Hommages

Vendredi 6 novembre 2009

Mon père est né en Uruguay, à Montevideo. Son père Albert, ainsi que ses tantes Marguerite et Germaine, était né en Argentine. Il nous reste de cette époque des actions sans valeur du vélodrome Palermo de Buenos Aires et quelques photos dont celle-ci, qui montre le monde devenu celui de Louise, mon arrière-grand-mère, après son mariage avec le beau et austère Servais.

 



Quitter la Belgique, ses repères, et suivre un homme dont elle ne savait pas encore grand-chose en se mariant, pour un univers jamais imaginé sans doute. Quelles vies extraordinaires vivaient ces gens alors ! Les traversées en bateau, aventureuses et pleines de questions, avec ces malles décorées de cloutages et d’initiales inscrites au pochoir ; ces enfants qu’il allait falloir occuper tout au long d’un long voyage dont ne changeraient que les repas, les toilettes, le temps et l’humeur des vagues ; les accueils et adieux bouleversants …


Accoucher tellement loin de sa mère, de ses sœurs, de ses proches. Les lettres mettaient longtemps pour arriver, avec les photos de qui on avait laissé dans cet autre monde, si loin en Belgique, ces neveux qui grandissaient, ces vieux qui s’éteignaient, les fiançailles et mariages que l’on partageait avec un mois ou plus de décalage.


C’est avec un bel enthousiasme familial qu’une génération après, en septembre 1921, toute la famille Houben a signé sur le menu de mariage du frère de ma grand-mère avec la délicieuse Cady, pour l’envoyer en Uruguay. Mon père venait d’y naître au mois d’août, et quelques lignes déjà s’adressent à lui. Enchevêtrées dans la liste des plats qui allaient troubler les palais des invités – Crème de volaille à la reine, timbales nuptiales, suprême de soles champignons, gigot d’agneau rôti renaissance, endives aux feuilletés, civet de lièvre à la française, poularde de Bruxelles rôtie, salade de saison, bombe Trocadero, corbeille de fruits, dessert  - les invités ont écrit leur nom et leurs pensées, y-compris Max Houben (mort tragiquement en 1949 au Lac Placide aux USA lors des championnats du monde de bobsleigh, éjecté à « Shady corner » et tué sur le coup, ce qui a provoqué le retour de l’équipe belge), et la pétulante épouse du peintre Charles Houben, Jane Houben-Kufferath, fille du directeur du théâtre de la Monnaie, violoniste comme son père. Il a fait tant de plaisir, ce menu qui rappelait l’amour de la famille pour une des leurs, qu’il est aujourd’hui entre mes mains, et que chaque nom, chaque message, aura été lu plus d’une fois, caressant le cœur de ma grand-mère Suzanne de l’affection des siens.


Sa maison d'alors se trouvait au pied de la petite tour que l’on voit derrière elle, alors radieuse jeune épouse sur la plage de Pocitos. Suzanne, c’est celle qui était amoureuse de son mari - Albert, le fils de Louise et Servais -, qui chantait et jouait du piano, celle qui venait d’une famille moins voyageuse mais artiste ou sportive. Il est vrai que son grand-père à elle allait jusqu’en Russie pour rencontrer des acheteurs, le bon Théodore dont, oh joie, on retrouve encore les traits sur certains descendants. Elle a eu un accouchement terrible, la pauvre, et mon père n’était qu’un petit soupir. Une loupiotte sans force. Je viens d’aller voir un petit garçon qui va mourir, a dit son médecin chez les voisins ! Le petit garçon qui allait mourir a 88 ans et se porte bien, il faut dire qu’on a tout fait pour souffler sur la flammèche : la jeune maman n’ayant pas de lait, son mari partait à cheval tous les jours vers un village où une femme lui vendait le sien. Mais au retour, avec la chaleur et les chaos de la route, il arrivait parfois qu’il revienne avec un début de fromage. Bien des larmes de frustrations et des angoisses les ont tenus éveillés et impuissants, semblait-il.


Mais quel bonheur aussi que la splendeur des lieux, les barbecues gigantesques, le roucoulement de la langue espagnole, l’espace, les amis faits sur place – que ma sœur est encore allée visiter il y a plusieurs années et qui l’ont reçue avec de grands fastes, ceux que l’on destine aux meilleurs souvenirs.

