Aix-en-Provence

Vendredi 3 avril 2009
C’est ce que Mimi du Sud m’a envoyé avec une petite lettre charmante. Une écriture aux arabesques arrondies, décidée, et une chaleur toute méridionale. Celle qui, il y a tant d’années déjà, a ouvert mes yeux, mon cœur et mes bras à une vie que depuis je laisse s’écouler un jour après l’autre, une saveur après l’autre, avec une calme gourmandise. Merci Mimi pour avoir extrait le parfum de ces images et bonheurs irremplaçables, si précieux.

Car c’est bien en Provence que le chant des cigales m’a éveillée, bien mieux que le baiser d’un prince ! J’ai marché pieds nus sur la terre rouge et les aiguilles de pin, et dormi à la belle étoile ; me suis jetée toute habillée dans la délicate fraîcheur du Bayon ; ai arrosé de jeunes vignobles à peine plantés au domaine de Roques Hautes, et suivi en leur parlant une horde de petits sangliers dans la pinède du Tholonet. Traversé des propriétés privées sur le plateau, enjambant les murets et priant pour que la brise n’apporte pas mon odeur jusqu’à la truffe chaude du chien endormi. Cherché les poireaux sauvages dans les champs, le panais sur les rives de la Torse. Traqué les cèpes des pins. Saisi le bonheur sous toutes ses formes, tous ses déguisements, écouté toutes ses chansons. Revêtu mon cœur, à tout jamais, de cet éclat de lumière et senteurs.

                         Toute habillée dans le Bayon, et reprendre la marche après... quel plaisir!

Car il est vrai que ma Belgique natale en manque, de soleil, et que le quotidien au grand air est une liberté intense, aussi vagabonde que le souffle du mistral dans les platanes. Les journées s’emboîtent dans les nuits autour des repas pris sur la terrasse ou devant une fenêtre ouverte, les conversations scintillent tandis que les étoiles palpitent dans le ciel. L’air frais du dehors est le bienvenu, soulève le bas des jupes et les nappes, frôle les tomates et gousses d’ail posées sur le hachoir usé, caresse les chevelures. On vit les sens grands ouverts, dans la liberté joyeuse que portes et fenêtres ouvertes ne confinent pas.

Alors, dans une simple enveloppe venue de ce midi que l’on ne chantera jamais assez, j’ai trouvé, Mimi, une grande bouffée de bonheur…

Par Edmée De Xhavée
Ecrire un commentaire - Voir les 11 commentaires - Recommander
Vendredi 16 janvier 2009

Je travaille dans un secteur aussi artificiel que nécessaire : la finance.

Heureusement, je me limite à assister un patron. J’en suis au cinquième et aucun ne ressemble au précédent, ce qui prouve que l’intérêt à l’argent et ses mystères ne donne pas la même patine à tout le monde. Ou peut-être que l’argent ne fait pas le moine…J’ai eu le broker fringuant sorti tout droit d’un film de Hollywood, au sourire trop grand pour être honnête et que la dépression a presque terrassé parce qu’en trois mois il n’était pas devenu riche. Le fait qu’obsédé par son poids il était persuadé qu’il allait survivre en ne grignotant que des noisettes n’a sans doute pas aidé. J’ai eu celui qui venait d’un milieu pauvre et envoyait à ses clients des cartes de vœux achetées en vrac pour $1.00 les 50 cartes. Et il insistait en riant grassement : je suis radin ! Ensuite le bon et consciencieux, trop honnête sans doute, qui s’obligeait à « faire une petite danse d’idiot » dans son bureau quand il avait oublié de demander à un client s’il y avait autre chose qu’il pouvait faire pour lui. Enfin, une mutante issue des amours de Barbie et Picsou (Barbie pour le look, Picsou pour le regard égayé de $), qui ne voulait que des attaches-trombones roses et parfumait le bureau avec un spray à la barbe à papa, la bouche en cœur. Leurs seuls points communs, c’était moi et leur choix de carrière. Le rouge au front je me dois d’ajouter une orthographe allant du médiocre à l’apocalyptique.

En Italie, on dit en ironisant moi je n’ai pas de problèmes d’argent, je n’ai pas d’argent. Et ça a du vrai. Un client, à mon travail, médecin plutôt bien nanti, a dit récemment à Barbie que ses meilleures années étaient celles où il n’avait pas d’argent mais de vrais amis et l’insouciance. L’argent n’est la maudite galette que si on lui en donne la force, et oui, il en faut, de la galette, maudite ou pas. Mais on ne devrait jamais perdre la notion de ce qui nous est vraiment nécessaire pour vivre heureux, du prix exact du bonheur. Et savoir que le reste est superflu. Un superflu agréable, certes. Mais pas indispensable.

A 23 ans j’ai quitté la maison familiale, une grande maison avec un grand jardin, pour vivre ma vie. Je n’ai plus eu de jardin jusqu’à l’âge de 56 ans, sans en faire une crise de frustration. J’ai habité peu après un minuscule studio à Aix-en-Provence, affreusement mal conçu : d’une part il n’y avait pas de fenêtres mais une grande vitre avec porte vitrée donnant sur le balcon. Soit on ouvrait la porte, soit on étouffait. Et par temps de mistral ou en hiver, le choix était de ceux qu’on qualifie de cornéliens. Mais aussi, et surtout, il y avait la façon dont on avait combiné la salle de bain et la cuisine : une seule porte fermait soir l’alcôve de la toilette, soit tout le bloc lavabo-réchaut-douche-toilette ! Et c’était si compact que je me suis brûlé la fesse sur la bouilloire en faisant mes ablutions au lavabo ! Un des deux gonds de la porte d’entrée était cassé et ladite porte ne tenait que grâce au second et un peu de fil de fer. La vue ? Une usine d’allumettes désaffectée, au milieu de ce qui était devenu un terrain vague, monde d’aventures pour une tribu de chats, avec une grande cheminée comme horizon. Sur ciel bleu, c’est vrai !

L’immeuble lui-même était une « cage à lapins », un grand lego de ciment aux longs couloirs anonymes. Et pourtant, une fois ma porte poussée, c’était la joie du paradis qui gazouillait à ma rencontre. Des bouquets de fenouil, germandrée dorée et armoise séchaient la tête en bas un peu partout. Le balcon était le jardin de mes chats et le glorieux terrain de mes plantes en pot : menthe, basilic, romarin, thym. A l’intérieur, un petit pick-up massacrait des 33 tours de Louis Armstrong et Michel Polnareff. Ça chantait et ça riait beaucoup. Ça se bagarrait un peu aussi, comme il se doit. Pas d’argent. Assez cependant pour s’offrir le bonheur. Je gagnais peu, et avais demandé, en plus, de ne faire qu’un trois-quart temps, pour mieux profiter de ces années bénies.

Un portrait de Tah-Zay, le fils de Cochise, voisinait au mur avec celui d’une de mes ancêtres, une jolie jeune femme du directoire, échevelée, au décolleté impudique, le regard intense tourné de côté. Le lit était aussi le divan.

















Un pot de grès regorgeait de germandrée dorée, dont l’odeur orientale s’amusait de tant de bonheur. Le clochard qui passait parfois la nuit sous l’escalier 4 étages plus bas ronflait si fort que personne d’autre que lui ne fermait l’œil. Les voisins riaient de mes chats funambules sur la rambarde du balcon. Certains demandaient à leurs amis de sonner chez moi en leur absence et d’enjamber le balcon pour entrer chez eux. Je m’habillais au Monoprix ou aux Trois Suisses, notre « restaurant » favori avait des tables en formica et de la vaisselle dépareillée. Pas de frigo : une garantie pour ne pas trop acheter et manger frais. Pas de télévision, mais on allait trois fois par semaine au cinéma, et on lisait. Passionnément. De tout. Julius Evola, Simenon, Gurdjieff, Jane Goodall, des contes persans, Bob et Bobette…

Et il y avait les amis ! On s’invitait les uns chez les autres - en se trompant parfois de date – et on partageait de modestes repas et de la bière bon marché. On s’éternisait aux terrasses des Deux G ou de La rotonde jusqu’à transformer les garçons en zombies aux idées noires, surtout celui que nous avions surnommé Furonculose. Et, à dix minutes de marche, il y avait la nature, immense et gratuite. Les promenades sur le Cengle, sur le plateau de Bibémus, dans le domaine des Roques-Hautes où on trouvait des débris d’œufs de dinosaures. Le chant métallique et hypnotique des cigales, la lente ascension des petits gris sur le fenouil le long des chemins, le tapage nocturne d’un hérisson près de Solitude, le petit pavillon de Cézanne, les barbecues à la grotte de Bibémus, le chocolat Van Houten qu’on y buvait dans des pots à résine, le regard voyageant sans hâte au-dessus de la cime des pins vers le lac Zola, céruléen et immobile. Tout l’été, il y avait des spectacles gratuits en ville : Joan Baez, George Zamfir, des groupes andins, des concerts de Giuseppe Tartini, des orchestres jazz, des cracheurs de feu et mimes… La secte des enfants de Dieu de Moïse David, qui sévissait alors, était aussi une sorte de distraction car des volées d’épithètes colorés les accueillaient partout. On partait en vacances en auto-stop : les Pyrénées orientales, Paris, Bruxelles…

Ma situation financière s’est améliorée avec le temps, comme c’est souvent le cas. Mon bonheur est-il plus intense pour ça ? Certainement pas. D’ailleurs, avec l’âge, le plaisir de chiot fou qu’on éprouve dans les jeunes années devient le ronronnement sonore d’un chat repu au sommet du monde. Une toute autre texture. Chaque âge a ses plaisirs, annonçait ma mère, et toutes les autres mères avant elle. Mais une chose reste certaine : c’est pas cher, le bonheur ! Et c’est inépuisable, même dans les souvenirs.

 

Par Edmée De Xhavée
Ecrire un commentaire - Voir les 7 commentaires - Recommander
Dimanche 24 août 2008

Ta course a commencé en avril 1927 à Château-sur-Epte, pour se terminer en août 2008 à La Salvetat-sur-Agoût. Que ça passe vite, surtout quand on file avec le vent sur les collines. Surtout quand on aime beaucoup, fort, sans s'économiser. Quand, comme toi, on vit de toutes ses fibres, avec une joie féroce et invincible.


Mais quels bonheur tu as semés sur ta course, Neptune! Et que de bonheurs as-tu récoltés aussi, pour plus tard les contempler du fond de la sagesse de ton grand âge.

Repose-toi, mais laisse-nous le droit au chagrin. Même ceux d'entre nous pour qui tu n'es plus, depuis longtemps, qu'un souvenir amusant ... qui sait ce qu'il a bien pu devenir, Neptune? Ou ce type qui parlait fort et vendait des bouquets de romarin, de sauge, de sariette... où est-il bien passé ?

Il se repose, il se repose...

Chagrin.

Ta famille et, dans la mêlée: Michel Guino, Corinne et Chouchou, Nicholas, Peadar, Charlie, tous nos amis Michel (Thernot, Goupil, Fillaire, Phélippeau...), Le Maréchal, la mère Sophie, Inès, Muriel, Michaël et Virginie, Jeff, Christelle, Claude, la-petite-femme-qui-court-toujours, Walther, le sapajou saccagé, le professeur (Bernard/Socrate), Gaby, le boulanger de la place des trois ormeaux, David, Patrice et Adèle, Yvan et Nelly, Badaboum, le petit Dominique, Jonathan, Catherine, Maryse, le grand escogriffe, Jean-Louis Ballu, Pomme de terre, Akaru, Josette, Tendre Jeudi, les deux libraires du Boul' Mich', Cécile Guindon, Atahualpa, Crème-Fraîche... et j'en oublie, et il y a tous ceux que je ne connais pas, n'ai jamais connus...

Chagrin.

Pour toi, pas de chagrin. Tu as glissé vers la sortie, la tête pleine de souvenirs, le coeur amoureux. La nuit a tendrement baisé tes yeux qui ne verraient plus, et le matin m'a fait pleurer.

Repose-toi, cher, cher Neptune, et reviens-nous quand ton départ ne nous fera plus mal. Il sera si bon alors de recomprendre quel honneur la vie nous a fait de te mettre sur nos chemins, de nous y  laisser courir à tes côtés. Car marchais-tu vite, Neptune! Plus jamais je n'ai su retrouver une démarche féminine, je galope à perdre haleine! Oui, ce sera bon de se vautrer dans les souvenirs géants que tu nous laisses, et si un rire surpasse les autres, ce sera le tien. Et l'odeur de germandrée dorée, ce sera toi. Et toute ma liberté, elle me vient de toi.

                                                                                            Foufette

 

Par Edmée De Xhavée
Ecrire un commentaire - Voir les 3 commentaires - Recommander
Vendredi 1 août 2008

Finalement, créer des personnages, c'est souvent faire un patchwork de tous ces gens rencontrés au fil du temps. Pour autant qu'on ait bien observé et construit un dessin précis dans sa mémoire. Car l'extraordinaire n'est pas rare. Beaucoup de gens ont au moins une période extraordinaire dans leur vie. Pour d'autres, l'extraordinaire est un banal quotidien.

Et c'est avec bonheur que je ressors ces acteurs de mon passé, leur donnant un rôle dans mes récits. Parfois ils sont presque la fidèle réplique de ce qu'ils furent, comme Michel dans Les romanichels. D'autres m'ont fait la surprise de ne pas vouloir tenir dans le script que je leur avais choisi, comme Mr Francette dans De l'autre côté de la rivière, Sybilla, qui suivra la parution des Romanichels. Inspiré d'un de mes oncles, il n'a pas eu de plaisir dans cette vie et en a exigé une autre. Et puis il y a ceux qui sont inventés sur base d'éclats de personnes réelles.

Aix en Provence, c'est ma sortie de léthargie, d'un mariage destructif, d'une observance des conventions qui  m'éteignait. Et j'ai tout un kaleidoscope de souvenirs aux couleurs multiples et gaies, une palette de visages et silhouettes qui ont enrichi ma pensée et m'accompagnent encore aujourd'hui.

Comme Jonathan. Il avait été le photographe des Beatles jusqu'à l'arrivée dans leur vie de Linda McCartney, avec laquelle il ne s'entendait pas. Tant d'argent gagné si vite! A Londres, il vivait alors sur une péniche où, généreux et inconscient, il recevait sans compter une multitude de parasites. Un nuage de hashish épaississait le fog londonien, et les poissons de la Tamise devaient avoir la gueule de bois en permanence. Les descentes de police étaient devenues banales. Une fois son argent parti ... en fumée (! ), il avait vendu la péniche et était arrivé, sans regrets, à Aix. Un grand type blond, barbu, dégingandé aux doux yeux clairs un peu protubérants, et qui éternuait tout le temps. Chaussé de godillots à semelles compensées de bois, ce qui, avec sa haute taille, le faisait marcher du pas raide de la créature de Frankenstein. Mon ami pendant un peu plus d'un an, alors que nous habitions au même endroit sur terre. Il venait souvent me voir, et nous parlions inlassablement des Indiens, et des fantômes.

Il avait acheté une maison à retaper qui avait appartenu à Philippe Encausse, le fils du célèbre Papus, (membre d'un ordre kabbalistique rosicrucien, spirite, adepte du tarot etc...) et un fantôme s'était presque matérialisé sous ses yeux, vapeur blanchâtre flottant au-dessus d'une porte alors qu'un froid glacial envahissait la pièce. Les gens qui allaient chez lui en voiture voyaient leur moteur s'éteindre, inexplicablement, lorsqu'ils quittaient la route et empruntaient l'allée de terre.

Quand je l'ai connu, Jonathan recommençait à zéro, et passait le torchon - en souriant - sur le sol des Deux Garçons (Les deux G comme on disait... ) cours Mirabeau, ce qui indignait le chef de salle. Quoi! Avoir eu la chance de faire de bonnes études, d'avoir eu de l'argent, d'être - eh oui! - un authentique Lord écossais, et jouer les Marie-clape-sabots, c'était plus qu'il ne pouvait comprendre!

J'ai souvent essayé de retrouver Jonathan, sans succès.

Ou comme Charlie Pye-Smith. Anglais et souriant, ami de mes amis Peadar, Jonathan, et Nicholas. Sérieux, l'allure d'un futur savant, concentré. Avec lui, Michel - mon compagnon -, Peadar et Nicholas, j'ai fait une interminable promenade sur le Causse Méjean, et il nous pointait tous les détails qui faisaient de cette longue marche la découverte de l'intense vie secrète des habitants des bois. Une crotte de renard ici, l'empreinte d'un sanglier là, le cri d'un lapin ... Vingt kilomètres! Ca creusait l'appétit et bandait les mollets!

Et oui, avec lui aussi les fantômes animaient les conversations. Un de ses amis avait un jour rencontré un moine sur une plage déserte, et ils s'étaient arrêtés pour parler un moment. Puis le moine l'avait intrigué en affirmant avoir la sensation étrange de ne pas savoir s'il était vivant ou mort. Lorsqu'ils s'étaient salués pour reprendre chacun leur route, l'ami de Charlie s'était retourné... le moine n'était nulle part en vue!

Maintenant, Charlie habite en France et est l'auteur de nombreux livres sur l'environnement, la nature, l'écologie, l'Inde, le Népal... On se reverra, naturellement!

Et Peadar et Nicholas, très souvent ensemble, bien que j'aie connu Nicholas en premier lieu. A l'époque, ils alternaient "faire la manche" avec la tonte des moutons. Ils se trouvaient à Carcassonne alors qu'on y tournait "Un lion en hiver" avec Peter O'Toole, et entre Irlandais, ils avaient partagé plus d'une cuite fraternelle à la Guiness en ville, reconduisant l'acteur en zigzagant dans les rues pour reprendre le tournage.

Peadar était un Irlandais né au Kenya, où son père possédait une grande ferme. Tout jeune il avait appris à piloter un avion pour se rendre d'un point à l'autre des terres paternelles. Il avait grandi avec les Masais. Il était pour moi un ami véritable, impassible et serein, attentionné. Je me souviens encore de la joie qui avait soulevé mon coeur quand il a un jour franchi, alors que je ne l'attendais pas, le seuil du magasin où je travaillais. Il a épousé une Française et vit en Californie.

Nicholas avait la plus belle voix du monde, et ressemblait alors à un gros angelot. Joues d'un beau rose Rubens, boucles blondes, joli sourire et yeux innocents. Il était né dans le Vermont d'un père sicilien (descendant du fameux Nicolà Porpora, compositeur d'opéra baroque) et d'une mère Irlandaise. Il ne fichait pas grand chose, sauf chanter, jouer de la guitare et dessiner.

                                                                 Mon chat Jérémie, vu par Nicolas...










Michel, mon compagnon, vu par Nicolas..


                                                    Le cours Mirabeau vu par Nicholas...

Je le considérais un peu comme un jeune frère, et Peadar et lui débarquaient souvent chez Michel et moi à l'improviste, revenant de Carcassonne, de la Montagne noire, d'Irlande où ils avaient joué avec Ted Furey "à la bonne franquette" et vu une Banshee dans le bus, de Sardaigne ou d'ailleurs. On mangeait, chantait, buvait, et ils dormaient avec l'abandon de la jeunesse sur des coussins par terre, parcourus par ma meute de chats, Marie-Salope, Salomé, Saxophone, Fritz, Jérémie... Rien n'était plus beau que la voix de Nicholas quand il chantait Les Tuileries de Victor Hugo, mis en musique par Colette Magny. Nous sommes deux drôles - Aux larges épaules - De joyeux bandits - Sachant rire et battre - Mangeant comme quatre - Buvant comme dix. J'avais les larmes aux yeux d'un bonheur trop intense quand il arrivait au dernier couplet Nous avons l'ivresse - L'amour, la jeunesse - L'éclair dans les yeux - Des poings effroyables - Nous sommes des diables - Nous sommes des dieux! Cette phrase, nous la hurlions dans un sourire, tandis que je formulais à chaque fois un souhait muet: que je l'entende encore une fois! Ca fait plus de trente ans que je ne l'ai plus entendu, et cependant ... j'ai toujours sa voix dans l'oreille!

Nicholas s'est marié, a deux enfants et élève des chèvres près de Carcassonne. Mais il a résisté contre le téléphone et l'internet. Nous faisons des plans pour nous revoir. C'est lui qui m'a envoyé ces dessins venus des riches heures du fan club de Michel...

Et je ne peux oublier Jeff, perdu de vue comme bien d'autres. Jeff qui était Gallois, et ne pouvait retourner en Angleterre sous peine d'y être arrêté pour ... hold-up à main armée dans une banque! Il avait donc fui son pays avec une jolie fille de bonne famille qui était trop amoureuse pour abandonner son gangster de Jeff, et en prenait un soin jaloux. Tout le monde lui avait décrit les Français comme portant un béret et une baguette sous le bras. Et le premier Français qu'il a vu en France portait effectivement un béret et un baguette! Pour gagner sa vie, Jeff lavait des vitres de magasins, et avait la charge des vitres - et des clés!!! - de la BNP... Le gangster était loin! Il venait d'un petit village gallois où on conservait dans l'église une ancre provenant d'un voilier qui était apparu, flottant dans le ciel, et qui s'était accrochée dans le clocher. Une mauvaise bagarre lui avait valu un coup de poing, le privant de la vue d'un oeil. Deux ans plus tard, l'assurance l'avait "dédommagé", et il avait fêté ça dans le même bistrot. Tournée générale. Bagarre. Et pan dans l'oeil de nouveau. Cette fois, il était crevé! Mais bon Dieu, que le Jeff que je connaissais était serein...

Et les filles, dans tout ce monde d'hommes et garçons? Adèle et rien qu'Adèle, si j'exclus des relations superficielles mais sympathiques avec des collègues, ("Jaja", "Crème Fraîche", Jocelyne, Mireille, "Titi", "Secotine" ...) et des rencontres de courte durée comme celle avec Crystelle, une jolie Alsacienne qui fut, pendant un moment, la compagne d'un ami.

Adèle est de Verviers comme moi, et m'avait tant vanté Aix et ses glorieuses beautés que j'y suis partie. Quelques mois plus tard, elle est arrivée chez moi: "J'en avais marre de Verviers, j'ai tout planté là et me voici!" Elle en a bavé un peu, car au début elle n'avait trouvé à se loger que dans une maison habitée par une série de locataires qui semblaient sortir de la cour des Miracles, dont une certaine Rose que tout le monde appelait Cirrhose et qui déambulait, les joues rouge vif et le cheveu emmêlé d'un noir Belle-Color terne, ses amples formes emballées dans une sorte de parachute rouge, comme un gros mongolfière ivre. Mais elle a fini par habiter un très joli petit studio dans un hôtel particulier de la rue des quatre dauphins, et a eu, en prime, la joie de finir dans les bras d'Alain Delon alors qu'elle sortait de chez elle au pas de course.

Un jour sa soeur Jane est venue nous retrouver en auto-stop pour le week-end. "J'ai dit à maman que je partais aux courses de Francorchamps!" nous a-t-elle dit en riant.

Amie loyale, elle m'a une fois demandé ce qu'elle pouvait me rapporter de Verviers, où elle allait rentrer pour une huitaine de jours. Du fromage de Herve, ai-je dit sans hésiter. Et elle a supporté le regard soupçonneux de ses voisins de compartiment dans le train à chaque fois qu'elle entr'ouvrait son sac.

Adèle a rencontré Patrice, qui collectionnait les reptiles et d'autres animaux, et à partir de ce moment-là, elle a souvent eu des pansements aux doigts parce que l'iguane ou les loirs l'avaient mordue. Il faut dire que jamais elle n'aurait encouru le risque de se plaindre à Patrice, parce qu'elle en était folle! Il aurait pu la mordre lui-même qu'elle aurait fait semblant de ne pas le remarquer... Un jour elle m'a confié, radieuse, qu'elle avait fait un rêve au cours duquel elle se voyait mariée avec lui, assise dans une pelouse devant une maison, et ayant trois enfants.

Ensemble on allait à la chasse aux couleuvres à colliers et tortues, ou à la chasse aux émotions tout court. C'est Patrice et elle qui m'ont emmenée la nuit près des ruines d'une tour, m'obligeant à marcher à la lueur d'une bougie (que je maudissais la brise, ce soir-là!) et m'ont fait croire que les ruches à miel de bois étaient des cercueils de nouveaux-nés! Eux-aussi aimaient les chats: Papus, Merlin (l'emmerdeur) et Cassiopée habitaient alors avec eux.

Ils se sont mariés et ont trois enfants! Et une pelouse devant la maison, ce qui est plus facile sans doute. Ils habitent en Normandie - après bien des déplacements -, et Adèle a un atelier de sculpture. Elle écrit aussi des nouvelles très sensibles et nostalgiques.

C'est à la même époque que j'ai rencontré, lors d'un voyage en stop à Paris avec mon compagnon, le sculpteur Michel Guino, qui était son ami. Michel est le fils de Richard Guino, le sculpteur espagnol qui fut les dernières mains de Renoir, alors incapable d'utiliser les siennes pour peindre à cause de l'arthrite. Une "guerre" entre les familles Renoir et Guino anime les tribunaux à ce sujet encore aujourd'hui. J'ai logé chez Michel et sa compagne Corinne rue Daguerre, enthousiasmée de leur accueil bon enfant, et tous ensemble - avec leur fille Arianne et leur beau-fils il me semble - nous sommes allés à une soirée chez Claude Clavel, un peintre qui n'est plus à faire découvrir et est aussi le père d'Olivia Télé Clavel, membre fondateur du groupe Bazooka. Je n'ai pas grand souvenir de cette soirée sauf la vue merveilleuse que nous avions depuis son balcon rue de la Capsulerie, sur un Paris la nuit qui frémissait de lumières. Je dois aussi avouer que n'ayant pas prévu ce genre d'occasion, j'étais embarrassée de m'y trouver avec ma fatigue d'auto-stoppeuse, en jeans et cuissardes de laine, et je crois 10 francs en tout et pour tout en poche pour rejoindre Aix parce que "mon" Michel avait été dépenser les 10 autres à La Couronne avec des amis! J'ai été très gnan-gnan, et en suis encore confuse...

Michel et Corinne vivent toujours entre l'atelier de la rue Daguerre et leur maison de Bretagne, et j'espère bien les revoir un jour aussi!

Mais l'ami peintre parisien que j'aimais le plus, c'était Jacques, dit "Le Maréchal". Maigre, doux, apaisant, discret, attentif, sachant écouter, regarder. Il habitait un duplex Porte d'Italie, avec sa compagne et Gwen Ha Du, (blanc et noir en breton), son chien. Un chien qui dormait le jour pour suivre son maître noctambule avec plus d'entrain. J'ai le souvenir d'une rangée d'avocatiers en pots, le long des fenêtres, d'une hauteur impressionante. Et d'un appartement bien rangé qui allait bien avec cette paix qui émanait de Jacques. Il est venu ensuite chez Michel et moi dans l'Aveyron, et ils sont allés à la cueillette aux champignons avec la joie d'adolescents tranquilles.

Visages merveilleux de mes années extraordinaires, soyez bénis car je vous aime encore!
Par Edmée De Xhavée
Ecrire un commentaire - Voir les 4 commentaires - Recommander

Mes livres parus

Lauriers

2009: 3ème prix ex-aequo pour le Prix Pierre Nothomb avec Vous souvenez-vous? Thème: Sous le feuillage de mes chênes, je vous écris

2009: Retenue pour le Prix de la Police de Liège avec Tremblement de coeur. Thème: Canicule (Publié sous le nom de Patricia Van Praet-Lonhienne)

2008: 1er prix ex-aequo Fénélon en Colfontaine avec Tchoupy et les stiloboutchgo dgies. Thème: Par monts et par vaux


Catégories

Derniers Commentaires

Présentation

Découvrez aussi ...

Recommander

 
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés