j’ai tant aimé ces tableaux de Fulvio Pregl , véritable hymne à la neige, au froid, à une vie dure au-delà de l’imagination. Mais il y mettait un silence, une acceptation paisible. Aux petites fenêtres des chaumières de branchages on voyait luire la chaleur emprisonnée, on imaginait le brûlant baiser que ces humbles paysans ressentiraient en y pénétrant, avec quel plaisir ils sentiraient le sang se remettre à courir dans leurs doigts engourdis avec une douleur fulgurante annonciatrice de soulagement. Ils déposeraient leur fagot de bois sec près du feu, et respireraient l’odeur familière de leur logis, sentant le repos prendre place dans leur esprit et dans leur corps. Les pleurs d’un enfant plisseraient leurs visages rougis d’un sourire.

Il me reste deux photos bien imparfaites hélàs : cette œuvre hivernale et colorée, pleine d’activité et d’amour de la Croatie d’autrefois.













Et cette noce paysanne, fleurie et gaie avec, toujours, cette chaumière où se cachent tous les secrets de ses habitants, le trousseau conservé dans un coffre-banc, un miroir piqueté et fêlé, peut-être un petit tapis élimé venant d’une grand-mère. Le lit conjugal où on conçoit les enfants pour les y mettre au monde plus tard. Un violon de mauvaise qualité, des jarres avec les œufs, une table massive. L’écho des rires et des disputes, des jeux des enfants, du dernier soupir des vieux. Les gémissements d’un chien favori. Fulvio Pregl travaille sur verre, à l’envers selon la méthode de l’école de Hlébine, berceau de Generalic.

L’école de Hlébine est un mouvement artistique très intéressant, parce qu’il est né spontanément du désir de peintres paysans du nord-est de la Croatie (Ivan Generalic, Granjo Mraz et Mirko Virius) de travailler ensemble. Ils ont créé ce style naïf sur verre, qui chantait la vie paysanne qu’ils connaissaient, ses charmes et ses labeurs. Les artistes de Hlébine ont pris leur grand essor en 1945, avec notamment Kovacic.

Fulvio Pregl est allé sur place pour rencontrer le fils de Generalic et observer la technique, et vit – survit plutôt, comme tout peintre maudit qui se respecte – de sa peinture depuis plusieurs années. Il commence par la signature, écrite en miroir, et termine par le ciel. S’il rate son ciel, tout est à refaire. S’il rate les pas dans la neige, il faut aussi recommencer. Mais c’est toute une histoire qui est emprisonnée dans un tableau, et chacun peut la libérer comme il le veut. Imaginer les veillées où le village se réunit pour nettoyer les châtaignes, tandis que le vieux Vladimir raconte les légendes pour que les enfants restent tranquilles, rendant ainsi ces récits immortels comme l’origine des temps. Voir Vlasta qui tourne dans sa grosse marmite de fonte, en libérant une lourde fumée qui sent le chou et le porc… Des milliers d’existences ne demandent que l’étincelle de l’imagination pour se raconter…

Et quelle plus jolie carte de vœux pourrais-je choisir que l’ensemble de l’art naïf de Hlébine pour vous souhaiter, à tous, des fêtes au chaud - au vin chaud si nécessaire - , mais que le froid et ses beautés fatales restent au dehors, et que l’année qui vient soit remplie, oui remplie, de ces petites étincelles qui font d’une année une grande année : les rires des enfants, la bonne fatigue du travail accompli, l’accueil du repos bien mérité, la grande joie de vieillir en même temps que ses amis et conjoints, les repas du dimanche et des anniversaires avec la belle vaisselle et de vraies serviettes, l’amour des chiens et chats familiaux, le défilé des saisons.

 

Par Edmée De Xhavée
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Vendredi 17 octobre 2008
Les photos de mon arrière grand-mère qui nous sont parvenues nous montrent une petite dame au visage imperméable, vêtue de sombre, l'air sérieux et effacé. Elle a pourtant 5 enfants plutôt joyeux et chamailleurs, aime le piano, a vécu en Argentine une vie bien différente de celle qu'elle avait quittée - et retrouvée - en Belgique. Sa taille est épaissie, ses cheveux finiront par blanchir ... elle semble vieillir paisiblement.

