Au-delà, une île

Quand sa mère avait su qu’elle allait mourir, elles en avaient parlé. D’abord il y avait eu les larmes, beaucoup de larmes. Et puis des suppositions et des rêveries sur cet au-delà d’où, disait-on, on ne revient pas. Elles en parlaient quand elles se voyaient, et elles en parlaient au téléphone. Plus la fin approchait et plus le sujet leur était familier, agréable même. Sa mère reverrait-elle un tel, une telle ? Qui aimerait-elle revoir ? Leurs mains unies comme celles de deux sœurs et chaudes d’amour elles se demandaient : et tous nos chats, idoles tyranniques et bienveillantes, et les chevaux au flanc frémissant, tant aimés, étrillés, bouchonnés en s’emplissant le nez de leur essence …? Et ce petit chien si vilain mais tellement adorable parce qu’on en oubliait la laideur, sera-t-il là ?

 

Si je peux, je te ferai signe, avait dit sa mère. Elle l’avait promis, avec enthousiasme et détermination, excitée comme une enfant. Elle allait partir en éclaireur dans ce monde tant imaginé mais aux contours incertains, et elle enverrait des messages. Ne sois pas triste, avait-elle dit, il faut bien partir. Mon jardin meurt sur le seuil, la maison porte déjà mon deuil, et le temps qu’il fait ne m’intéresse plus. Ne sois pas triste. Je reste ta  mère, tu restes ma fille.

 

*

 

Triste, bien sûr, elle l’avait quand même été. Désespérée même, le lendemain de l’enterrement. Au point de hurler, de chercher l’ombre de sa mère dans le jardin, de guetter son pas dans l’escalier, de croire sentir son odeur, subtile et discrète comme une pensée fugace, comme un coup de vent sur l’herbe rase. Ecrasée par son inutilité soudaine. Affolée de se sentir seule au monde. Anéantie de ne plus pouvoir téléphoner. Il lui était arrivé de former le numéro malgré tout, rien que pour entendre la sonnerie retentir dans la grande pièce qu’elle savait vide mais encore parcourue, certainement, par sa présence. On ne passe pas toute une vie dans une maison sans s’y attarder, comme une mélodie qui sort d’une voiture qui s’éloigne.

 

Les mois passaient, et s’il y avait des signes, ils étaient si diaphanes qu’elle n’était sûre de rien. Le chat qui regardait « quelqu’un » avec une curiosité méfiante alors qu’elle ne voyait rien. L’orchidée que sa mère lui avait offerte et qui ployait sous une avalanche inhabituelle de fleurs le jour de son anniversaire. La voix familière qui la sortait du sommeil avec son surnom d’enfance: Poupée ? Où donc était la frontière entre leurs deux mondes ? Pas une seconde elle n’avait associé le mot « néant » avec l’idée de sa mère. Mais, tout comme elle avait cessé de voir les elfes et les fées de son enfance en grandissant, elle n’arrivait pas à voir le monde où sa mère était passée. Elle ne ressentait plus que sa propre singularité, celle d’avoir perdu sa mère, enveloppée qu’elle était dans l’absence, la sienne et celle de sa mère tant aimée. Le relief et les couleurs avaient disparu. Le ciel était loin, un ciel de tous les jours. Le soleil agressait sa vue. Les papillons n’étaient plus que des ailes en mouvement. Les sons alentours l’irritaient, la dérangeaient dans sa  nouvelle identité. L’existence n’avait plus qu’un jour à la fois. Un autre lendemain. Comme on se remplit les poumons d’air en émergeant de l’eau, elle cherchait parfois à retrouver l’univers d’avant, ouvrant brièvement le vieux poudrier de nacre de sa mère qui libérait alors une bouffée nostalgique et familière. Mais un sanglot montait dans son cœur quand l’odeur s’évanouissait. Et puis elle se souvint…

 

C’est dans une île au-delà des limites de mon monde que tu m’attends, ma maman chérie, ma femme-pirate, ma sauvageonne rêveuse…

 

*

 

Elle se souvint de tous ces départs sans au-revoir, de cette capacité que sa mère avait de « partir », de franchir une frontière invisible et de se trouver ailleurs, sur une île rien qu’à elle.

