Edmée De Xhavée

Mado et Adrienne s’étaient connues au pensionnat des Ursulines à Brugelette. Mado s’appelait Madeleine, et sa grande passion pour le
cinéma lui avait fait trouver ce prénom plus « glamour » Rêveuse, belle sans le savoir, facilement rieuse mais de nature nostalgique, elle admirait Adrienne sans
réserve.
Adrienne était d’une beauté rare et parfaite, le cheveu noir jais, les sourcils arqués, toutes les courbes du visage absolument idéales, et des proportions sans défaut. Petite et délicate, des
yeux d’un bleu étrangement froid dans cette personnalité de type méditerranéen. Riche, gâtée à l’excès par une mère qui l’idolâtrait.
Mado était confortablement oubliée par ses parents. Elles s’invitaient l’une l’autre pendant les vacances, et chacune s’enchantait des détails insolites de la vie de
l’autre.
Chez Mado, le père était un fils de famille désargentée et sans vrai talent, bel homme rigide et dénué de
sentiments autres que pour ses besoins rationnels. Ce qui se traduisait par l’argent. Il n’avait épousé Antoinette, sa femme, que parce qu’elle avait de la fortune, une nouvelle fortune faite
disait-on avec les chemins de fer en Chine et quelques transactions douteuses. Mais l’argent devient vite inodore, comme on le sait. On ne pouvait imaginer union plus étrange : elle, pas
jolie du tout, sorte de Calamity Jane, vêtue en homme le plus souvent, fumant la pipe ou le cigare ; montant à cheval pendant des heures et rentrant sans se changer, l’odeur de sueur de
cheval encore attachée, les joues rouges de plaisir. Elle ne s’occupait de rien ni de personne, et avait eu un enfant comme le voulaient les conventions, il en fallait au moins un. Mais comme
elle détestait autant son mari que lui ne la détestait, il n’y en avait pas eu de second. Elle avait d’ailleurs appelé sa fille Madeleine parce qu’elle avait appris que son mari avait aimé une
jeune fille de ce nom, et avait dû y renoncer puisqu’aucun des deux n’avait assez de fortune pour s’offrir l’amour de leur choix. Mais la rumeur était que Madeleine avait dû être envoyée dans de
la famille en Bretagne pour oublier son chagrin, et qu’elle était tombée dans la mer du haut d’une falaise. Antoinette ne parlait de son mari qu’en le nommant Le Porte-Monnaie, et lui ne la
mentionnait que sous le sobriquet de La Centauresse.
Au début, il avait espéré une vie sociale à son niveau, qui lui aurait permis de faire des affaires et une réputation, la pensant assez docile et surtout reconnaissante de ce mariage. Après tout,
pensait-il, elle était loin d’être une beauté. Il oubliait qu’avec sa fortune, elle n’avait eu qu’à choisir entre les prétendants, tout disposés à troquer un joli minois contre un magnifique
compte en banque, et elle le savait. Elle n’avait que dix-huit ans, et lui vingt-cinq, mais il n’avait pas attendu longtemps pour réaliser l’ampleur de son erreur. Elle n’avait pas hésité à
mettre des crottins de cheval dans les poches des manteaux de ses amis, ou à emporter l’argenterie à monogramme quand ils allaient en visite chez des gens qui ne lui plaisaient pas. Il devait
tout rapporter le lendemain et trouver des excuses - cleptomanie due au stress de la grossesse, ça passera a dit le docteur. De son côté, il avait eu le tort de la mépriser trop ouvertement,
allant jusqu’à lui dire devant des invités qu’elle n’était qu’une sotte créature. Vaniteusement, il avait ouvert le feu, et avait perdu la guerre.
Il fuyait donc le château autant que possible, se livrant en dilettante à la gestion des biens, ce qu’il faisait très mal parce qu’il refusait tous conseils suggérant qu’en fait, il n’y
comprenait rien. Ses contacts avec métayers et fermiers étaient désastreux, parce qu’il était arrogant, suffisant et ignorant de surcroît. Contrairement à ce que tout le monde
pensa par la suite, Antoinette avait eu des sentiments tendres et maternels pour sa petite fille, mais la bienséance voulait qu’elle en confiât l’éducation à une gouvernante, Nana, et bien sûr
l’allaitement à une nourrice. De son côté, le Porte-Monnaie l’avait découragée de lui inculquer quoi que ce soit en disant que Buffalo Bill comme femme lui suffisait et qu’il ne voulait pas avoir
un Bicot Bicotin en jupons comme fille. Furieux que Mado ne soit qu’une fille, il se consolait autant qu’il le pouvait avec l’argent de sa femme. L’avarice le rassurait, lui donnait un sentiment
de longévité et de garantie. L’argent était ce qui lui avait fait faire un choix si catastrophique, et il n’allait pas se le laisser enlever facilement.
Quant à La Centauresse, elle dépensait largement, finançant de petits cirques, prêtant son parc à des tribus de gitans pendant l’hiver, entretenant une écurie disproportionnée pour leurs besoins,
et organisant des garden-parties pharaoniques auxquelles les bonnes familles refusaient d’assister mais qui finirent par être fréquentées par artistes et profiteurs des environs. L’adulation lui
plaisait, et elle se l’achetait. Mado se consolait avec ses chiens, et n’avait d’intimité qu’avec Nana et les domestiques.
Le château - offert à La Centauresse par son père en cadeau de mariage - perdait de son lustre, entre les domestiques qui, faute de surveillance, volaient et se reposaient effrontément, et les
invités sans respect ni éducation qui se livraient à la chasse aux souvenirs de famille. Les jardins, parcs et dépendances montraient la fatigue. Mado, toute petite, n’avait pas mis longtemps
avant de comprendre que La Centauresse n’avait pas de temps à lui consacrer. Elle avait encore de cuisants souvenirs des rares fois où elle était venue, se prenant pour un instant pour Shirley
Temple, pirouetter devant sa mère rentrant d’une promenade sur un cheval aux flancs écumants, espérant un compliment sur son allure dans sa robe à col marin ou décorée de petits oiseaux, ou sa
coupe de cheveux refaite de frais. « Nana, ne la laissez pas se pavaner devant la glace avec tout ça, vous savez bien que le diable va arriver ! » disait distraitement La
Centauresse, plaisantant. Elle avait capitulé devant l’idée qu’elle n’avait rien pour faire une bonne mère, et se contentait d’être une mauvaise épouse. Et c’était à Nana d’affirmer à la petite
qu’elle était une vraie petite princesse aussi jolie que Rose Rouge dans son livre d’images.
Adrienne aimait aller faire de courts séjours là, à cause de l’indiscipline, de la non-surveillance de la part des adultes - sauf Nana, qui tendrement essayait de limiter les dégâts et de donner
quelques atouts dans la vie de Mado. Elle lui offrit son premier soutien-gorge, lui montra comment se coiffer, lui baignait les cheveux avec de la camomille pour les blondir, mettait de l’huile
d’amandes douces sur ses coudes rugueux. Lui apprenait à se tenir à table, et tentait de l’empêcher sans succès à affubler tout le monde de surnoms méprisants.
Adrienne adorait ces impertinences, dont elle ne comprenait pas l’origine, et qui n’avaient pas lieu chez elle. Du haut du pommier, elles riaient comme des folles en voyant Tchoup-lala,
le facteur boiteux, apportant le courrier. Monsieur En Errière partait en promenades équestres avec La Centauresse, et avait mérité son surnom lors des leçons d’équitation qu’il avait
données à la jeune Mado en lui recommandant, avec son accent prononcé, de se tenir en arrière. Elles écoutaient des chansons de servantes à la radio en cachette, et les chantaient à
tue-tête en mimant larmes et cœurs arrachés, cachées dans la Samaritaine, la fontaine couverte au fond du parc. Adrienne arrivait toujours - même pendant les années de guerre - avec de
grandes boîtes de chocolat ou de pâtes de fruits, des romans d’amour, des rubans de soie pour les cheveux, des produits de maquillage, et un grand plaisir à vivre, pour une semaine ou deux, la
vie d’une sauvageonne. Elles ne rencontraient que rarement Le Porte-Monnaie, et ne s’en plaignaient pas : il apparaissait parfois à la porte de son bureau, droit et grand, les saluant d’un
air condescendant et un peu irrité, mais le plus souvent elles le voyaient partir dans sa voiture pour ne revenir qu’à la nuit tombée. La Centauresse était plus amusante, et leur proposait
souvent, si elle n’était pas à cheval en train de sauter par-dessus haies et ruisseaux, de faire des choses épatantes, telles qu’aller voir la ménagerie du petit cirque qu’elle aidait à
démarrer, demander qu’on leur explique un tour de magie, organisait une chasse au trésor avec elles et les enfants des métayers. Mado vouvoyait ses parents, qui faisaient de même. Jamais un
baiser qui ne soit justifié par une occasion spéciale, et ni La Centauresse ni Le Porte-Monnaie ne demandaient jamais à leur fille - qui était, dans les deux cas, votre fille - comment
se passaient les étapes de sa vie. Peu brillante à l’école, pas motivée et jamais encouragée, elle s’attirait la remarque « vous êtes trop bête, et personne ne vous épousera »… Seules
Nana et la maman d’Adrienne voyaient un futur plus attrayant pour Mado.
Quand Mado allait chez Adrienne, qui habitait sur les hauteurs de Herve dans une grande villa luxueuse, c’était à elle de se trouver en pleine fantaisie. Madame Decerf était
originaire de la campagne limbourgeoise, fille d’un certain Jan Willems, riche fermier qui avait été béni par les cieux car en plus de sa richesse, il avait fait un ménage sans histoire avec sa
femme, et avait trois filles chacune plus belle l’une que l’autre. Leurs beautés et leurs dots avaient parfaitement tenu lieu de haute naissance, et elles avaient toutes fait de grands mariages
dans la bonne bourgeoisie. Avec application, Madame Decerf avait adopté toutes les belles manières de ce monde, et régnait dans sa villa parée de bijoux en général trop voyants pour l’heure à
laquelle ils étaient portés. Mais en même temps, elle avait gardé un esprit terre-à-terre campagnard, et une bonne humeur à toute épreuve. Pour elle, Adrienne était la plus jolie fille que l’on
eût jamais vue, et Mado avait une distinction sans pareille dans le monde.
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