Mais Louise nous a laissé ses cahiers scolaires, son journal, des lettres. Et la Louise que l'on devine alors est une jeune fille pleine de pétulance, de rêves, d'une fraîche naïveté, qui devient ensuite une mère pacifiante, épouse loyale, et cache un rire joyeux dans son sein de peur de déplaire à un époux dont l'humeur est imprévisible, époux que pourtant elle respecte. Il est le baromètre de la maison, écrit-elle à sa fille. Ces écrits font que Louise, mon aïeule, consent à laisser transparaître un peu de sa réalité, à devenir autre chose qu'un portrait conventionnel qui ne remue pas d'émotions.

Sur les photos prises au temps de sa jeunesse, elle a un long visage étroit et pensif avec un beau nez droit, dont mon frère Thierry a hérité. De grands yeux au regard décidé. Le front haut est dissimulé derrière une mousse de cheveux chatains retenus en un chignon qu'elle semble avoir gardé toute sa vie.

Et elle raconte ses émois dans son journal, souvent en style télégraphique, mais pas toujours. Son premier bal, le 15 août 1871, où elle portait une toilette blanche avec des noeuds bleus, et a dansé tout le temps en y trouvant un grand plaisir. Ses séjours à Anvers, où travaillait son père, et puis Bruxelles: messe au Finistère, déjeuner et visite des statues de cire, ensuite elle a bu un Charleston à la Taverne. Les dames de la Halle qu'elle a vue à l'Alcazar lui a semblé une fort laide pièce... Cette fois-là, elle était en noir et rubans bleus! Elle précise le temps, pluvieux, temps sec et frais, pluie battante, il fait très sale dans la rue mais il ne pleut pas ce matin, affreux temps... ainsi que ses toilettes sans trop de détails: robe soie grise et tunique noire, robe noire, toilette taille de coton jupon soie noire, pantoufles canevas et robe à pois, jupon soie noire taille rouge ...

Elle raconte en s'attardant plus longuement un voyage à Anvers fait avec son amie Anna en juin 1870: son oncle et sa tante les ont conduites de Hautregard (sud de Theux) où elle habitait jusque Pépinster et de là elles sont allées à Liège avec un certain Mr Fagn, qui les y a quittées et elles ont "pris leur envol" (!) pour Anvers en train. Il faisait chaud et elles furent vite couvertes de poussière, mais achetèrent de petits sachets de cerises du côté de Tirlemont pour se désaltérer. Après avoir changé ... 8 fois de train, elles sont enfin arrivées à Anvers! Son père travaillait à Anvers, et c'était donc une joie de le revoir, doublée d'une succession de sorties.

Elle souligne souvent les rires: rires prolongés d'Anna et Louise en se couchant. Rire le soir. Dormir, rire et nous amuser. Rires étouffés. Gaité, chanter, rire beaucoup. Un peu trop, ajoute-t-elle même une fois.  Anna, W et moi comme des diables déchaînés, dira-t-elle une autre fois. Ah, le rire de Louise, qu'il devait être gai...

On boit aussi, avec élégance et en famille: j'ai déjà mentionné le Charleston, puis il y a du deerman bitter bu au châlet de la reine à Bruxelles, du champagne, un curaçao bu à minuit, un elixir à l'Alhambra, un petit blanc au café Crillon, bière Louvain au Longchamps, elixir de Spa au café royal, pale ale, (le lendemain de cette pale ale, qui fut suivie d'une bière de Louvain, elle pense avoir...  le mal de mer!) verre de vin, bière Louvain faro et Bavière, bouteille bourgogne, bière d'orge...

Elle a les plaisirs et curiosités d'une jeune fille de la bourgeoisie bien nantie de son temps: on va au bois de la Cambre en chemin de fer américain par les plus belles rues et l'avenue Louise, on danse et raconte des histoires jusqu'à 11 heures, on va voir les vitrines, on touche du piano et chante le soir, travaille au crochet, fait son courrier le  matin. On rend visite au curé le lundi de Noël, fait de la broderie, on met ses "waterproofs" pour sortir par temps de pluie, on joue de la musique le soir avec des invités et on chante "le chardonneret" et "beau nuage", la couturière apporte une robe grise qu'elle a faite et retouchée et Louise, future maîtresse de maison, note: 9 Fr de façon, 14 et des centimes de fournitures etc... On va au cirque, à la messe, au musée, on se fait livrer le repas à la maison (et on examine la marmite, renvoye le tout et part dîner à La Couronne, je suppose que la marmite n'était pas satisfaisante!).