 

Petite, avait-elle raconté, elle aimait se prendre pour Tarzanette. Dans les murs de sa chambre ou à l’abri des haies du jardin elle se transposait dans une jungle dense et sombre, éclaircie par de tranchants rayons de soleil poudreux, où retentissaient des cris parfois aigus, ou bien modelés et enchanteurs. Entourée de ses singes imaginaires elle recevait les honneurs de peuplades rieuses et fidèles qui la protégeaient et la vénéraient, décorant son cou pâle de colliers de fleurs et coquillages. Elle descendait des rivières bouillonnantes dans une pirogue sculptée et décorée de plumes multicolores, le tumulte des eaux couvert par les chants millénaires des pagayeurs.

 

Elle avait connu bien des métamorphoses, son île. Parfois elle avait ressemblé à un vieux transat rayé et décoloré sur lequel elle s’isolait au milieu de la pelouse piquetée de fleurs de trèfle et petites marguerites, mer verte et paisible des jours d’été sous ses pieds chaussés de sandales blanches. Au large du monde, loin de cette vie dirigée par les anciens et rigides principes de la vie de province, elle en vivait mille autres au fil des pages de son livre. En fin d’après-midi elle resurgissait, quelque peu étonnée de retrouver son existence là où elle l’avait laissée après ces amours qui s’étaient déposés dans son cœur, ces voyages qui avaient baisé ses yeux de leurs paysages emplis de bonheur, et elle demandait en baillant : « J’ai bien envie de faire des crêpes ce soir, ça vous dit ? »

 

Elle fut aussi cet endroit où elle quittait sans avertir ces repas silencieux qu’elle partageait avec ses enfants. Tandis qu’ils se faisaient des grimaces et retenaient leurs rires, elle était allongée dans le sable pailleté d’or, mastiquant un morceau de côtelette de porc à la crème qui sur l’île goûtait la mangue et le curry. A mille lieues des gloussements de ses enfants devant sa mine soudain alanguie, elle présidait à un festin digne du Royaume de Saba, servi au ras de frises de gouttelettes chuchotantes, alors que la plage retentissait du galop d’une horde de chevaux sauvages au museau tendre. Le soir les arômes les plus divins venaient adoucir son souffle, et un chat aux yeux de turquoise dormait contre son sein.

 

*

 

C’est donc  là que tu es partie pour ne plus en revenir, dans ton paradis de paix, de clarté, de sons limpides. Dans notre dernier baiser, tu m’en as donné la carte, mais les larmes m’en empêchaient la lecture…

 

Elle se mit alors à rejoindre sa mère sur l’île.

 

Les yeux clos, elle franchissait cette frontière entre elles deux. Elles s’asseyaient face à l’eau qui frémissait et scintillait sous le soleil aussi bien que sous la lune. Et alors elles entamaient la longue litanie des « tu te souviens de la fois où…? » Attendries ou en proie à l’hilarité, elles n’avaient pas d’âge et vivaient dans le même moment.

 

La douce brise faisait luire l’herbe de la pelouse, petites lames ondulant dans la lumière. Le massif de rosiers Madame de Beauharnais vibrait de ses senteurs. Et lorsqu’elle s’installait au jardin un livre sur les genoux, sa mère était là, presque tangible, et le « que c’est beau » résonnait à deux voix dans ses pensées.

 

*

 

Et il apparut alors qu’ayant ouvert la porte dans un sens, sa mère pouvait l’ouvrir dans l’autre sens. Ajoute du sel, ça ne va rien goûter ! Pourquoi ne regardes-tu pas ce vieux film, j’adorais cet acteur… Tu me ressembles avec cette jupe ! Tu ne sors pas le chien ? Mais il doit sortir, le pauvre ! Et tes plantes, tu les oublies ? Oh, as-tu gardé ma recette de bouilli aux pruneaux ? Et si tu faisais de la soupe au gruau ce soir, tu l’aimais tant quand tu étais petite ? N’oublie pas d’écrire à ta tante, c’est ma dernière cousine de cette génération ! Mais n’est-ce pas Paolo Conte que tu écoutes là ? J’aime tant ce morceau de saxo !

 

Le monde était à nouveau confortable, on pouvait y rire et s’y trouver bien, y faire des projets. Le ciel avait des teintes vieux rose et gris les soirs après la pluie, les buddleias offraient leurs grappes à l’odeur sucrée aux papillons et aux bourdons, les chiens semblaient sourire. Les rires des enfants dans les jardins avoisinants avaient le son d’une fontaine désaltérante. Elle riait à sa vie, jamais plus seule ni perdue. Elle n’avait pas perdu sa mère, elle était juste en avant, toujours avec elle mais autrement.