On a marché sur ma tombe

Elle vérifie l’adresse sur son carnet. Oui, c’est ici. « Une maison blanche avec les volets bleus et la barrière qui aurait besoin d’un coup de pinceau » a précisé Juliette dans son mail. Il pleuvine mais le soleil perce le parchemin de nuages et donne une lueur métallique au trottoir et aux pelouses. Quelques roses échappées au pied de la haie côté rue semblent chanter leur parfum, la tête ployée de lourdeur.

 

Juliette a dû la guetter et ouvre la porte, tous sourires.

 

­« Je t’ai reconnue tout de suite… tu es tout à fait comme sur les photos » s’écrie-t-elle, et Line se fait la même réflexion. Seule la taille de Juliette la déconcerte car elle l’imaginait plus grande. Pour le reste, c’est bien la brune au casque de cheveux net et luisant, au sourire à fossettes et yeux distillant la joie. Elles s’embrassent sur le seuil et une chaude odeur d’épices l’enveloppe de couleurs safran et piment.

 

On la présente au mari, Frank, un homme dont on comprend vite qu’il aime rester en retrait. Le frère et la sœur de Juliette sont là avec leurs conjoints et le regard du frère, Nicolas, gonfle son cœur d’un chagrin brûlant : ce sont ces yeux à lui, exactement ses yeux. Les paupières un peu obliques et lourdes, des cils noirs et ce regard si attentif qu’il en paraît indiscret. Elle sent son dos frémir et son humeur vaciller. Même sa voix a eu un vibrato de détresse alors qu’elle le saluait.

 

Elle a apporté un vase d’argile de couleur corail traversé par des éclairs noirs. « Une technique navajo » explique-t-elle alors qu’on les effleure d’un doigt interrogatif. « Du crin de cheval qu’on jette sur le vase alors qu’il sort du four et qui y brûlent ».  Juliette démontre une joie enthousiaste  à l’idée de posséder un tel objet – les vases, pots et plats de Line commencent à devenir hors prix – et cherche l’objet à détrôner dans le living pour le remplacer par le nouveau venu. On lui fait bel accueil, à ce vase qui restera un souvenir de cette rencontre inattendue.

 

Car elle et Juliette se sont connues par Facebook deux ans plus tôt. Attirées par les photos l’une de l’autre – les œuvres de Line et les petits-enfants de Juliette qu’elle s’amuse à ne montrer qu’en sépia avec de rares touches de couleur. Et par le fait qu’elles avaient quelques « amis » communs. Dont Piero, le frère de Juliette et les autres et le seul de la famille qui soit né en Italie alors que son père y était en délégation pour un an. Piero qu’elle avait rencontré neuf ans plus tôt lors d’une exposition de son travail à Milan, dans le hall d’un hôtel où il avait un rendez-vous d’affaire.

Piero qui tout comme elle n’avait pu résister à l’inexplicable mais intense attraction qu’ils éprouvèrent. Mariage pour lui, compagnonnage pour elle, vies et pays différents – Piero habitait Milan et elle Bruxelles -, rien ne leur parut insurmontable. Elle quitta son compagnon avant même d’avoir revu Piero pour ces premiers trois jours et nuits dans les dolomites où ils s’offriraient leurs corps après s’être échangés leurs coeurs. Elle ne savait rien sauf qu’ils s’aimaient. La révélation de l’amour les faisait resplendir, et leurs vies n’en étaient plus qu’une, faite de coups de fil, de messages, de mails et de rencontres exaltantes. Cinq ans avaient couru ainsi, sans baisse d’amour, sans repos du cœur ou des émotions, dans un crescendo d’intimité. Il était son époux. Elle était sa femme véritable même si dans sa jeunesse il avait choisi pour épouse la jeune fille primesautière aux sourcils en arcs parfaits qui suivait les mêmes cours que lui. Il avait construit sa vie, elle avait construit la sienne. Mais le sens de leur vie, c’était ensemble qu’ils le touchaient du doigt.

 

C’était aussi ensemble qu’ils touchaient le ciel du doigt.

 

Et tout explosa. Littéralement. Graduellement. La voiture de Line brûla pendant la nuit, boutant le feu à un cerisier du Japon. Puis ce fut  la porte de son appartement qui fut faussée car on ne put l’ouvrir. Son chat qu’on retrouva au matin gémissant, les quatre pattes brisées et qu’il fallut endormir. Des coups de fils anonymes. Une agression dans un centre commercial. Une exposition saccagée pendant la nuit.

 

La rupture s’imposa comme unique issue. L’épouse bafouée ou sa famille n’en resterait pas là. Et la quitter déclencherait sans doute une furie bien pire. Oh… ils choisirent de mourir à petit feu pour ne pas qu’elle meure brusquement. Ils refermèrent sur eux les couvercles de cercueils invisibles sous lesquels la décomposition commençait déjà… Il n’y avait ni larmes à verser ni espoir à garder. Rien qu’accepter leur mutuelle euthanasie sans résister.

 

Peu à peu leurs signes de vie, photos évoquant des souvenir sur Facebook, emails hurlant l’amour dans la sobriété des mots (Bon anniversaire Piero chéri – Je te baise le front ma Line que j’aimerai toujours) s’étaient tus pour donner, peut-être, l’oubli à l’autre, et donc le retour à la vie.

 

Et Juliette n’avait jamais rien su, ni personne, sauf l’épouse et sa garde. Et Line avait erré dans des jours qui s’égrenaient sans éclat. Son art avait changé, tout comme son aspect. Beaucoup de lignes brisées dans la terre travaillée, et une tristesse profonde qui patinait tous ses gestes et sourires. Et là, devant les yeux de Piero habitant le visage de son frère, il lui semble que sa douleur va enfin la faire mourir d’un coup de fer rouge. Mais elle ne peut le quitter du regard, même si seuls les yeux sont similaires.

 

On prend gaiement l’apéritif et ils la questionnent, imaginent sa vie, s’informent sur ses techniques, sur les vernissages et leurs visiteurs assidus aux zakouskis, sushis et champagne gratuit. Ils la trouvent discrète pour une artiste. Ils parlent de leurs enfants, et petits-enfants dans le cas de Nicolas. Ils sont gentils, animés, excités de la rencontrer, elle qui se trouve par hasard dans leur ville pour une exposition de trois semaines.

 

La table est dressée d’une façon un peu enfantine, avec des serviettes de papier multicolore, des bougies flottantes et des couverts trop modernes. Juliette, qui revient de la cuisine  où elle a vérifié la cuisson de ses préparations, désigne deux  des places et explique gaiement « Mon frère Piero va arriver avec sa femme, ils sont justement en Belgique aussi, quelle chance que l’on puisse tous te voir en même temps! Ils ne pouvaient pas être là pour l’apéro qu’ils prenaient chez un ami de pensionnat de Piero. Mais ils ne devraient pas tarder. »

 

Un fantôme d’air est sorti d’elle en un souffle presque silencieux. Sa langue perçoit un goût sûr qui se répand à l’intérieur de ses joues comme un venin. Ses mains commencent à trembler et elle les appuie sur les cuisses pour le dissimuler. Toute sa vie lui semble concentrée dans une boule qui grandit dans sa gorge, affolant son cœur en l’étouffant. « J’ai un médicament à prendre, Juliette, une injection… puis-je utiliser ta salle de bain ? »

 

A peine a-t-elle refermé la porte derrière elle que des exclamations retentissent de l’autre côté. Voilà Piero et Donatella ! Ouvre, ouvre, ce temps de cochon doit les traumatiser après l’Italie. Des rires cascadent, des chaises crient sur le dallage.

 

Elle s’appuie contre la porte, haletante, le front perlé d’une sueur froide comme la paume de la mort. En elle des milliers de petits capillaires se gorgent de détresse et se rompent, entrainant les veines dans leur furie bouillonnante. Elle ne sait si elle a fermé les yeux ou si elle ne voit plus. Son cœur galope et elle, elle est enfin sereine comme au réveil de ces nuits qu’ils passaient ensemble, imbriqués comme deux fœtus inséparables. Derrière le bourdonnement qui brouille son ouïe, elle perçoit sa voix, d’une jovialité un peu forcée et teintée de lassitude,  « Tu vas mieux, Piero ? » entend-t-elle demander. Sa mâchoire claque et elle la serre pour la dompter, sent deux dents se limer l’une contre l’autre avec un bruit de meule. Le lavabo… arriver jusqu’au lavabo, me baigner le visage. Elle fait deux pas et ses jambes se plient sous elle qui s’affaisse en s’agenouillant sans fracas ni désordre, presque en douceur, alors que son cœur est broyé dans une douleur si intense qu’elle ne peut déjà plus rien ressentir.

 

Dans l’entrée Piero frissonne et pâlit. « Ah oui, c’est la Belgique, et un temps de cochon comme toujours… tu as froid ? » s’inquiète Juliette. « Non… c’est étrange… quelqu’un a marché sur ma tombe » Il frissonne encore. Tous se mettent à rire « Tu ne changeras jamais, toi ! Oublie ta tombe et entre… tu ne devineras jamais qui tu vas rencontrer ! »