Elle a aussi eu ses larmes, que pudiquement et à mots couverts elle confie à son journal: elle est éprise de son cousin, qui l'aime en retour. Il faut dire qu'à l'époque, l'apprentissage de la vie sociale se faisait avec les cousins et cousines. "Les cousins ne sont pas des chiens" avertissait mon grand-père, qui savait de quoi il parlait car il avait épousé sa cousine... Un chagrin de jeunesse donc pour Louise, mais un chagrin quand même. Il a fallu être forte, petite Louise, puisqu'il est toujours resté dans son entourage, cousin d'une part et ensuite... l'époux de sa chère amie Anna!

Et elle s'est mariée. Je ne sais rien de leur mariage ou de la personalité de mon arrière-grand-père, qui a laissé le souvenir d'un homme exigeant et difficile. Un bel homme imposant, au sens aigu du devoir, dévoué à sa famille, qui s'est usé au travail. Lui non plus ne sourit pas sur les photos mais il a une présence autoritaire, de belles moustaches sombres à la courbe énergique, une silhouette vigoureuse et élégante. Il emmènera Louise en Argentine où ils resteront plusieurs années avec le frère de Louise, et où naîtront leurs trois derniers enfants, dont mon grand-père. Une vraie aventure si on pense que Louise avait 38 ans lorsqu'elle a eu mon grand-père. Elle était encore mince et agréable à regarder. Deux ans plus tard, son époux lui écrit un touchant "Louise je t'aime, Dimanche 1 1/2 heures, 30 octobre 1892, Buenos-Ayres" sur un papier que ses filles trouveront après sa mort. Et à 41 ans, elle aura leur dernière fille, Mariette. Douce et forte petite Louise, même si Buenos Aires était alors une seconde patrie pour bien des Verviétois, que ses amies, sa soeur, ses habitudes, ses paysages familiers étaient loin! Quel long voyage à affronter en bateau, avec des enfants, des malles, des eaux et des nuages gardant leurs mystères à venir, des regrets derrière soi et des questions devant.

Plus tard, les lettres que Louise adresse à ses filles- ce sont celles adressées à Marguerite son aînée, qui nous sont parvenues - presque quotidiennement, sont charmantes et d'une douce banalité. On sent la bonne humeur, un esprit délibérément positif. Elle soupire le départ de Marguerite pour sa vie de femme mariée: C'est le coeur encore tout serré que je vous écris et pourtant je suis heureuse en pensant que vous avez enfin le bonheur! (...) Ta robe de mariée a été placée avec soin et amour dans ma garde-robe. (...) Papa vous embrasse, moi je ne puis encore exprimer ce que j'éprouve, tant je suis encore surprise de la journée d'hier. A vous deux mes baisers. Elle badine, raconte: Hier il y a eu une chasse à courre présidée par la princesse Clémentine. Les enfants y sont allés, c'était à La Reid. Ils en sont revenus émerveillés. Il y avait plus de 60 autos et voitures, tous les cavaliers en rouge, les amazones en brun et gris clair. Beaucoup d'autos de Verviers, Houben, Voos, Beaupain etc... On a fait à la princesse les saluts de cour, enfin c'était superbe! Elle plaisante sur elle-même: ton homme, embrasse-le pour nous s'il n'est pas dégoûté d'être embrassé par une vieille. Elle fait un commentaire sur un mariage malheureux sans doute, disant que Mariette a été pleurer hier à l'église en voyant le mariage de la petite D***. Le père sanglottait, il n'y avait que les témoins et cela lui a fait une grave impression. Et ce passage qui trahit son amour du jardin: Mariette et moi avons été hier soir arroser ton jardin, il est réellement beau et les capucines sont tellement variées. Le petit jasmin blanc avait bien soif. Elle parle de mon grand-père avec fierté dans cette lettre de fin novembre 1918: Albert nous est revenu gros bien portant, superbe! Insouciant, gai, chantant et ayant une mentalité tellement différente de la nôtre que nous restons tous hébétés de le voir ainsi. Il a ce penchant fort et c'est nous qui ressemblons à des martyrisés. Il l'aime tendrement, et nous a laissé ce croquis d'elle au piano.


Elle a aussi ses moments tristes, et on sent qu'elle est assez proche de sa fille pour se confier: peu avant la mort de son mari dont elle prend soin, elle avoue: Ce que je sais, c'est que je ne puis plus supporter ma vie triste et énervante. Enfermée pour ainsi dire dans la chambre de Papa toute la journée, j'en deviens triste et maussade. Revenez nous sortir un peu de cet état dangereux. Elle signera cette lettre: Votre vieille maussade.

