Animaux

Vendredi 7 août 2009

Tu n’es plus assez jeune pour prendre un chien de cet âge, avait déconseillé ma cousine à ma mère. Elle va tout t’abîmer dans la maison. Mais devant cette cage de la SPA … l’amour y allait d'un petit concerto instantané ! La dame de 70 ans et la jeune chienne abandonnée d’un an à peine se souriaient, se reconnaissaient, comptaient déjà l’une sur l’autre. Mais elle a l’air si douce, insistait ma mère, bien décidée mais sachant qu’il fallait mériter son choix, lui donner un air de raison, et ne pas avoir l’air d’une pauvre vieille qui ne se rend plus compte. Et en douceur elle a argumenté. Elle aurait d’ailleurs su lutter avec toutes ses armes de dame âgée s’il l’avait fallu: le chantage, la bouderie, pour finir par un je fais ce que je veux après tout entêté qui aurait mis fin aux discussions. Mais ça n’avait pas été nécessaire. Tu fais comme tu veux, avait en effet conclu ma cousine, c’est toi qui t’en occupera.

 

Et elles sont donc rentrées à la maison. La jolie chienne au pelage d’un bel or soyeux et la dame aux cheveux blancs, trop lente déjà, mais trop seule pour en rester à sa résolution de ne plus avoir de chien lorsque le dernier était mort. Et oui, elle était douce, Tara. Elle a appris à ne pas être trop fofolle pour s’adapter au rythme de son amie. Elle a fait quelques dégats, avec sa joie de petite fille de la maison qu’on pardonnera quand même. Elle a appris à monter regarder la TV à 20 heures et faire sa dernière sortie à 22 heures. Elle a aimé son fauteuil ancien au point de tapisserie, luxe dont elle n’avait aucune idée. Et, plaisir suprême, dormir sur le grand lit, flanc à flanc. S’endormir contre la timide houle de la respiration de l’autre, se retourner ensemble et replonger dans le sommeil, tout va bien, on est ensemble. Sa biscotte de quatre heures. Les visiteurs, auxquels elle faisait une fête délirante, car plus jeunes ils la sortaient plus loin et plus longtemps dans le parc de Séroule ou l’avenue du Tilleul où elle avait un ennemi mortel sur lequel elle adorait déverser des flots d’injures. Tu la reprendras s’il m’arrive quelque chose, tu promets? avait supplié ma mère à mon frère. Il avait promis.

 

Et elles ont vieilli ensemble, année après année. Leur routine se rapetissait, ralentissait, mais elles se souriaient toujours et se parlaient des yeux. Dormaient ensemble, regardaient la TV, sortaient faire un tour, de plus en plus court, de plus en plus lent.

Jusqu’au moment où ma mère a rappelé sa promesse à mon frère, parce que Tara était son dernier souci, sa dernière responsabilité. Leur existence était à présent réglée par le passage des infirmières et gardes, qui s’indignaient parce que Tara continuait à passer ses nuits sur le petit lit médical, écrasant son amie de son poids, couvrant les couvertures de poils. La belle dame sans merci attendait dans le couloir, sans hâte mais sans merci, juste un subtil parfum de lys et une mélopée qui ressemblait un peu à une vieille berceuse. Le jour où elle se pencha sur le lit en tendant la main, on fit sortir Tara de la pièce. Et alors que ma mère haletait pour trouver son chemin, elle grattait à la porte en hurlant son angoisse, la détresse faisant vibrer sa voix. Et pourtant, c’est ensemble qu’elles ont trouvé la paix. La chienne s’est calmée au moment où ma mère ne fut plus. Et s’est immédiatement mise à suivre mon frère, rassurée sur le bon passage de son amie et sur son avenir à elle. Elle savait, Tara, avec une joyeuse certitude qui lui venait de l’autre côté. Va avec lui, maintenant, il s’occupera de toi.

 

Elle s’est faite tout de suite à sa nouvelle maison, son nouveau régime, ses nouveaux amis. De nouvelles promenades, un autre quartier, des ennemis sur qui aboyer avec arrogance. Rien que du bonheur pour continuer sa vie, et pas de nostalgie. Son amie n’était pas bien loin, et elle, elle savait où. Confiante, elle a ancré son coeur dans celui de ma nièce, qui a renouvellé avec elle le lien d’amour autrefois créé avec ma mère. Tara, la vieille dame de 14 ans, et la jeune fille.

 

Mais la vieille dame arrivait au bout de son séjour. Elle avait des hallucinations. Elle souriait et faisait la fête à quelqu’un… qu’elle seule voyait. Et elle s’est mise en route elle à son tour. Ma nièce, déchirée, est restée avec elle aussi tard dans la nuit qu’elle l’a pu, mais a fini par devoir rentrer à son appartement pour dormir. Et un peu plus tard, elle s’est éveillée : Tara était sur son lit, agitant la queue. Comment était-ce possible?… Et elle la regardée, regardée, pour la voir disparaître. Elle a appelé son père, qu’elle avait laissé auprès de Tara. Tara venait d’avoir un coma, pendant lequel elle était apparue sur le lit de ma nièce. Elle est morte un peu plus tard. Mais pas sans avoir dit “au revoir”.

Par Edmée De Xhavée
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Vendredi 21 novembre 2008

Comme tous les gens qui aiment les animaux, les « belles histoires » dont ils sont les acteurs m’émeuvent. Je n’aime pas la chasse quand il s’agit d’un sport. Je comprends son utilité, et même le plaisir que l’on peut y trouver, le sens mystique que ça peut avoir.

 

Il y a des années Neptune m’a offert L’homme qui a tué le cerf, de Frank Waters, et j’y ai découvert l’harmonie qui peut exister entre le fait de prendre la vie et celui de survivre. J’ai lu d’autres livres de littérature indienne où la chasse est présente, comme Saison de chasse de Craig Lesley. Mon ami Roberto, un Pueblo du Nouveau Mexique, m’a expliqué combien il était important pour lui de tuer « son » cerf chaque année. Il m’a un jour montré une vieille photo en noir et blanc du « cerf de la famille » d’une année lointaine : couché sans vie sur le sol de terre battue de la maison d’adobe de Cecelia et José, ses grands-parents, on l’avait orné de colliers de heishi, turquoises et corail. Il n’y avait aucune expression de victoire, mais de vénération. Le cerf avait donné sa vie pour la famille, il y avait une relation entre eux. Il reviendrait l’année prochaine, toujours le même, pour nourrir cette famille. On le remerciait de son sacrifice. La viande qu’il allait procurer à tous durant l’hiver, c'est … la communion. Ceci est son corps, ceci est son sang, qu’il donne pour la survie des siens. C’est une chasse dénuée d’esprit de « sport », une histoire de survie et de foi, une histoire d’amour, de nature et de respect. 

 

 

Ici comme partout, il y a des gens qui ne donnent aucun prix à la vie d’un animal, le considèrent comme un trophée ou un « problème »  à supprimer. Ou comme un esclave, une chose qui reçoit l’écho de leur mal de vivre sous forme de coups et humiliation. Il y aussi ceux qui ne raisonnent plus et déversent sur leurs animaux-idoles tout ce qu’ils appellent amour. Ils les collectionnent et en perdent le compte, ou les traitent en déités. Et puis il y a ceux qui équilibrent compassion et raison avec plus ou moins de succès.

 

Dans un pays encore neuf et souvent peu peuplé, les animaux sont nombreux et disséminés. Malheureusement, si beaucoup d’entre eux ont la chance de jouir d’un territoire resté assez vaste pour qu’ils n’aient jamais à s’approcher d’une poubelle ou d’une piscine, ils n’échappent pas aux autoroutes. Les « braves gens » ne manquent pas ! On s’arrête pile (si on peut)  - même ici dans le New Jersey réputé pour la hâte et la grossièreté  locale – pour laisser passer un rang d’oies du Canada ou de dindons sauvages. Il est hélàs presque impossible d’éviter la plupart des animaux dans mon coin du monde, car la circulation est dense. Les cerfs traversent à la tombée du jour et, aveuglés, meurent dans un instant de douloureuse terreur. Pourtant, tout le monde cherche à les éviter, ne serait-ce que parce que les voitures ne s’en sortent pas indemnes non plus ! Mais quand on va dans des Etats plus tranquilles, aérés, on assiste bien souvent à de belles démonstrations de respect envers les animaux en détresse.

 

Comme récemment sur une auto-route de Caroline du nord, où un jeune ours avait été tué par une voiture. La mère, paniquée, cherchait à s’en approcher, mais le trafic l’en empêchait. La police a arrêté les voitures pendant 20 minutes, bloquant tout. L’ourse avait peur de tout ce monde et hésitait, sans se décider à partir pourtant. Finalement, elle a saisi son « petit » (40 kgs !) par la nuque et s’est enfuie dans le bois, où elle a pu le regretter en toute quiétude.

 

J’ai aussi vu, lors de reportages télévisés, des gens se jetant dans les eaux glacées pour sauver un chien, ou même un élan ou un cerf. D’autres travaillaient des heures pour dégager un cerf embourbé. Que dire de cet homme qui, au zoo, a plongé dans l’eau d’un fossé pour sauver un chimpanzé ? Le malheureux primate y avait été pourchassé par un autre, très en colère, et comme tous les chimpanzés, il coulait à pic. L’homme n’a réfléchi à rien et a sauté, accompagné par les cris effrayés des autres visiteurs et ceux, encourageants, de sa femme. « Sauve-le ! Sauve-le ! » Il a attrapé le pauvre animal et l’a ramené sur la rive de l’îlot, épié par les chimpanzés. Le noyé n’avait plus de force et glissait dans la boue, retombant lamentablement à l’eau, freiné par son sauveteur épuisé que l'épouse encourageait toujours. Et enfin, la vie a trouvé son chemin, a secoué son inertie, et il s’est redressé, chancelant, pour suivre des yeux cet étrange sauveteur qui repartait à la nage. Ils se sont regardé, unis pendant un bref instant par cette chose incompréhensible. Plus tard l’homme a dit qu’au moment où il avait saisi l’animal qui attendait une mort inévitable, leurs regards s’étaient croisés avec une intense confiance.

 

Je me souviens d’un autre reportage très touchant sur un couple qui habitait à l’orée d’une forêt. Une forêt étendue, sauvage, traversée par une simple route autour de laquelle le village s’était formé, et qui replongeait dans le feuillage dense un peu plus loin. Un jour d’hiver, ils avaient trouvé un jeune faon frissonnant, recroquevillé sur leur deck, le pelage recouvert de flocons. Ils l’ont recueilli et nourri au biberon. Il jouait à cache-cache dans le jardin, sautait comme un fou sur le lit, trottait maladroitement dans le living-room d’où il regardait tomber la neige au-dehors, sur sa liberté. Une liberté dont il ne voulait pas encore !

 

Il demandait à sortir pour ses besoins ! Et puis il a grandi, son pelage a perdu ses jolis flocons blancs, le printemps a constellé les branches de tendre vert, de jaune ; la pelouse s’est animée de fleurs nouvelles, l’air lui a apporté le souvenir de ce qu’il n’avait jamais connu. Perplexe, il regardait sa famille puis l’ombre touffue du bois. Chaque jour il s’enhardissait plus loin, plus longtemps, prenant conscience de leurs différences. Le soir il revenait, câlin et tendre, moins jouette pourtant. On lui a mis un collier de cuir rouge, bien visible, et  bordé la route et le village de panneaux représentant sa silhouette avec le collier rouge, en demandant de ne pas tirer sur lui. Comme des parents qui confient la clé de la voiture et son passeport à leur enfant, ils ont pleuré le soir où il n’est pas revenu dormir au jardin. Et sourient quand ils le voient, immobile au bord de la pelouse, regardant cet endroit familier d’une autre vie… Oui, il y a de braves gens….

Par Edmée De Xhavée
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Vendredi 24 octobre 2008
Ils soufflent sur les braises de la vie, sur l'étincelle du bonheur, comme des vestales. Ils savent si nous souffrons, si notre humeur est parasitée par des vagues de noirceur, ou s'ils peuvent se laisser aller et se risquer à un acte de banditisme sans coup férir. Alors ils sautent sur la table et volent un morceau de jambon. Dévorent une paire de chaussures. Se pourchassent et envoient se fracasser au sol le petit pot d'argile crue acheté à Santo Domingo Pueblo. Explorent la poubelle et en sortent un os de poulet qui les rendra malades. Les chats. Les chiens. Nos compagnons.

Mais si nous sommes en peine, les voilà anxieux, prudents, déterminés à étouffer ce battement sourd du coeur qui fait vibrer notre cou comme un soufflet, qui serre nos lèvres, fronce notre front. Ils se couchent contre nous - sens ma chaleur, sens comme je respire len-te-ment, moi! Sens comme je suis là avec toi, je m'appuye autant que je le peux! Ils posent les yeux sur nous, interrogeant notre âme avec sérieux. C'est grave? Ça ne peut pas s'arranger? Si je suis bien calme, ça ira mieux?

On peut entrer dans le regard d'un chat et s'y endormir, calmé. On peu s'étendre sur le pelage d'un chien et y oublier tout ce qui fait mal. Se sentir compris et protégé, petit et futile, fragile et aidé. Ils maintiennent une flamme dansante dans notre espace, même si elle semble se plier et s'étirer dangereusement sous la poussée de la lassitude, de l'inquiétude.

Ils allongent notre vie parce qu'avec eux, elle est chaude et exigeante, se nourrit de ce merveilleux festin qui nous est servi chaque jour et qu'ils nous incitent à honorer: regarde la beauté qui t'entoure, place ton amour dans de bonnes mains, enveloppe celui qu'on te donne dans sourires et caresses.

Ce sont eux qui nous font nous lever quand nous sommes malades, quand l'envie de ne rien faire nous rôde autour, dangereuse comme un long serpent sinueux. Maussades, nous écoutons pourtant leurs appels à la routine du devoir. Ouvrir des boites, sortir des écuelles, puis leur demander d'avoir un peu de patience nom de nom, sur un ton pas toujours tendre. Mais le rituel s'impose et force le passage d'un familier cérémonial qui agit comme une contine enfantine. Le visage se déride, un voile s'en envole, les yeux croisent les leurs et leur intense plaisir pour une chose si simple, manger, fait afleurer une chanson à nos lèvres. Et ron et ron, petit patapon! Gourmands tyranniques! Bande de sans-coeur! Vous ne pensez qu'à manger alors que la fièvre me fait peser une tonne, alors que mon moral a sombré dans le magmas du centre de la terre. Et ron et ron, petit patapon. Fripouilles ... Je vous adore!

Non, ce n'est pas une guérison miraculeuse. Mais ça a le parfum des bons jours, fugace mais rassurant. Et la promenade que l'on fait avec le chien, le rhume ou la mauvaise humeur rampant en frissons sur notre corps lent, nous restitue aussi des bouffées d'essentiel. Parfois il tourne la tête pour nous encourager d'un sourire, d'un balancement de la queue. Son pelage a, nous nous en souvenons alors, cette odeur un peu sauvage, ce toucher soyeux et chaud, et nous savons qu'il nous aime et sait tout de nous.

Ah, ces amitiés sans exigences!!!

Tout le monde n'a pas la même attirance pour les animaux, cette complicité qui remonte à l'ère lointaine des premiers groupes d'humains, avec ces chiens qui les aidaient en échange de la chaleur du feu et des restes, et puis ces chats qui protégeaient les greniers avec leur élégante cruauté. C'est une question de culture, d'éducation, d'habitude familiale, d'inclination, d'affinité. L'amour des animaux a aussi des visages différents: animaux d'élevage que l'on nourrit avec le sourire pour s'en nourrir un  jour, sans aucune malice ou hypocrisie. Animaux de travail, que l'on respecte et traite bien, en compagnon de tranchée, sans fioritures. Animaux trophées que l'on couvre de bijoux, manteaux, lunettes, et qui ne mangent que dans une vaisselle clamant un amour qui ne regarde pas à la dépense tant il est narcissique...

Animaux-amis, comme Shiva, un husky qui depuis huit ans parcourt l'Europe à pied avec son ami, Gianluca Ratta, parti  de - et revenu à - Turin. 37.000 kms, 1040 jours à pied depuis le 1er janvier 2000!!! Ils ont vu l'Italie, la France, la Cité du Vatican, la Suisse, le Liechtenstein, l'Allemagne, l'Autriche, la Slovaquie à la vitesse de 40 kms par jour. 1040 jours de marche silencieuse, de rencontres, d'images merveilleuses à partager à deux, l'homme et son ami chien. Fatigués ensemble, affamés ensemble, et commençant chaque nouvelle journée ensemble. Se parlant sans mots. On est bien, pas vrai? L'oreille pointée se tourne un peu, la queue a un bref mouvement de va et vient. Tu l'as dit!

Animaux surprise aussi, comme Silky. Silky qui venait mendier un peu plus à manger chez Chonchon. Chez elle, on l'aimait bien, mais on ne s'en occupait pas, au point que tout son "chez elle" est parti en vacances en la laissant dehors. Mais c'est qu'elle attendait des petits, Silky, et qu'il lui fallait un endroit douillet et sûr. Chez Chonchon!!! Chonchon qui, à la fin de l'été, a toujours le moral qui pique du nez et croit sentir partout la triste effluve des chrysanthèmes oubliés. Mais cette année, Silky a amené dans son sillage du soleil, des tournesols, des forêts de géraniums, des voiliers sur fond de ciel bleu, un air de mariachis, des graines d'anis au sucre, des confetti et serpentins... Et des petits qu'elle a poussés vers la vie sous le regard de Chonchon, dont l'humeur d'automne pluvieux s'est enfuie par la fenêtre. Les visites des voisins attendris se suivent, ils entrent avec le sourire et repartent avec le bonheur, celui dont Silky, la vestale des lieux, les saupoudre d'un clignement de paupières.



Heureux sommes-nous, nous qui les aimons, car nous ne sommes jamais sans confident ou soutien. Nous ne connaissons pas le poids de la solitude. Nos fardeaux sont moins lourds, nos horizons moins flous. Et jamais nous n'avons à nos plaindre de n'avoir rien à faire, ou de ne "servir à rien". Nos vestales veillent sur le foyer de notre vie.
Par Edmée De Xhavée
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Vendredi 4 juillet 2008

Mon mari et moi aimons les animaux, ce n'est plus un secret. Il y a un peu plus de cinq ans maintenant nous avions une imprimerie. A l'arrière, une de ces ruelles qu'on appelle "coupe-gorge" passait entre d'autres commerces et débouchait sur un parking et la courette d'un garage. C'est là, entre les vieux pneus éventrés, batteries rouillées, morceaux de carosseries, jantes cassées, briques, grillage envahi de liserons qu'une colonie de chats survivait. Olgo, Tommasina, Voyelle, Annie, Lolo, Mini-Olgo et bien d'autres venaient, silencieux et furtifs, manger le repas quotidien que nous leur servions dans la ruelle. Parfois quelqu'un manquait à l'appel, et on le regrettait, on pensait à lui, on avait le coeur gros. L'hiver on leur dégageait le passage à la pelle, ou on leur apportait le repas derrière une congère du parking, sachant qu'ils avaient trop peur pour manger à découvert. Témoignage d'une rage de vivre, leurs traces de pas dans la neige nous remplissaient de tristesse.

Nous avions sympathisé avec Maree, serveuse dans un diner de la route 46 qui, chaque nuit avant de rentrer chez elle, leur apportait des restes. Elle en avait adopté quatre. Nous, nous avions eu Teeshah et Fifi dans un refuge, et capturé Voyelle (qu'on avait cru être un Voyou avant d'y voir plus clair...). C'était plus qu'assez.

Mais un jour d'hiver cruellement froid, alors que nous pleurions la mort de Lolo que malgré nos bonnes résolutions nous avions attrapé afin de l'adopter pour hélàs découvrir chez le vétérinaire qu'il avait le sida, Maree nous a informés d'un nouveau-venu, un jeune chat noir très amitieux qui lui faisait du charme en disant avec les yeux, selon elle, "Take me, take me!" Il avait un oeil légèrement voilé. Elle lui avait installé une boîte en carton avec un trou et des lainages à l'intérieur. Bien sûr, mon mari est allé voir le jeune félin qui, juché sur une vieille batterie de voiture, miaulait un chant de séduction comparable à celui de la Lorelei. Il n'y résista pas plus d'une nuit d'hésitations. Il faut dire qu'elles étaient froides, ces nuits-là! Moins 20 degrés, et venteuses...

Un peu inquiets quant à la méthode pour l'attraper - Voyelle m'avait coûté trois jours d'hôpital après m'avoir mordue, et Lolo nous avait fait faire un rodéo dans l'imprimerie - nous sommes allés à sa rencontre avec une boîte à chat ouverte dont s'échappaient les effluves de Friskies au filet de boeuf en jus, et ... hop!, il y est entré en pensant "Je vous ai bien eus, maintenant vous me gardez!"

Le rendez-vous chez le vétérinaire nous a appris qu'il avait la leukose du chat. Voulions-nous le supprimer comme Lolo? Noooon, nous le pleurions encore, Lolo, pas question, on allait voir... Il avait aussi des puces, des vers, une sale toux et deux testicules. On l'a débarrassé du tout et il est resté deux mois dans l'imprimerie, pour habituer graduellement nos trois chats à cette nouvelle odeur et voir comment évoluait sa santé. Le week-end, j'allais passer plusieurs heures avec lui (notamment à la rédaction des Romanichels!). On lui laissait le chauffage. Et bien souvent on le surprenait qui grattait sous la porte donnant sur le coupe-gorge, reniflant un visiteur assidu. Quelqu'un lui rend visite, pensions-nous, tristes pour lui et son fidèle ami.

Au bout de ces deux mois, Zouzou - il s'était gagné un nom! - était rétabli et comme j'avais lu que la leukose du chat ne menaçait pas les adultes en bonne santé et pouvait même disparaître, il a fait son entrée officielle chez nous. Dans une fanfare de farouches feulements et chants de gorge. Mais les démonstrations de force et virilité entre Teeshah et lui finirent pas se calmer, et nous pûmes nous abandonner au plaisant sentiment d'avoir fait une bonne action. Mais quatre, c'est vraiment le maximum disions-nous avec conviction.

C'était compter sans Maree. J'étais en Belgique, ayant laissé derrière moi quatre chats et un mari seul, innocent et influençable. Et Maree, paniquée, lui donna un coup de fil: Annie, la petite chatte - seule survivante du parking, fille de Tommasina et soeur de ... Voyelle! - n'avait plus où aller et passait de sous une voiture à l'autre, terrifiée. Apparemment le garagiste avait mis de l'ordre dans sa courette et l'avait délogée. Son dernier petit avait disparu, sans doute dévoré par le raton-laveur qui maintenant mangeait aussi ses repas. Et alors que depuis des années elle fuyait les trappes que Maree et d'autres âmes charitables plaçaient pour tirer ces malheureux chats d'affaire, elle avait consenti, à bout de forces, à s'y laisser prendre. Maree l'avait fait stériliser mais ne pouvait la garder.

Et c'est ainsi qu'à mon retour de Belgique il y avait un nouveau "chat sauvage" (Annie et Voyelle étaient nées sauvages et n'avaient jamais eu de contacts avec les humains). Isolée dans une pièce, tapie sous le radiateur, le regard fou, si maigre et affaiblie qu'on la voyait littéralement mourir jour après jour. Il fallut l'endormir pour la porter chez le vétérinaire. Un autre que le premier qui aimait trop l'euthanasie à notre goût, et nous ne pouvions oublier Lolo. Cette fois nous allâmes chez "le" vétérinaire qui passait pour la réincarnation de Saint François d'Assise, le docteur Cameron. Alarmé de son état - elle n'avait plus aucune masse musculaire! - et conquis par notre esprit chevaleresque (il est vrai que personne n'aurait trouvé Annie mignonne et attachante à ce stade-là!) il nous a fait une grosse ristourne sur un traitement qui, malgré tout, restait bien cher. Mais Annie se mourait de bartonella.

Peu à peu elle s'est remise, circulant furtivement de sa chambre à la cuisine où se trouvaient la nourriture et la litière. On devinait une ombre grise le long du mur, on n'avait jamais le temps de la voir. Elle était si menue qu'elle ressemblait à une fourmi, avec son petit visage triangulaire et grave.


Les autres n'y avaient porté aucun intérêt tant qu'elle était mourante et isolée, mais bien vite une chose devint évidente: Zouzou et elle s'adoraient! C'était à qui lècherait l'autre avec le plus d'amour. Elle se comportait en mère avec lui, et lui en gamin espiègle, jouant tendrement pour finir par s'exciter et dépasser les bornes, se méritant alors une bonne rouste. Le visiteur nostalgique dans la neige, c'était elle...


Bien nourrie, bien soignée et surtout, le coeur au paradis pour avoir retrouvé son "fils adoptif", elle s'est littéralement épanouie. C'est maintenant une petite grosse, jouette et extrêmement intelligente, d'une mauvaise foi crasse en ce qui concerne son galopin de fils. A deux ils tendent des embuscades au pauvre Teeshah pour lui piquer sa place préférée au soleil, et quel que soit l'acte sournois de ce flibustier de Zouzou, elle lui donne son soutien inconditionnel. Elle a reconnu sa soeur Voyelle aussi, après deux ans de séparation, mais de natures différentes elles ont peu de contacts.

Pour qui se le demanderait, aussi bien Voyelle qu'Annie ont utilisé la litière immédiatement, ce qu'on dit "impossible" pour des chats nés sauvages. De plus, Annie avait été en contact avec Lolo qui avait le sida et Zouzou qui avait la leukose du chat (qu'il n'a plus!), et elle-même n'avait aucune de ces maladies.

Quant à Zouzou, la tache laiteuse qu'il avait à l'oeil ne l'a pas gêné pendant cinq ans, et puis soudain les choses ont mal tourné et il fallu l'énucléer. Mais il reste un impitoyable chasseur de tamias, geais bleus et lapereaux, et déborde toujours d'amour pour Annie.

Les animaux de compagnie ne sont pas "que" des chats, chiens, perruches etc... Ils ont leurs affections, leurs violences, leurs courages, leurs gourmandises, leurs peurs, leurs générosités. Et chacun d'entre eux a, pour qui les aime, le privilège d'être unique, et laissera une trace unique.

Le clin d'oeil de Zouzou...

Par Edmée De Xhavée
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Samedi 19 avril 2008
Du lointain passé de Millie, nous ne savons rien. Ou nous savons ce que nous pouvons conclure d'après son comportement. Elle a sans doute été séparée du reste de la nichée assez tôt car elle ne sait pas comment on  joue avec les autres chiens. Et, chiot bien solitaire, il semble que les humains ne jouaient pas non plus avec elle, car à part dépecer de vieilles liquettes et chaussures avec une joie évidente, elle ne joue pas du tout. Si on lui lance une balle ou lui donne un jouet, elle nous sourit poliment avec un regard qui dit clairement: "Ça t'amuse, ça?". Pendant longtemps le moindre bruit de chute d'objet ou une hausse de voix l'envoyait se terrer aussi loin que possible, et la vue des couteaux de cuisine la pétrifait.

Nous savons aussi qu'elle vivait en Virginie,  Etat où, malgré un nom romantique, on n'est pas tendre avec les animaux. Un chien est en général un chien de combat, d'élevage, ou de chasse. Et on tire à vue sur les chiens errants, ou sur une chienne de race incertaine qui attend une portée. Elle a peur des groupes d'enfants et des adolescents. Non... elle en est absolument terrorisée! Une de ses pattes arrière est un peu de travers (cassée?), il y a une coupure nette de 4 cm sur son cou (couteau?), et sa tête entière est constellée de petites blessures où le poil ne repousse plus. Sur le haut de ses cuisses, deux durillons durs comme du cuir: maigre au point que ses os saillaient, elle n'avait que du ciment ou du carrelage pour s'asseoir.

Et  un jour, elle a été attrapée au filet par la fourrière. Enfuie? Abandonnée? Chassée? Peut-être, car elle attendait une portée de petits. Les bonnes âmes ne manquent pas dans ces Etats aux moeurs rudimentaires, et il y a des organisations tenues par d'incorrigibles ennemis de la souffrance, dont les membres visitent régulièrement les fourrières, essayant d'identifier les chiens ou chats les plus beaux, gentils, jeunes... Adoptables, en somme! Et par le premier hasard bienveillant de sa vie, Millie a été considérée comme une bonne candidate au bonheur, sauvée in-extremis la veille de ce qui devait être son dernier jour. Son sauveur l'a ensuite confiée à une "maman d'adoption" provisoire, le temps de s'assurer de ses qualités ou défauts, de l'habituer à une relation sociale avec les humains, et pour elle de mettre au monde ses petits. Sept petits, plus deux mort-nés. Elle a pris soin d'eux avec beaucoup de dévouement nous a -t-on assuré, et l'organisation a mis sa photo et celle de ses petits sur le web. Millie s'appelait alors - oui, on est du sud ou pas... - Dolly Roma ! Et c'est un refuge du New Jersey qui par un autre bienveillant hasard, avait de la place et a décidé de la prendre. Une fois ses petits adoptés, on l'a chargée dans une voiture, et elle est arrivée à South Orange.

Par hasard, nous cherchions un chien au caractère calme pour ne pas traumatiser nos 5 chats. Et nous avions vu en ligne la photo d'un certain Bodie, un jeune chien roux et blanc, qui avait été maltraité et avait peur de tout. Il fallait, disait la fiche qui accompagnait la photo, lui rendre confiance. Parfait !, pensions-nous, il ne claquera pas férocement des dents devant nos félins qui n'auront donc pas à lui apprendre que les maîtres, ce sont eux ! Mais Bodie, depuis la photo et sa fiche signalétique, avait été outrageusement gâté au refuge, et ce n'était plus la confiance en lui qui lui manquait, que du contraire! Nous imaginions déjà nos chats passant devant nos yeux en hurlant, missiles hérissés fendant l'air de haut en bas et de gauche à droite. Et un Bodie au nez labouré. À notre consternation devant cette heureuse métamorphose pour lui, certes, mais trop miraculeuse pour nous, quelqu'un a alors suggéré: "Et si j'allais chercher Dolly Roma? Elle a la même couleur, et aime les chats!" On nous spécifia qu'elle venait d'arriver et avait passé la nuit dans la cat room !

Et on nous l'amena. La tête basse, le regard las, le bout de la queue s'agitant par politesse mais sans entrain. Le poil clairsemé et triste. Des croûtes partout, des tiques séchées accrochées ça et là. Les mammelles enflammées. De longues stries de sang sur les pattes et les oreilles. L'air d'avoir 15 ans au moins. Et une gratouille non stop. Scratch scratch scratch! Scratch scratch scratch! A côté de Bodie, elle ne payait pas de mine, pas du tout ! Je m'informai de ses croûtes et une des bonnes âmes volontaires du refuge me dit que c'était une simple allergie, que ça allait partir tout seul avec du bénadryl. Une autre nous dit sans frémir qu'il s'agissait de la gale, mais pas la contagieuse. Un peu consternés nous l'avons prise quand même. Elle avait certainement besoin de reprendre confiance, elle! Pour la modique somme de $250 on nous a "donné" Dolly-Roma, son collier, sa laisse, trois bouteilles de shampoing pour chien à l'avoine, et trois capsules de bénadry, plus une ristourne pour la faire stériliser.

La voiture empestait. Elle n'avait pas voulu y monter, et une fois arrivés chez nous, elle refusa d'en descendre. On a dû la porter. Indifférente à un destin qu'elle n'avait jamais contrôlé, elle se grattait. Scratch scratch scratch! Scratch scratch scratch! Les chats étaient scandalisés. Indignés. Seul, Zouzou s'approcha aimablement, curieux de cette étrange chose à l'odeur prenante et aux moeurs mystérieuses, et ils se reniflèrent. On installa la cage dans notre chambre à coucher, pour qu'elle ne se sente pas seule. Mais j'étais pensive: cette odeur allait-elle pénétrer la garde-robe, nos vêtements, nos cheveux à la manière d'un feu de bois - mais sans son charme?

Lorsqu'on voulut la sortir pour promener, convaincus qu'elle allait adorer ça, elle prit l'air d'une condamnée à mort. Elle ne voulait pas quitter la maison. Elle consentit à peine à faire quelques pas vers la gauche, puis quelques pas vers la droite, refusant de quitter la maison des yeux. Elle voulait avoir un endroit où elle allait rester, qui serait chez elle. Une fois cette "promenade" terminée elle manifesta de la joie en sautant sur la porte. Maison, enfin!

Elle  mangeait bien, mais ne cessait jamais de se gratter. Scratch scratch scratch! Scratch scratch scratch! Elle ne dormait pas, et nous non plus. La cage vibrait de tous ses barreaux du soir au matin. Ses oreilles et ses pattes saignaient, lacérées par ses griffes. Le bénadryl ne faisait rien, et nous, nous n'avions pas de valium! On réalisa aussi qu'elle n'entendait pas bien.

Finalement, après plusieurs visites, analyses et soins ruineux chez le vétérinaire (d'où son nom de Millie car elle nous coûtait des mille et des mille...) on a découvert qu'elle n'avait ni la gale ni une banale allergie. Sa thyroïde ne fonctionnait pas bien, et deux petites pilules bleues par jour - à vie! - font merveille. Elle avait une infection dans les oreilles qui les bouchait ou presque, et un nettoyage régulier lui a rendu une ouïe d'Apache. Et elle ne mange que de la nourriture spéciale au poisson et pommes de terre.

Un an et demi plus tard - et quelques milliers de dollars de moins - c'est une jeune demoiselle de trois ans, assez réservée au calme distingué qui sait cependant qu'elle peut se permettre l'une ou l'autre impertinence de temps à autre. Elle a gardé sa terreur des groupes d'enfants, mais les aime s'ils sont un par un. Elle s'entend avec les chats, n'ayant pas contesté le fait qu'ils sont les maîtres, et leur demande même de jouer avec elle. Cependant, ils ne comprennent pas les règles du jeu et se contentent de se dresser sur leurs pattes arrières et de frotter amoureusement leurs moustaches contre ses babines. Elle sent bon "le petit flocon" d'avoine, son poil est luisant. Elle adore se promener pendant des heures dans les forêts, regarder les biches qui s'encourent, les dindons sauvages qui mangent sur notre balcon, la marmotte qui vit en-dessous du même balcon et aura bientôt ses petits. Elle ne joue toujours pas, ou presque. Mais ses peurs se sont estompées. Elle ne sait pas combien de hasards bienveillants se sont donné le mot pour qu'elle soit cette petite chienne aimée au destin sans surprises.

Et nous avons estimé que son anniversaire devait être aux alentours du 1er mai.

Bon Anniversaire donc, ma Millie!
Par Edmée De Xhavée
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2009: 3ème prix ex-aequo pour le Prix Pierre Nothomb avec Vous souvenez-vous? Thème: Sous le feuillage de mes chênes, je vous écris

2009: Retenue pour le Prix de la Police de Liège avec Tremblement de coeur. Thème: Canicule (Publié sous le nom de Patricia Van Praet-Lonhienne)

2008: 1er prix ex-aequo Fénélon en Colfontaine avec Tchoupy et les stiloboutchgo dgies. Thème: Par monts et par vaux


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