Ici, en cette période de Halloween, les devantures de maisons sont transformées en cimetières. C’est une façon joyeuse d’écarter le côté noir de la mort, d’en éloigner la peur ancestrale...
Cimetières. Faire la tournée des cimetières. Mes grands-parents paternels étaient morts avant ma naissance. Et mon père, leur
fils unique, les avait placés au niveau des Saints du ciel. Un portrait de mon grand-père en tenue militaire trônait sur le buffet de la petite salle à manger, et on ne s’étonnera pas que, suite
au respect silencieux que cette photographie suggérait, je n’aie cru en toute innocence, qu’il n’était autre que le roi Albert ! En effet, le prénom, la moustache, le képi miliaire, les
lunettes et la muette vénération qu’il m’inspirait étaient les mêmes. C’est donc avec assurance qu’en classe, lorsqu’on a appris l’histoire du Roi Albert, j’ai annoncé que c’était mon grand père.
Pas impressionnée du tout, d’ailleurs. Juste un peu excitée à l’idée de ce privilège. Tout le monde a ri, sauf moi qui ne voyais pas en quoi c’était drôle. Il reposait au cimetière de Heusy, avec
sa femme Suzanne qui l’y avait précédé un an plus tôt. Mes parents et moi allions au cimetière à la Toussaint. Je me souviens du froid, des fleurs, de ce triste alignement de tombes où de
magnifiques chrysanthèmes rappelaient l’amour des visiteurs qui n’oubliaient pas. Nous déposions nos fleurs. Je sentais la solitude de mon père – il n’avait alors que trente ans ou un peu plus,
bien jeune pour ne plus avoir ses parents – et l’inconfort de ma mère qui savait que jamais elle ne pourrait compenser un tel vide.
De son côté à elle, il y avait un caveau familial, mais il se trouvait à Tilf. Les clés ne semblaient exister qu’au compte-goutte, et
il fallait une voiture pour s’y rendre, ce que nous n’avions plus après le divorce de mes parents. On perd son mari, et sa voiture. La preuve, ma nièce m’a un jour dit, quand elle avait quatre ou
cinq ans, c’est dommage que tu n’aies pas de mari. Pourquoi, ai-je demandé… Parce que tu n’as pas de voiture ! Bref, je ne suis jamais allée au cimetière de Tilf. Jamais vu le caveau. Je
n’en suis pas fière, mais ça n’a pas été délibéré, c’est juste le résultat d’une famille qui adorait les disputes. J’ai d’ailleurs supplié ma mère de ne pas aller dans ce caveau elle-même,
n’ayant aucune envie de devoir organiser un planning rigoureux pour des clés à prendre et rendre à des heures précises pour aller déposer une fleur. Elle ne s’est pas fait prier : ah
non, a-t-elle répondu en riant, ce serait des disputes pour l’éternité! Elle a donc choisi son cimetière non loin d'où elle a vécu toute sa vie, là où elle a ses amies, là où elle
se souvenait avoir fait tant de promenades en Falinette avant que ce ne soit un cimetière. Un cimetière qui porte le
nom d’un gîte à la campagne : Le chant d’oiseaux !
Mon cher Bon-Papa, son père, est au cimetière de Verviers, et j’y allais avec elle, nous prenions le tram. Maintenant, il est tout seul, plus personne ne va le voir sans doute, mon cher petit Jules. Après tout, dans les cimetières, il n’y a que des vivants, et si les morts sont quelque part encore, pourquoi seraient-ils là ? Chaque année je sors les photos de mes amis partis, et les mets sur une petite commode. Avec des bougies, et c’est leur grand jour. Je les évoque et me souviens de combien je les aimais, ou les aurais aimés – dans le cas de mes grands-parents paternels – et ils sont invités, pas pleurés. Pas de chrysanthèmes, mais la flamme des bougies, de la musique, la chaleur de ma maison, un retour à la vie en grande pompe.
Je n’aime pas trop nos cimetières belges, avec cette dalle qui vole la place de l’herbe ou de la terre. Qui empêche le soleil de
réchauffer ces os que nous avons connus revêtus de vie. De hauts murs semblent vouloir garder enfermés des esprits malveillants et dangereux, alors que la mort, c’est le souvenir des vivants, et
les tombes le chant et les pleurs de leur amour. Une stèle devrait suffire, et la beauté des chants d’oiseaux dans les ramures centenaires. Comme ce cimetière de Fort Sill en Oklahoma, où
reposent les derniers guerriers de Geronimo. De l’herbe, la paix d’une pelouse et d’ombrages, de simples stèles.