Oh Louise, merci de tout ce bavardage sur papier, ces adorables instants de toi, pensées de toi, souvenirs de toi. Malgré une vie toute dédiée au devoir, on sent le rire étouffé de la jeune fille qui tremble dans la poitrine de cette mère de famille! La pétulance, les espoirs, le sens du bonheur n'ont pas disparu, mais se sont faits discrets, prêts à jaillir à la première sollicitation. En 1922, veuve depuis quelques mois à peine, elle écrira encore une lettre à ses enfants, la confiant à son beau-fils qui l'ouvrira 4 ans plus tard, à sa mort. Mes chers enfants, depuis que votre père est parti pour toujours, je me prépare à aller à mon tour là où il est!!! (... ) Aimez-vous bien et n'oubliez jamais que Papa a travaillé toute sa jeunesse pour vous rendre indépendants et vous donner le bien-être. Il s'est refusé tout plaisir je le comprends seulement maintenant. Maintenant qu'il ne la domine plus, elle voit l'homme de parole, qui lui a assuré une vie confortable et protégée, et elle est submergée d'une reconnaissante admiration. Elle comprend son sens des responsabilités et veut lui rendre de son humanité aux yeux de leurs enfants.

Elle se retourne pour contempler sa vie et voit de la joie, de la fierté, une famille. Les vagues de l'océan, le patio aux fleurs luxuriantes de sa maison à Buenos Aires, son premier bal à Chaudfontaine, sa chère amie Anna - devenue belle-mère de sa fille aînée! - son mariage à elle, sa belle maison tant aimée de la rue Herla, le salon de Hautregard ... et elle sait qu'elle a rempli sa tâche, et que cette tâche lui a apporté le bonheur.

Elle ne m'a pas laissé de souvenirs directs. J'ai connu quatre de ses enfants - mon grand-père, ce fils qui l'amusait tant, est mort avant même que mes parents ne se connaissent - mais ils étaient déjà tous âgés et ne m'ont pas parlé d'elle. Mais ces lettres et cahiers, ah Louise, que tu es vivante, réelle, proche, qu'il est facile de s'attacher à toi et d'espérer te ressembler un peu: une façon de rire, un sens du devoir, la ligne du nez, la démarche, la sagesse confortable des ans qui passent, l'amour des fleurs du jardin.  Et qu'il est bon de savoir que tu t'es éparpillée, comme l'éclaboussement d'une cascade au soleil, dans tous tes arrière-arrière-petits-enfants, devenant éternelle.
Par Edmée De Xhavée
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Vendredi 10 octobre 2008
En parle-t-on, de ces femmes battues... Elles ne sont même pas, comme on a pu le croire pendant longtemps, le fait d'une certaine couche sociale. On ne peut plus dire que non, nous n'en connaissons pas, ne risquons pas d'en connaître dans notre environnement. Pourquoi restait-elle avec lui? demandons nous perplexes quand la vérité nous saute aux yeux. Si elle est retournée avec lui après tout ça, il faut croire que ça lui plaisait...

Et pourtant... cette routine, ce scénario immuable, c'était devenu sa vie, sa seule certitude, après qu'il l'eût patiemment isolée de ses amis, de sa famille. Envieux, lui disait-il! Ou des garces, condamnait-il. Au début, elle avait juste décrété qu'elle les verrait sans lui, pour que ça ne le gêne pas. Et elle l'avait fait. Le temps qu'elle passait avec eux s'était effrité au fur et à mesure que sa mâchoire à lui tendait la peau sur ses joues à son retour, dénonçant son irritation. Son autonomie avait fini par disparaître alors qu'elle était aspirée dans cette existence à deux, rien que nous deux, sans tous ces parasites envahissants.

Sa vie, c'était donc cette succession de jours gentiment banals et vécus avec prudence. Jusqu'au jour où elle l'énervait. Elle en avait le don, disait-il. Elle cherchait alors à se rendre invisible, sans succès. Parfois son esprit à lui rôdait autour d'elle comme une meute de loups affamés pendant des jours, mais la métamorphose pouvait s'opérer aussi en un seul instant. Elle savait alors que tout ce qu'elle devait attendre, c'était que les coups cessent. Elle espérait que les marques ne seraient pas trop visibles, que les voisins n'allaient pas intervenir et mêler la police à leur vie, qu'elle pourrait aller travailler le lendemain, que ses cris traverseraient sa rage aveugle, atteignant malgré tout l'homme qui disait l'aimer, ne voulait pas la perdre, lui faisait jurer qu'elle ne le quitterait jamais.

Ensuite, le calme. L'amour s'échouait sur la plage de cette île désormais familière, laissant rouler les flots furieux qui fouettaient les roches, et courir les nuages anthracites dans un ciel livide. Des serments, des pleurs, l'éternel je ne sais pas ce qui m'a pris, mais avoue que tu as le don de m'énerver parfois, ma petite princesse de cristal, doux miel de ma vie... Des mots plus grands que nature qui la paraient de fleurs et de joyaux. Des mots qui lui donnaient un pouvoir de Madonne: celui du pardon.

Les femmes battues, pensait-elle, c'est tout autre chose. Ce sont de pauvres filles sans instruction qui s'amourachent d'un bon à rien ou d'un saoulard, une amourette de série B dont l'amour n'a jamais fait partie. Elle savait, elle, qu'il l'aimait comme personne d'autre ne l'aimerait jamais. Il était un enfant éperdu d'effroi à l'idée qu'elle pourrait le chasser de sa vie. Un enfant victime d'une enfance difficile, d'un malheureux verre de trop, ou d'un stress implacable dans sa vie. Un enfant dont le repentir était si sincère qu'elle savait qu'elle devait le pardonner cette fois encore, avoir confiance en l'avenir.

Le regard des voisins, des collègues, elle le bravait en se serrant contre lui avec une tendresse renouvellée. Elle en parlait fièrement, soulignait avec emphase le cadeau qu'il lui avait fait, une tâche ménagère à laquelle il l'avait aidée, une idée de voyage qu'il projetait pour eux deux. Elle voulait qu'on l'envie, que l'on s'émerveille devant le caractère unique de leur histoire.

Un jour pourtant, elle avait croisé une femme au regard vide dans un magasin, et avait réalisé que c'était son reflet dans un miroir. Elle s'était mise à remarquer le timbre éteint de sa voix, la crispation dans les épaules, l'aura grise autour de tout son être. Elle avait pardonné encore une fois pourtant et s'était alors étonnée de ne plus se sentir puissante et magnanime mais diminuée, délavée. Elle l'avait quitté. Pour aller dans sa famille, ou une amie. Et là, le dégoût qu'on éprouvait pour lui et l'incompréhension devant sa passivité lui avait fait voir leur histoire telle qu'elle était: une de ces amourettes de série B sans amour. Partie cette femme adorée au pardon de Madonne, parti cet amour sans comparaison. Evanouie à jamais cette conviction de vivre une histoire unique, vibrante.

Elle n'avait pas supporté cette compassion dans laquelle elle se sentait disparaître comme un halo de poussière. Dans l'anonymat, une vulgaire banalité. Ah ce regard en arrière pour contempler des années de pardons inutiles, de bleus, bosses, terreurs et membres cassés ! Elle n'avait pas résisté au cri d'amour qu'il lui avait pleuré, ce baume de mots scintillants, cette couronne de larmes.

Et elle lui était revenue, emportant avec elle l'inquiétude et la déception qu'elle avait vues dans le regard de qui l'avait aidée pour la perdre à nouveau. C'est à croire que tu aimes ça... Elle voulait croire qu'à présent, comme il le lui promettait, il avait compris.

Oui, il avait compris. La fois suivante, il ne lui donna pas l'occasion de pardonner. Et se justifia en disant qu'elle avait le don de l'énerver, l'avait poussé à bout, qu'il l'avait toujours traitée comme une reine, mais qu'on la lui avait changée. Par envie, par jalousie. C'était sa faute, elle avait le don de l'énerver...

Le coeur dur et noir comme de l'onyx, les yeux recouverts du froid reflet liquide des larmes qui ne tomberont pas, ceux qui l'aimaient balbutient on le lui avait tous dit que ça finirait ainsi. Et ils évoquent son rire, ses fossettes, son intelligence, tout cet avenir ensoleillé qu'elle aurait pu avoir si seulement....

Ce texte ne parle de personne en particulier, mais de beaucoup de femmes...  Trop. Dans son livre "Le calme après la tempête", Cathy Bonte a parfaitement dépeint le subtil mécanisme d'une telle situation. Les signes se présentent un par un, sans grand fracas, et un par un sont jugés anodins, de peu de poids en face "du reste". Une jolie jeune femme indépendante, intelligente et amoureuse tombe sous le charme vénéneux de celui qui la veut toute à lui, qui l'aime trop pour la partager...
Par Edmée De Xhavée
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Vendredi 22 août 2008
Satish et Aisha ont eu un mariage arrangé. Ils sont originaires du nord de l'Inde, et c'est par notre ami Chris que nous avons découvert le succulent restaurant de Satish à Montclair. Et l'interminable menu des délices qu'on pouvait y déguster dans un décor L'Inde vue par les touristes tapageur et bon marché. Leur papadum à l'ail imprégnait nos doigts d'huile et nos palais de voyages, et nous allions gaiement de poulet tandoori en samosas, de crevettes malai en paneer et purée de pois chiches. Jovial et rond, Satish venait nous parler longuement, entrecoupant son monologue de rires auxquels nous unissions les nôtres, mais nous ne comprenions jamais grand chose à cause de son accent. A la fin du repas, il arrivait prestement, la chemise hors du pantalon révélant un ample bourrelet d'une belle couleur ambrée, et déposait sur la table un coffret dans lequel se trouvait l'addition. Ainsi qu'une petite carafe emplie de grains de cumin et de bonbons à l'anis.

Puis nous avons connu Aisha, sa femme. Elle gérait un autre restaurant dans une ville à quelques kilomètres de là. Et comme nous avions une imprimerie, ils nous avaient demandé de prendre soin du dessin et de l'impression de leurs menus. D'où la sensation d'un menu interminable car outre le fait qu'ils offraient une multitude de plats, une description de chacun suivait: marinades au jogurt ou au citron, noix de coco, safran, pois chiches, et épices subtiles me mettaient l'eau à la bouche tandis que je cherchais à équilibrer le tout entre des colonnes orientales et des lampes d'Aladin.

Aisha était très jolie, sûre d'elle, une conquérante. Un petit bijou d'argent dans la narine, de somptueux saris, de longs cheveux sombres, le sourire heureux d'une femme qui ne doute pas un instant de son existence et importance. Un embonpoint porté avec applomb et bonne humeur.

Ils arrivaient toujours ensemble pour leurs commandes, lui exposant ses belles dents blanches dans une radieuse fierté, elle indécise sur tout sauf sur le fait que c'était elle qui commandait. Un jour ils sont venus pour des cartes de visite. Très femme d'affaire, ses longs anneaux frôlant ses joues roses, Aisha m'a demandé que la mention "propriétaire" figure sous son nom. "Et pour Satish?" ai-je questionné. A quoi, blagueuse et avec un regard en coin vers son mari, elle a répondu: "Serveur!" Et le brave Satish de ne pas cacher son amusement et son plaisir, car elle lui avait donné une affectueuse bourrade de l'épaule.

Ah! Que ce mariage sentait bon le curry, le safran et le bonheur!

Et pourtant, en connaissons-nous aussi, de ces mariages "d'amour", de choix, de volonté, qui n'en sont pas et pire, n'en deviendront jamais? Ces couples trop attachés au grand show du nous, on a bien réussi notre mariage pour jamais prendre le temps d'enlever le fard de comédie devant un miroir. Et puis un  jour, il y en a un qui a la dangereuse curiosité de gratter sous la poudre, et de se souvenir de ce qu'était son vrai nom avant de devenir Mamour ou Poupoute, et se met à pleurer. Où suis-je passé, où ai-je disparu? Que fais-je dans ce décor, auprès de ce partenaire de vie avec lequel je ne communique que suivant le script?

Et Poupoute ou Mamour jette le script au feu, à la stupéfaction de tous. Quoi? Vous deux? Le couple idéal? Et on apprend enfin le long martyre de Poupoute ou Mamour qui ne pouvait quitter son costume de scène ni changer le script. Poupoute ou Mamour dont le coeur se sclérosait, dont l'esprit errait à la déroute sur les bords de cette félicité factice qu'on lui avait peinte sur le visage.

Une illusion d'amour. Une longue absence. Dieu que le retour fait mal, surtout quand on revient de nulle-part!
Par Edmée De Xhavée
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Lauriers

2009: 3ème prix ex-aequo pour le Prix Pierre Nothomb avec Vous souvenez-vous? Thème: Sous le feuillage de mes chênes, je vous écris

2009: Retenue pour le Prix de la Police de Liège avec Tremblement de coeur. Thème: Canicule (Publié sous le nom de Patricia Van Praet-Lonhienne)

2008: 1er prix ex-aequo Fénélon en Colfontaine avec Tchoupy et les stiloboutchgo dgies. Thème: Par monts et par vaux


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