 


                                                                  Le transport de la laine ...

 

                                                                      Passage à gué

 


Quand ils sont rentrés au pays, à Verviers, ils avaient changé… le monde ne se limitait plus à ce qui se faisait ou ne se faisait pas dans leur milieu et leur entourage. Ils avaient savouré d’autres échos, d’autres habitudes, et connu le courage quotidien, l’absence des leurs, et savaient enfin ce qui leur était vraiment cher. Leur famille. Nous écoutions encore, avec mes parents, les vieux 33 tours de cire qui avaient rapporté un peu de « là-bas » dans leurs bagages. En quelque sorte, j’ai grandi avec leurs souvenirs, leur nostalgie d’une autre vie. Une nostalgie qu’ils pouvaient contempler avec le sourire, et la confortable sensation d’être revenus dans le berceau de leur tribu.

Par Edmée De Xhavée
Ecrire un commentaire - Voir les 25 commentaires - Recommander
Vendredi 23 octobre 2009

Dans le buffet liégeois blond du palier du premier étage se trouvaient des albums de cartes postales sur la famille royale. Je pouvais les regarder si j’avais les mains propres et en tournais les pages avec soin et respect. C’était souvent Mademoiselle qui se chargeait de me superviser, car elle aussi adorait notre famille royale, qui sait pourquoi puisque Mademoiselle était Hollandaise et avait la sienne, de famille royale ! Mais elle avait une passion ingénue pour Baudouintje, et la collection de cartes en effet s’arrêtait à l’enfance de Baudouin, Albert et Joséphine-Charlotte. Les enfants royaux, m’affirmait-elle, ne parlaient pas à table, finissaient ce qu’il y avait dans leur assiette, ne se salissaient pas en jouant, n’écoutaient pas les conversations des grands, et rangeaient leurs jouets. Elle nous entraînait à d’exquises manières : mon frère au baise-main et moi à la révérence, et nous exhibions nos talents quand ma mère avait des invités qu’il fallait émerveiller un peu.


Bien plus tard j’ai vu Baudouin lors de défilés à Verviers. Avec l’école nous bordions la rue de la Paix en agitant des drapeaux belges et hurlant vive le Roi, vive le Roi ! Nous ne voyions rien ou presque, juste la voiture et le profil du roi en habit militaire, et cependant je n’ai retrouvé la même excitation qu’encore plus tard lorsque je suis allée voir Claude François au Coliséum. On n’est adolescente qu’une fois, et ça ne dure pas longtemps …  


Le roi Léopold III avait décoré ma grand-mère pour services rendus pendant la guerre, et plus tard la reine Fabiola, en visite à Verviers l’a re-félicitée, ma vieille Edmée alors en chaise roulante et qui rougissait de fierté comme l’espiègle jeune fille qu’elle avait un jour été. Oui, elle avait aussi pris ses risques pour défendre la liberté de sa petite patrie. C’était le second plus beau jour de sa vie, le premier ayant été sa visite au Pape. Nous taquinions mon grand-père – Jules – en lui disant que le jour de son mariage ne devait pas figurer en bonne posture dans la liste… (Elle était furieuse contre son beau-père qui lui avait promis un cheval en cadeau, et qui avait changé d’avis. Je ne sais pas ce qu’elle a eu à la place, mais … un mariage contre un cheval, et rien d’autre !)


Elle m’avait prêté ses livres chéris : Albert le Roi chevalier et Astrid la reine au sourire, pour faire un concours de rédaction interscolaire – qui m’a valu le 11ème prix de toute la Belgique, mon premier triomphe d’écriture ! Quand Albert et Paola se sont mariés, j’ai plongé dans l’idolâtrie populaire d’alors. Il m’a fallu ma « poupée Paola », avec sa robe de mariage et son tailleur de départ en voyage de noces… On ne parlait que d’elle. Ma tante Yvonne secouait tristement la tête en disant qu’elle avait lu que la pauvre avait le cafard avec toute cette pluie et ce ciel gris, tst tst tst pauvre petite. On croisait les doigts pour qu’elle tienne le coup, qu'elle finisse par nous aimer, par aimer notre petit bout de pays. Belle comme une fée du soleil, vivant dans le palais des pluies…On avait emprisonné un colibri dans une serre sombre, et on avait mal pour elle, nous qui partions en hordes en Italie pour voleter au temps des vacances ! Je vois encore quelque part – chez ma bonne Edmée je crois – une boîte de biscuits en métal avec la photo du jeune couple princier.


Je viens donc d’une famille royaliste, et le suis restée à mon tour. J’aime notre famille royale sans rien remettre en question, dans une confortable continuité.


J’ai vu le roi et la reine alors qu’ils étaient encore Prince et Princesse de Liège à Turin, et leur avais trouvé la beauté des gens simples et gentils. Je me souviens qu’alors que la gentry turinoise paradait en noir grand soir – pour un cocktail à 19 heures – et était bardée de bijoux, le Prince et la Princesse portaient du gris et du beige, avec beaucoup de décontraction. J’étais dans la même pièce, mais ne les ai pas approchés (pour ceux qui croiraient que j’ai fait tchin-tchin contre les verres princiers … eh bien non ! Et ça m’arrangeait bien, car je n’avais plus pratiqué ma révérence depuis le départ de Mademoiselle).

 



Aussi, quand j’ai eu l’occasion de lire le dernier livre de Vincent Leroy sur le prince Laurent et son épouse, c’est avec un réel plaisir que j’ai cédé à la tentation. Et j’ai bien trouvé le personnage que je pensais y trouver. J’avais apprécié la position de Laurent pour les animaux. Les animaux dont le bien-être est entre nos mains d’une façon ou d’une autre. Et donc j’ai pu lire un peu plus en détail les ambitieux projets que le prince nourrit pour eux, et qui pour certains sont déjà appliqués aux USA, comme les cabinets vétérinaires ambulants qui se rendent dans les quartiers des gens. J’ai aussi découvert une personnalité intense, que l’on soit d’accord ou non, qui veut être lui-même avant d’être un prince. Et qui affronte avec son tempérament décidé les tromperies du regard des autres. Oui, j’ai aimé ce livre qui ne prend pas parti, mais se sert de faits et des mots du prince même. Sa sortie a été célébrée par d’autres sites (famille royale belge, et Noblesse et royauté par exemple), et je vous en conseille sincèrement la lecture. Bravo Vincent, et merci pour nous offrir ce regard sur un couple bien attachant...

Par Edmée De Xhavée
Ecrire un commentaire - Voir les 19 commentaires - Recommander
Vendredi 16 octobre 2009

Le quotidien de notre entourage est en fait une foison d’histoires merveilleuses, si on les regarde sous le bon éclairage. Il y a des amours soyeuses, des haines cent fois ranimées, des héroïsmes qui coupent le souffle, des trahisons qui laisseront leur empreinte à jamais, des cascades de rires et des pluies de larmes. Même au cœur du train train le plus anodin on peut déceler ce qui a rendu une existence unique et exceptionnelle.

 

J’ai connu une vieille demoiselle aux yeux bleus et au visage de poupée. Son cou était cerclé d’un ruban de velours noir avec un camée, elle avait une robe longue de satin sombre un petit chignon maigre, et l’air furtif d’une souris. Sa maison était minuscule, comme surgie d’un conte. Un couloir de dalles en pierre bleue, son petit salon presque rempli par un vieux poêle noir, un bahut et trois ou quatre chaises, une cuisine d’où montait un escalier en colimaçon qui nous rendait, enfants, extrêmement curieux : qu’y avait-il en haut ? Attenante à la maison il y avait sa petite remise de fleuriste. Car elle était fleuriste, notre gentille demoiselle, « Didine ». Aux murs du salon, un tableau qui me laissait rêveuse : le voile de Sainte Véronique. Je ne me lassais pas de constater que Jésus était si beau, et d’envier Sainte Véronique pour avoir eu un tel souvenir de son acte de compassion. Il y avait aussi une photo de son père dans la serre, un vieux monsieur de grande prestance qui pour moi avait la même barbe et la même allure que Léopold II. La mère de Didine avait été du même avis car la légende racontait qu’il s’agissait d’une jeune fille de bonne famille qui avait cédé au charme du jardinier, et ils avaient eu cette jolie petite fille aux yeux bleus, Géraldine. Et puis, sur l’appui de fenêtre, se trouvait une tête de gros bouledogue de porcelaine, un bouledogue avec un chapeau tyrolien qui se soulevait. Pendant la guerre, Didine avait risqué sa vie en servant de relais à l'armée secrète qui déposait des messages chez elle. J’en ai parlé déjà dans un autre article : elle les dissimulait dans cette tête de bouledogue. Il lui a fallu en surmonter, des frousses, la gentille Géraldine, quand des pas bottés claquaient sur les moellons de l’allée qui menait à sa maisonnette. Il lui a fallu apprendre à bluffer, à savoir à qui faire confiance, à qui ne rien dire, à ne pas perdre l’appétit ni le sommeil quand un message urgent semblait illuminer le chien chapeauté. Accepter le bouleversement de sa vie de vieille fille pour faire ce qu’elle pouvait pour sa patrie. Brave Didine. Humble guerrière qui semblait ne pas avoir eu de vie, elle avait mené son combat et n’en parlait jamais.

 

L’oncle Gaston de mon père. Le père de Gaston vivait dans le sud de la France, un médecin bon vivant qui aimait trop les casinos. Il avait tout perdu, et fait des dettes. En ces temps-là, l’honneur n’était pas rien qu’un mot. Et Gaston a consacré sa vie à rendre le sien à son père. Il a travaillé pour rembourser les dettes paternelles, une par une. Il ne s’est jamais marié, a vécu avec parcimonie et le plaisir de qui accomplit son devoir transparaissait dans sa nature aimable et paisible. Jamais Gaston ne se plaignait ou ne se vantait, il faisait une chose « normale ». Lors de la guerre 14-18, il a fait la campagne d’Afrique, et à l’époque, c’était pratiquement à pied que tout s’était fait. Et c’est avec bonhomie qu’il a raconté son aventure africaine à mon père, alors prêt à partir au « Congo belge » lui aussi, à la table d’un café où ils s’étaient revus. Hélas l’homme hanté par son propre avenir encore à établir qu’était alors mon père n’a jamais revu l’affable oncle Gaston, mort peu après, ne lui laissant qu’une admiration tardive et le regret de ne pas avoir su profiter du temps présent et lui consacrer cette malheureuse petite heure de plus qui revient nous hanter plus tard …

 

Et puis Blanche. Ma voisine à Aix pendant deux ans. Petite femme sans beauté, active comme une fourmi, sèche et anguleuse comme un rameau d’olivier, jalousement aimée par ses deux enfants qui ne voulaient plus qu’elle travaille – et ne l’ont jamais quittée. Blanche avait été abandonnée par un mari volage, et avait dû quitter sa campagne natale pour venir « en ville » y chercher un moyen de subsistance. Servante. C’est ce qu’elle avait trouvé. Elle avait refusé bien des places, et n’avait cédé que pour la maison qui lui permettait de garder ses deux enfants avec elle. Pendant des années, ils ont dormi à trois dans son petit lit de bonne, dans la chaleur de leur amour. Elle les conduisait à l’école, les y récupérait, et entre-temps, emplissait la cuisine de senteurs d’artichauts et de daube, lavait les tomettes à l’huile de lin, faisait sécher le linge au soleil, glissait de la lavande dans les tiroirs, chassait les cancrelats, faisait son fameux nougat et chantait de tout son cœur : elle prenait soin de sa progéniture. Plus de sorties, plus de bras amoureux autour de sa taille, plus d’avenir toi et moi et les enfants. Sa jeunesse était passée, une année à la fois, emportant les beautés qu’elle avait sans doute eues : une peau lisse, des yeux vifs et sombres, et cette masse vivante de cheveux noirs ondulant autour de son visage ovale. L’essence de sa vie s’était résumée en un mot : mère. Et l’avait bénie de joie, car Blanche chantait, plaisantait, aimait mes visites quotidiennes, et n’avait que de la bonté pour le monde. 

 

Oui, les amours qui vous nouent la gorge, les dévouements lumineux et les héroïsmes qui vous font sentir tout humble nous entourent, nous en connaissons tous, mais ne les reconnaissons pas toujours.

Par Edmée De Xhavée
Ecrire un commentaire - Voir les 14 commentaires - Recommander
Vendredi 21 août 2009

Il s’appelait Ricard Guino, et des images de femmes bondissaient de ses mains, pétries ou arrachées à la matière. Des femmes belles et pulsantes de vie, de sensualité, d’érotisme aussi. Des femmes sur les courbes desquelles se lovait le soleil. Des femmes pour le regard et le toucher de l’homme, pour le confort de leurs enfants, pour leur propre triomphe. Il était un tel magicien que le grand Maillol, alors déjà un maître de la sculpture qui n’avait plus à faire ses preuves, l’a voulu pour assistant.

 

Et c’est ainsi que Ricard a quitté sa Catalogne natale, son quartier, le goût fabuleux de son quotidien sous le soleil pour Montparnasse. Il a posé sa valise et son coeur, et amené ses espoirs rue Daguerre, cette rue Daguerre qui encore aujourd’hui a gardé des relents de peuple, avec l’odeur du bon café, les gens qui se hèlent, rient, ou s’engueulent, les moineaux intrépides pépiant sur le trottoir malmené, les artistes des ateliers avec leurs routines et leur itinéraire immuable. Il devint Richard Guino. Et il se mit au travail avec la passion fourmillant au bout des doigts, une chanson de chez lui bien au chaud dans les souvenirs, et un avenir où se bousculaient les promesses. Sculptures et croquis magnifiques sortaient de son atelier comme un cantique céleste, splendides et puissants.

 

Ailleurs, bien ailleurs, il y avait un génie de la toile vieillissant, ses mains s’éteignant sous l’emprise de l’arthrite rhumatoïde. Recroquevillées comme des serres, enveloppées de bandages pour qu’elles ne lui lacèrent pas les paumes, objet de chagrin et d’impuissance. Car Auguste Renoir avait encore des choses à dire, mais ses mains le faisaient taire. Il avait réalisé autrefois une sculpture, un médaillon représentant son fils Coco (Claude) à six ans. Pourquoi ne pas sculpter, maintenant, avait-il songé. Et il chercha des mains, comme un aveugle cherche un guide. Maillol et lui avaient le même marchand d’Art, Ambroise Vollard, et c’est par lui que le miracle Renoir et Guino eut lieu.


J’ai trouvé vos mains, annonça-t-il à Renoir. Je ferai votre fortune, promit-il au jeune Guino.

 

Une communion étrange fondit les deux hommes en une seule vibration de l’esprit, un même sens des formes, de la femme, du passage de la vie dans la matière. Ils se comprenaient d’un mot, d’un regard, et Guino ne fut pas que les mains, il fut la force, l’inspiration, la passion créative de Renoir. Il plongea entièrement dans l’âme du vieillard passionné. De 1913 à 1918 ils firent ensemble 37 sculptures dans la propriété de Renoir, Les Collettes à Cagnes-sur-mer. Dans le bel atelier vitré du fond du jardin habité par des oliviers centenaires, au chant des cigales ou dans le silence de la saison froide, le jeune Catalan habité par la vision artistique de ce vieil homme que très vite il ressentit comme un ami, faisait, seul, les croquis et les sculptures. Au premier étage de la grande maison le peintre qui désormais marchait à peine continuait de peindre comme il le pouvait, les pinceaux attachés aux mains, et regardait par la fenêtre ses vieux arbres tordus et forts, et la belle ferme ancienne de la propriété. Rassuré. Là en bas, ce jeune homme dont les doigts parlaient d’amour et de vie ne trahirait pas son idée. Lorsqu’une sculpture était terminée, il le savait : il y découperait un morceau d’argile pour le lui apporter, et lui y  inscrirait alors son nom. Que Richard retournerait insérer sur la sculpture. Leur osmose était totale, miraculeuse, au point que Renoir pleura en voyant « Maternité », représentant sa femme Aline morte depuis peu.

 

Vollard pourtant, loin de lui apporter la fortune, veilla à la sienne : sachant que Renoir se vendrait mieux si on pensait que Guino n’était qu’un assistant parmi d’autres, c’est la rumeur qu’il laissa errer. Il ne parla même pas de ce mystérieux épisode dans sa biographie.

 

Renoir mourut en 1919 et Guino, très amer, chercha la reconnaissance avec son nom seul. Ivoires, céramiques, majoliques, verres, bronzes, terres cuites, dessins et peintures disent encore aujourd’hui quel artiste exceptionnel il fut. Et les sculptures qu’il a faites pour Renoir se trouvent dans les plus grands musées : Le Tate, l’institut Courtauld, le musée d’Orsay, le Louvre. Ces mêmes sculptures qui, dans les années ’60, permettaient aux enfants et petits-enfants d’Auguste Renoir de contrôler de nouvelles éditions de bronze et d’en recevoir les profits des ventes. Poussé par son fils Michel – sculpteur de renommée lui aussi -, il attaqua en 1969 la famille Renoir pour être reconnu comme co-auteur. Rien d’agressif, juste une mise au point. Il était personnellement ami avec l’acteur Pierre Renoir et son frère Jean, le cinéaste, qui lui dit alors : « Faites comme vous voulez, je le sais que vous avez travaillé avec mon père, et je vous souhaite bonne chance ». Il voulait simplement que son nom et son travail soient reconnus, le travail de ses vingt ans, quatre ans de sa vie passés à donner le soleil de ses mains aux formes que le vieil artiste voulait encore donner à l’Art.

 

En 1971 sa qualité de co-auteur fut reconnue  après une longue enquête : témoignages, lecture de lettres, analyses de documents etc… et ce n’est que 9 mois après sa mort, en 1973, qu’elle a été définitivement établie par la cour de Cassation.

 

C’est peu après que j’ai eu le bonheur de rencontrer Michel et sa famille dans l’atelier de Richard, et d’être enveloppée de toute la simplicité et la générosité qui survivait là. Des artistes par amour, et pas par glamour. Des artistes parce que c’est ce qu’ils font : de l’Art, de la vie, et ses drames et joies. Merci cher Michel pour avoir dit au monde que ce beau garçon de Catalogne a donné à Monsieur Renoir ses dernières mains, et toute sa confiance, pour lui permettre de sortir cette ode ultime à la femme.

 

Oui vraiment, merci Michel Guino. C'est un honneur de te connaître et d'avoir mangé à votre table !

Par Edmée De Xhavée
Ecrire un commentaire - Voir les 8 commentaires - Recommander
Vendredi 8 mai 2009
Charles Houben est, je crois (si je ne me trompe pas d’une génération !) mon arrière-grand-oncle. Je parle du peintre paysagiste belge, et non pas du Saint !

Il était né en 1871, et est mort en 1931. Il fut un peintre post-impressionniste, ami de Bastien et de bien d’autres. Pendant la guerre 14-18 il fit partie d’un corps d’armée qui réunissait des artistes. Ceux-ci devaient témoigner de l’actualité.

Mon père se souvient un peu de lui, et son nom a toujours eu un accent familier, ne serait-ce que parce plusieurs de ses tableaux, mis ça et là dans la maison, nous parlaient de ses endroits favoris, de la façon dont il regardait les choses. Ces choses et endroits qui lui avaient donné l’envie de composer ce chant de couleurs et d’ombrages pour que toujours on sache qu’ils avaient eu cet instant de gloire arrivé jusqu’à nous par son talent. Verviétois, et attaché lui aussi à la tannerie familiale et la radieuse campagne alentour, son pinceau nous dit avec tendresse : c’était comme ça, le savais-tu, ici… ? Je t’en donne un souvenir que tu n’as jamais eu.

L’Eau noire et son bouillonnement sous les arbres,


ou ce chemin de terre et cailloux longeant la forêt, promenade si chère à mes grands-parents qu’ils lui en ont demandé sa vision.




Mon préféré était sans conteste ce grand tableau (deux mètres deux sur un mètre trente-deux !) qui sent l’eau libre et dont la vibration de la lumière dans le canal taquine la vue. Et ces paisibles blés coupés dans le champs, on croit en sentir la riche odeur...





Il aimait la Flandre et le Limbourg, la boue et les canaux, la campagne.

Il a donné une âme aux échos du bonheur surpris
au détour du chemin, dans le scintillement de l’eau, dans la course paresseuse des nuages.
Par Edmée De Xhavée
Ecrire un commentaire - Voir les 16 commentaires - Recommander
Vendredi 14 mars 2008
Edith Wharton est d'abord venue à moi par un magnifique film de Martin Scorsese basé sur son roman, The Age of Innocence. Avec quelle fidélité envers le livre la caméra ne nous faisait-elle pas partager la vision de ces intérieurs victoriens: nappages, dentelles, clair-obscur, moires sur les soies, marbres, lambris bien cirés, lueur dansante des bougies, lourdes tentures de velours frangées d'or... Les acteurs subissaient sous nos yeux ces conventions sociales étouffantes et impitoyables qui ne laissaient du bonheur que la futile apparence. Plus tard aussi j'ai vu The House of Mirth de Terence Davies, et le destin de la jolie Lily Barth m'a interpellée. Entre les deux films j'avais découvert l'auteur de ces constats sans pitié sur une société aussi peu chaleureuse qui fut précisément celle qu'elle connut le mieux.

Car elle venait d'une bonne famille New Yorkaise à la fortune ancienne et respectable. Pendant sa jeunesse elle avait fait des voyages en Europe avec ses parents, ainsi que des séjours plus longs, ce qui fit d'elle une fine observatrice des différences de mentalité entre le vieux et le nouveau monde. A 23 ans elle s'était mariée, suivant les conventions, avec un homme de 13 ans son aîné, avec lequel elle fut malheureuse faute de passions communes et bien des années plus tard leur divorce attristera et choquera sa famille. Mais elle était trop brillante, vivante, lumineuse et cultivée pour se plaire longtemps dans un mariage qu'elle considérait comme une prison. Et elle s'est évadée dans les voyages et l'écriture, commençant par The Decoration of Houses, un traité de décoration intérieure écrit en collaboration avec son ami architecte Ogden Codman. Ils y faisaient l'éloge d'une décoratioin simple au dessin classique et aux proportions symétriques, tournant le dos au style victorien, surchargé de tentures, jardinières à plantes artificielles, velours et dentelles.

Puis elle se lança dans de nombreux récits où bien souvent elle insistait sur la condition de la femme de son milieu, que la culture patriarcale maintenait dans une soumission forcée sous le joug des convenances, favorisant l'hostilité et la rivalité la plus perfide entre femmes.

Elle dépeignit avec beaucoup d'ironie le monde des nouveaux riches dont elle dénonçait le matérialisme, la froideur, la vulgarité et la rapacité, ainsi que l'affrontement entre les parvenus et la classe supérieure qui s'effacait timidement devant cette vague tonitruante qui les parodiait. Elle dénonçait une société qui prétendait défendre la civilisation tout en se comportant de façon inhumaine envers ses femmes. Son dernier roman, inachevé et publié après sa mort, Les boucanières, décrit les aventures de 4 jeunes Américaines de familles nouvellement riches partant à l'assaut de la vieille noblesse anglaise qui veut redorer son blason. Personnellement j'ai préféré The House of Mirth et The Age of Innocence, mais il faut dire que Les boucanières a été remanié en 1993 par Marion Mainwaring qui en a imaginé et écrit la fin sur base des notes et du synopsis d'Edith Wharton, et c'est peut-être ce qui m'a déconcertée.

Elle fut une esthète, une amoureuse de la vie. Elle dessina elle-même sa maison "The Mount" ainsi que les jardins, dont elle considérait qu'ils devaient être divisés en "chambres" comme une maison, et s'harmoniser et à la maison, et au paysage. Elle partit s'installer en France, notamment à Paris dont elle aimait "la tranquille majesté des lignes architecturales". C'est en France que sa vie prendra tout son essor, elle y aura de nombreux amis artistes tels qu'Anne de Noailles, André Gide, Jean Cocteau, Henry James. Pendant la guerre 14-18 elle dirigea le comité d'aide aux réfugiés de la France du nord est et de Belgique, et écrira de nombreux rapports sur le front à destination des Etats-Unis qu'elle cherchait à faire entrer dans l'effort de guerre.