Malheureusement, on les a enterrés sous leur numéro de prisonniers, ce qui m’a fait mal. Pourtant, le nom secret d’un Indien reste
libre et secret, alors peut-être n’a-ce pas d’importance. Ici, les cimetières ne sont pas toujours entourés de murs, mais de rues et de maisons, comme une place reposante. Et je préfère
ça.
Maintenant, je voudrais vous inviter à lire un petit article sur un cimetière joyeux en Roumanie. Valy-Christina Oceany est Roumaine, a eu
un coup de cœur pour la Belgique mais s’est retrouvée en France. Où elle
s’est mise à écrire. Oh, elle écrivait bien avant ça, mais maintenant, elle a publié !
Mais surtout, surtout, en cette période de l’année où nos pensées s’unissent à celles de ceux qui ne sont plus sous notre regard,
lisez cet article … c’est une vraie chanson !
Je termine cet article avec la photo d’un tableau qu’un de mes oncles avait fait pour ma mère. Je l’ai repris à sa mort, parce qu’elle
avait bien aimé ce cousin de mon père. Il vient de s’en aller sans que je l’aie revu depuis l’enfance. Je ne me souviens plus du tout de son visage, mais si bien de son rire, de sa gaieté, et de
l’affection adorable que sa femme et lui avaient pour moi.
Et je pense qu’au fond, c’est bien beau de n’avoir de quelqu’un que le souvenir de son rire, de sa chaleur, d’une grande joie de
vivre.
Bon voyage oncle Claude …

Charlotte la
marmotte ne sort presque plus. Les voisins ont décoré leurs seuils de grosses citrouilles – qui seront rapidement évidées par les écureuils, offrant le spectacle plutôt écoeurant d’une coulée de
graines sortant d’un trou irrégulier et de plus en plus grand. De petits colons ou épouvantails de jute et tissus colorés, appuyés à des plants de maïs secs – qui seront le paradis des souris,
eux ! – décorent les entrées, ainsi que de menus chrysanthèmes qui n’ont pas, hélas, la délicate forme orientale de ceux de chez nous. On les appelle Hardy mums, mum étant le
résultat de la fâcheuse habitude des Américains de mutiler tous les noms : ici on dit chrisanthemums, donc… mums. C’est comme ce pauvre Tout-An-Kamon qui est devenu King
Tut. On dirait le nom d’un rapper…
organisée par notre ami
Qu’il est amusant de s’entendre dire c’est tout à fait toi,
je te reconnais, lorsqu’on montre à un ami une photo surgie de l’enfance, alors que les ans ont recouvert la photo de patine et le corps d’un nouveau volume. Et pourtant, oui, le sourire et
la paisible confiance en soi errent encore, l’essence même de ce qu’on était déjà.
Cette fois, on y est, c’est l’hiver ! Il peut vous sauter dessus, ici, comme une mauvaise fée
des glaces, et tout figer sous la pression de son doigt de cristal. C’est beau si on ne doit pas sortir, ah oui, vu de la fenêtre c’est superbe, cette étrange mer blanche immobile, à la surface
luisante. Cet alignement, à l’arrière de ma maison, de troncs nus jaillissant avec calme de cette couette polaire. Ça donne même une sensation de protection, d’isolement d’un froid encore
pire.
Pas plus que dégager la neige des pare-brises, de l’allée, de sous la voiture, du
seuil… Hier mon Nemrod de Zouzou est tombé sur les marches en courant à ma rencontre, trahi par le verglas. L’hiver et sa froidure sont pour moi une idée romantique mais une réalité peu
appréciée. Petite, l’onglée me faisait craindre les jeux de traîneau, de glissades, de boules de neige. Je ne pouvais pas vraiment m’y soustraire, mais c’était un martyre haï !
Il me reste deux photos bien imparfaites hélàs : cette œuvre hivernale et
colorée, pleine d’activité et d’amour de la Croatie d’autrefois.
Et cette noce paysanne, fleurie et gaie avec, toujours, cette chaumière où se cachent
tous les secrets de ses habitants, le trousseau conservé dans un coffre-banc, un miroir piqueté et fêlé, peut-être un petit tapis élimé venant d’une grand-mère. Le lit conjugal où on conçoit les
enfants pour les y mettre au monde plus tard. Un violon de mauvaise qualité, des jarres avec les œufs, une table massive. L’écho des rires et des disputes, des jeux des enfants, du dernier soupir
des vieux. Les gémissements d’un chien favori. Fulvio Pregl travaille sur verre, à l’envers selon la méthode de l’école de Hlébine, berceau de Generalic.
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