La tombe

Quand il la rejoignit au fond du caveau elle l’y attendait depuis sept ans. L’obscurité et le temps avaient eu raison de ses chairs et de tout ce qui avait pu, un jour, la rendre jolie. Ne restaient que les os, noircis ou jaunis par endroits, d’un blanc de craie à d’autres. Et son amour pour lui, celui qui les avait envahis au sortir de l’adolescence et qu’ils avaient vénéré leur vie durant comme une merveille dont il ne fallait détourner ni les yeux ni les pensées.


Elle avait attendu sans hâte. Elle avait désormais le temps, ce lieu que les vivants divisent en espaces bien précis, en longueurs appelées tard et tôt, ce bien qu’ils perdent ou gagnent.  Mais au fond du silence ouaté de la profonde tombe, il s’étirait comme un bâillement voluptueux, sans jours, nuits, semaines, mois ou années. C’était juste la paisible attente de l’aimé qui viendrait.


Bien sûr, là ne se trouvaient plus que ses restes mortels, habités par elle qui possédait aussi l’espace, en plus du temps. Et comme ce dernier, lui non plus n’était pas divisible en loin ou près… C’était devenu une totale liberté, un partout à la fois, une plénitude de lieux.


Elle n’était cependant restée que près de lui, dormant contre son flanc quand il avait pleuré, la main sur son épaule quand il conduisait – et il l’avait sentie bien souvent -, assise en face de lui dans la cuisine quand il mangeait son maroilles avec son pain et son café chaud. Elle l’avait regardé vieillir et vieillir encore en lui caressant les mains. Elle avait absorbé le tranchant du chagrin comme un buvard le fait pour l’encre, l’avait bercé dans les premières heures du deuil et puis était devenue ce flux de pensées qui le surprenaient et parfois le faisaient rire malgré lui. Il avait su aimer sa vie à nouveau, fort de cet amour qu’ils avaient vécu et qui l’enveloppait comme une aura vibrante. Ses proches l’accusaient de vivre de ses souvenirs, mais lui répondait avec sa force sereine que non, leur amour continuait. Son sourire avait repris cette courbe heureuse et enfantine qui gardait à son visage un zeste d’enfance bouleversant.


Et voici qu’était venu son tour. Pendant ses derniers jours on l’avait dit délirant : il affirmait la voir assise sur le lit et lui parlait. Il souriait de plus en plus, et on l’avait même entendu chantonner une chanson du temps de sa jeunesse. Et alors qu’on tentait de le retenir par des larmes et des piqûres, il n’avait plus qu’un objectif : aller, aller vite là où il savait qu’elle était.


Une fois le caveau refermé, gardant fleurs et sanglots dans un monde dont ils ne faisaient plus partie, lentement leurs mains se cherchèrent, s’enfonçant dans le satin, dans le bois, dans le petit espace entre leurs deux cercueils pour reposer l’une contre l’autre comme au temps de leurs sommeils amoureux. Le silence et le temps les recouvrirent comme une souple couverture de teinte anthracite.