Son argent et ses relations lui ont certes permis de sortir du carcan de son destin d'épouse uniquement affairée par visites, réceptions, supervision de la domesticité et gardienne de la vertu des plus jeunes, mais ne l'a pas protégée d'années de tristesse auprès d'un époux dépressif, infidèle et dispendieux. C'est en France qu'elle mourra en 1937.

Bien sûr je ne me compare pas à Edith Wharton! Mais lorsque j'étais jeune fille, le mariage m'était aussi présenté comme une étape indispensable à la vie d'une femme. Il ne fallait pas faire tapisserie lors des soirées. Coiffer Sainte-Catherine était une situation très humiliante. Une de mes tantes m'avait affirmé gaiement que sa première sortie dans le monde avait été un succès: elle en était revenue fiancée! (mais elle n'a pas épousé, finalement, ce fiancé-là!) Une amie de péda m'avait réprimandée gentiment un jour que nous faisions les magasins et que je toussais: un homme (lequel? nous avions 17 ans et des lodens de bonnes-soeurs!) qui aurait été éventuellement intéressé aurait pu se décourager en pensant que j'avais une sale maladie... L'année suivante je l'ai rencontrée dans le tram, jolie et souriante comme toujours, et elle m'avait sciée: "Ouf!", avait-elle dit  "Je suis fiancée... je suis casée!" Elle avait 18 ans! Je me souviens très clairement que mon avenir ne semblait aller nulle part si ce n'était à ce mariage tant craint avec quelqu'un que je ne pouvais imaginer, n'étant amoureuse de personne. Et personne de moi, soyons juste! Et me marier et avoir des enfants, des beaux-parents et des responsabilités, c'était un programme insipide à mes yeux, parce que j'étais trop jeune pour y trouver un attrait quelconque. Je voulais surtout vivre. Ne pas quitter les règles de mes parents pour tomber sous celles d'un mari.

Et pourtant les conversations d'alors retentissaient d'augures tels que: si elle ne se rase pas les jambes, elle ne trouvera jamais un mari; avec le caractère qu'elle a, elle ne se mariera jamais; elle est vouée au célibat, la pauvre; une telle sait tout faire, elle est bonne à marier; si elle attend encore elle sera trop vieille pour avoir des enfants....

Alors qu'on faisait grand cas des hommes qui se mariaient sur le tard car ils avaient attendu de rencontrer la personne idéale, les jeunes filles étaient supposées se décider tout de suite et s'arranger du résultat de cette hâte au mieux par la suite. Ah ma fille, tu l'as voulu, tu l'as eu! Et celles qui, comme moi, boudaient le rêve d'un pom pom-popom solennel à l' église suivi de cris joyeux autour d'un berceau étaient soupçonnées d'un crime honteux: elles voulaient s'amuser! S'amuser, on a bien lu! Quelle idée révoltante! Et ces rumeurs étaient, bien sûr, propagées par la gent féminine, complice de la grande conspiration machiste qu'Edith Wharton dénonçait sans détours.

Bien des années plus tard, revenue à la case départ après un douloureux divorce, j'ai provoqué bien malgré moi un moment d'horreur en disant "Oh, la pauvre" alors qu'on m'annonçait le mariage de quelqu'un! On comprendra que je n'étais pas encore guérie!

Pour appaiser tous les esprits, qu'il me soit permis de dire que je suis mariée, et bien contente de l'être. Mais ça a pris des années avant que ne me trouve à ma place dans ce rôle. Et je suis heureuse, quant à moi, que le carcan s'allège pour la jeune génération des femmes!
Par Edmée De Xhavée
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander

Mes livres parus

Lauriers

2009: 3ème prix ex-aequo pour le Prix Pierre Nothomb avec Vous souvenez-vous? Thème: Sous le feuillage de mes chênes, je vous écris

2009: Retenue pour le Prix de la Police de Liège avec Tremblement de coeur. Thème: Canicule (Publié sous le nom de Patricia Van Praet-Lonhienne)

2008: 1er prix ex-aequo Fénélon en Colfontaine avec Tchoupy et les stiloboutchgo dgies. Thème: Par monts et par vaux


Catégories

Derniers Commentaires

Présentation

Découvrez aussi ...

Recommander

 
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés