Qui suis-je?

Je suis née à Verviers (Belgique, Province de Liège) d'une famille vagabonde par nécessité. Oncles, tantes, grand-parents avaient soit vu le jour sous d'autres cieux, soit avaient vécu sous ces autres climats, vu ces rivages encore purs de tourisme, chevauché dans les pampas ou bravé les flots sur des voiliers qui tanguaient vers l'Est ou l'Ouest. Les affaires familiales les envoyaient en Australie, Argentine, Uruguay, et mon arrière-grand-mère a même vu le jour à Batavia, dans les Indes Néerlandaises. Ca fait beaucoup de choses à imaginer, beaucoup de personnages hauts en couleur à fréquenter, beaucoup d'histoires saupoudrées d'épices lointaines à écouter. Je suis donc partie aussi, moins loin, mais avec le même appétit pour ces "autreparts" que je voulais savourer. J'ai écrit bien des lettres, décrivant mes péripéties, mes sorties, mes coups de foudre culinaires ou pour des lieux pleins de merveilles. J'écrivais, j'écrivais, j'écrivais. Et finalement j'ai entendu ce que ça voulait dire. Ecrire, c'est "ce que je fais dans la vie". Le reste, c'est pour manger et ... écrire!

Vendredi 1 août 2008

Finalement, créer des personnages, c'est souvent faire un patchwork de tous ces gens rencontrés au fil du temps. Pour autant qu'on ait bien observé et construit un dessin précis dans sa mémoire. Car l'extraordinaire n'est pas rare. Beaucoup de gens ont au moins une période extraordinaire dans leur vie. Pour d'autres, l'extraordinaire est un banal quotidien.

Et c'est avec bonheur que je ressors ces acteurs de mon passé, leur donnant un rôle dans mes récits. Parfois ils sont presque la fidèle réplique de ce qu'ils furent, comme Michel dans Les romanichels. D'autres m'ont fait la surprise de ne pas vouloir tenir dans le script que je leur avais choisi, comme Mr Francette dans De l'autre côté de la rivière, Sybilla, qui suivra la parution des Romanichels. Inspiré d'un de mes oncles, il n'a pas eu de plaisir dans cette vie et en a exigé une autre. Et puis il y a ceux qui sont inventés sur base d'éclats de personnes réelles.

Aix en Provence, c'est ma sortie de léthargie, d'un mariage destructif, d'une observance des conventions qui  m'éteignait. Et j'ai tout un kaleidoscope de souvenirs aux couleurs multiples et gaies, une palette de visages et silhouettes qui ont enrichi ma pensée et m'accompagnent encore aujourd'hui.

Comme Jonathan. Il avait été le photographe des Beatles jusqu'à l'arrivée dans leur vie de Linda McCartney, avec laquelle il ne s'entendait pas. Tant d'argent gagné si vite! A Londres, il vivait alors sur une péniche où, généreux et inconscient, il recevait sans compter une multitude de parasites. Un nuage de hashish épaississait le fog londonien, et les poissons de la Tamise devaient avoir la gueule de bois en permanence. Les descentes de police étaient devenues banales. Une fois son argent parti ... en fumée (! ), il avait vendu la péniche et était arrivé, sans regrets, à Aix. Un grand type blond, barbu, dégingandé aux doux yeux clairs un peu protubérants, et qui éternuait tout le temps. Chaussé de godillots à semelles compensées de bois, ce qui, avec sa haute taille, le faisait marcher du pas raide de la créature de Frankenstein. Mon ami pendant un peu plus d'un an, alors que nous habitions au même endroit sur terre. Il venait souvent me voir, et nous parlions inlassablement des Indiens, et des fantômes.

Il avait acheté une maison à retaper qui avait appartenu à Philippe Encausse, le fils du célèbre Papus, (membre d'un ordre kabbalistique rosicrucien, spirite, adepte du tarot etc...) et un fantôme s'était presque matérialisé sous ses yeux, vapeur blanchâtre flottant au-dessus d'une porte alors qu'un froid glacial envahissait la pièce. Les gens qui allaient chez lui en voiture voyaient leur moteur s'éteindre, inexplicablement, lorsqu'ils quittaient la route et empruntaient l'allée de terre.

Quand je l'ai connu, Jonathan recommençait à zéro, et passait le torchon - en souriant - sur le sol des Deux Garçons cours Mirabeau, ce qui indignait le chef de salle. Quoi! Avoir eu la chance de faire de bonnes études, d'avoir eu de l'argent, d'être - eh oui! - un authentique Lord écossais, et jouer les Marie-clape-sabots, c'était plus qu'il ne pouvait comprendre!

J'ai souvent essayé de retrouver Jonathan, sans succès.

Ou comme Charlie Pye-Smith. Anglais et souriant, ami de mes amis Peadar, Jonathan, et Nicholas. Sérieux, l'allure d'un futur savant, concentré. Avec lui, Michel - mon compagnon -, Peadar et Nicholas, j'ai fait une interminable promenade sur le Causse Méjean, et il nous pointait tous les détails qui faisaient de cette longue marche la découverte de l'intense vie secrète des habitants des bois. Une crotte de renard ici, l'empreinte d'un sanglier là, le cri d'un lapin ... Vingt kilomètres! Ca creusait l'appétit et bandait les mollets!

Et oui, avec lui aussi les fantômes animaient les conversations. Un de ses amis avait un jour rencontré un moine sur une plage déserte, et ils s'étaient arrêtés pour parler un moment. Puis le moine l'avait intrigué en affirmant avoir la sensation étrange de ne pas savoir s'il était vivant ou mort. Lorsqu'ils s'étaient salués pour reprendre chacun leur route, l'ami de Charlie s'était retourné... le moine n'était nulle part en vue!

Maintenant, Charlie habite en France et est l'auteur de nombreux livres sur l'environnement, la nature, l'écologie, l'Inde, le Népal... On se reverra, naturellement!

Et Peadar et Nicholas, très souvent ensemble, bien que j'aie connu Nicholas en premier lieu. A l'époque, ils alternaient "faire la manche" avec la tonte des moutons. Ils se trouvaient à Carcassonne alors qu'on y tournait "Un lion en hiver" avec Peter O'Toole, et entre Irlandais, ils avaient partagé plus d'une cuite fraternelle à la Guiness en ville, reconduisant l'acteur en zigzagant dans les rues pour reprendre le tournage.

Peadar était un Irlandais né au Kenya, où son père possédait une grande ferme. Tout jeune il avait appris à piloter un avion pour se rendre d'un point à l'autre des terres paternelles. Il avait grandi avec les Masais. Il était pour moi un ami véritable, impassible et serein, attentionné. Je me souviens encore de la joie qui avait soulevé mon coeur quand il a un jour franchi, alors que je ne l'attendais pas, le seuil du magasin où je travaillais. Il a épousé une Française et vit en Californie.

Nicholas avait la plus belle voix du monde, et ressemblait alors à un gros angelot. Joues d'un beau rose Rubens, boucles blondes, joli sourire et yeux innocents. Il était né dans le Vermont d'un père sicilien (descendant du fameux Nicolà Porpora, compositeur d'opéra baroque) et d'une mère Irlandaise. Il ne fichait pas grand chose, sauf chanter, jouer de la guitare et dessiner.

                                                                 Mon chat Jérémie, vu par Nicolas...










Michel, mon compagnon, vu par Nicolas..


                                                    Le cours Mirabeau vu par Nicolas...

Je le considérais un peu comme un jeune frère, et Peadar et lui débarquaient souvent chez Michel et moi à l'improviste, revenant de Carcassonne, de la Montagne noire, d'Irlande où ils avaient joué avec Ted Furey "à la bonne franquette" et vu une Banshee dans le bus, de Sardaigne ou d'ailleurs. On mangeait, chantait, buvait, et ils dormaient avec l'abandon de la jeunesse sur des coussins par terre, parcourus par ma meute de chats, Marie-Salope, Salomé, Saxophone, Fritz, Jérémie... Rien n'était plus beau que la voix de Nicholas quand il chantait Les Tuileries de Victor Hugo, mis en musique par Colette Magny. Nous sommes deux drôles - Aux larges épaules - De joyeux bandits - Sachant rire et battre - Mangeant comme quatre - Buvant comme dix. J'avais les larmes aux yeux d'un bonheur trop intense quand il arrivait au dernier couplet Nous avons l'ivresse - L'amour, la jeunesse - L'éclair dans les yeux - Des poings effroyables - Nous sommes des diables - Nous sommes des dieux! Cette phrase, nous la hurlions dans un sourire, tandis que je formulais à chaque fois un souhait muet: que je l'entende encore une fois! Ca fait plus de trente ans que je ne l'ai plus entendu, et cependant ... j'ai toujours sa voix dans l'oreille!

Nicholas s'est marié, a deux enfants et élève des chèvres près de Carcassonne. Mais il a résisté contre le téléphone et l'internet. Nous faisons des plans pour nous revoir. C'est lui qui m'a envoyé ces dessins venus des riches heures du fan club de Michel...

Et je ne peux oublier Jeff, perdu de vue comme bien d'autres. Jeff qui était Gallois, et ne pouvait retourner en Angleterre sous peine d'y être arrêté pour ... hold-up à main armée dans une banque! Il avait donc fui son pays avec une jolie fille de bonne famille qui était trop amoureuse pour abandonner son gangster de Jeff, et en prenait un soin jaloux. Tout le monde lui avait décrit les Français comme portant un béret et une baguette sous le bras. Et le premier Français qu'il a vu en France portait effectivement un béret et un baguette! Pour gagner sa vie, Jeff lavait des vitres de magasins, et avait la charge des vitres - et des clés!!! - de la BNP... Le gangster était loin! Il venait d'un petit village gallois où on conservait dans l'église une ancre provenant d'un voilier qui était apparu, flottant dans le ciel, et qui s'était accrochée dans le clocher. Une mauvaise bagarre lui avait valu un coup de poing, le privant de la vue d'un oeil. Deux ans plus tard, l'assurance l'avait "dédommagé", et il avait fêté ça dans le même bistrot. Tournée générale. Bagarre. Et pan dans l'oeil de nouveau. Cette fois, il était crevé! Mais bon Dieu, que le Jeff que je connaissais était serein...

Et les filles, dans tout ce monde d'hommes et garçons? Adèle et rien qu'Adèle, si j'exclus des relations superficielles mais sympathiques avec des collègues, ("Jaja", "Crème Fraîche", Jocelyne, Mireille, "Titi", "Secotine" ...) et des rencontres de courte durée comme celle avec Crystelle, une jolie Alsacienne qui fut, pendant un moment, la compagne d'un ami.

Adèle est de Verviers comme moi, et m'avait tant vanté Aix et ses glorieuses beautés que j'y suis partie. Quelques mois plus tard, elle est arrivée chez moi: "J'en avais marre de Verviers, j'ai tout planté là et me voici!" Elle en a bavé un peu, car au début elle n'avait trouvé à se loger que dans une maison habitée par une série de locataires qui semblaient sortir de la cour des Miracles, dont une certaine Rose que tout le monde appelait Cirrhose et qui déambulait, les joues rouge vif et le cheveu emmêlé d'un noir Belle-Color terne, ses amples formes emballées dans une sorte de parachute rouge, comme un gros mongolfière ivre. Mais elle a fini par habiter un très joli petit studio dans un hôtel particulier de la rue des quatre dauphins, et a eu, en prime, la joie de finir dans les bras d'Alain Delon alors qu'elle sortait de chez elle au pas de course.

Un jour sa soeur Jane est venue nous retrouver en auto-stop pour le week-end. "J'ai dit à maman que je partais aux courses de Francorchamps!" nous a-t-elle dit en riant.

Amie loyale, elle m'a une fois demandé ce qu'elle pouvait me rapporter de Verviers, où elle allait rentrer pour une huitaine de jours. Du fromage de Herve, ai-je dit sans hésiter. Et elle a supporté le regard soupçonneux de ses voisins de compartiment dans le train à chaque fois qu'elle entr'ouvrait son sac.

Adèle a rencontré Patrice, qui collectionnait les reptiles et d'autres animaux, et à partir de ce moment-là, elle a souvent eu des pansements aux doigts parce que l'iguane ou les loirs l'avaient mordue. Il faut dire que jamais elle n'aurait encouru le risque de se plaindre à Patrice, parce qu'elle en était folle! Il aurait pu la mordre lui-même qu'elle aurait fait semblant de ne pas le remarquer... Un jour elle m'a confié, radieuse, qu'elle avait fait un rêve au cours duquel elle se voyait mariée avec lui, assise dans une pelouse devant une maison, et ayant trois enfants.

Ensemble on allait à la chasse aux couleuvres à colliers et tortues, ou à la chasse aux émotions tout court. C'est Patrice et elle qui m'ont emmenée la nuit près des ruines d'une tour, m'obligeant à marcher à la lueur d'une bougie (que je maudissais la brise, ce soir-là!) et m'ont fait croire que les ruches à miel de bois étaient des cercueils de nouveaux-nés! Eux-aussi aimaient les chats: Papus, Merlin (l'emmerdeur) et Cassiopée habitaient alors avec eux.

Ils se sont mariés et ont trois enfants! Et une pelouse devant la maison, ce qui est plus facile sans doute. Ils habitent en Normandie - après bien des déplacements -, et Adèle a un atelier de sculpture. Elle écrit aussi des nouvelles très sensibles et nostalgiques.

C'est à la même époque que j'ai rencontré, lors d'un voyage en stop à Paris avec mon compagnon, le sculpteur Michel Guino, qui était son ami. Michel est le fils de Richard Guino, le sculpteur espagnol qui fut les dernières mains de Renoir, alors incapable d'utiliser les siennes pour peindre à cause de l'arthrite. Une "guerre" entre les familles Renoir et Guino anime les tribunaux à ce sujet encore aujourd'hui. J'ai logé chez Michel et sa compagne Corinne rue Daguerre, enthousiasmée de leur accueil bon enfant, et tous ensemble - avec leur fille Arianne et leur beau-fils il me semble - nous sommes allés à une soirée chez Claude Clavel, un peintre qui n'est plus à faire découvrir et est aussi le père d'Olivia Télé Clavel, membre fondateur du groupe Bazooka. Je n'ai pas grand souvenir de cette soirée sauf la vue merveilleuse que nous avions depuis son balcon rue de la Capsulerie, sur un Paris la nuit qui frémissait de lumières. Je dois aussi avouer que n'ayant pas prévu ce genre d'occasion, j'étais embarrassée de m'y trouver avec ma fatigue d'auto-stoppeuse, en jeans et cuissardes de laine, et je crois 10 francs en tout et pour tout en poche pour rejoindre Aix parce que "mon" Michel avait été dépenser les 10 autres à La Couronne avec des amis! J'ai été très gnan-gnan, et en suis encore confuse...

Michel et Corinne vivent toujours entre l'atelier de la rue Daguerre et leur maison de Bretagne, et j'espère bien les revoir un jour aussi!

Mais l'ami peintre parisien que j'aimais le plus, c'était Jacques, dit "Le Maréchal". Maigre, doux, apaisant, discret, attentif, sachant écouter, regarder. Il habitait un duplex Porte d'Italie, avec sa compagne et Gwen Ha Du, (blanc et noir en breton), son chien. Un chien qui dormait le jour pour suivre son maître noctambule avec plus d'entrain. J'ai le souvenir d'une rangée d'avocatiers en pots, le long des fenêtres, d'une hauteur impressionante. Et d'un appartement bien rangé qui allait bien avec cette paix qui émanait de Jacques. Il est venu ensuite chez Michel et moi dans l'Aveyron, et ils sont allés à la cueillette aux champignons avec la joie d'adolescents tranquilles.

Visages merveilleux de mes années extraordinaires, soyez bénis car je vous aime encore!
par Edmée De Xhavée publié dans : Personnel
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Vendredi 25 juillet 2008

Samedi 19 juillet 2008, sur la plage de Torregaveta près de Pozzuoli, dans le beau pays de Naples. Une journée de soleil, de repos, de pur contentement.

Cristina et Violetta Ebrehmovic, c'étaient leurs noms.

Deux petites Rroms à la peau caramel, venues avec le train La Cumana de leur camp d'Asa di Scampia à Secondigliano pour "vendre des briquets aux vacanciers". Ah, je les aime, ces petites Rroms, mais je n'en ai jamais vu une qui vendait quoi que ce soit. Elles mendient, et elles chipent. Et je les aime quand même parce que c'est ainsi qu'on apprend souvent à vivre quand on est mal aimés, nomades, chassés d'un coin à l'autre. Elles étaient nées en Italie, entourées d'une famille nombreuse et aimante. Vera, une grand-mère aux yeux bleus. Myrjana, une maman qui ressemble elle-même à une jeune fille tant elle est menue, malgré ses 7 enfants. Branco, un papa qui est trop souvent en prison pour vol, mais qu'on accueille sans doute joyeusement quand il en sort. La vie des nomades est difficile, et garder sa liberté dans un environnement qui a la stabilité pour but, des murs, des barrières, des propriétés privées est une gageure. Elles allaient à l'école, elles avaient des amies Italiennes. Elles vivaient avec un pied dans chaque monde, sans perdre l'équilibre. Une des deux d'ailleurs aspirait à devenir danseuse...

Des fillettes encore, 13 et 12 ans, avec Manuela et Diana, leurs cousines de 16 et 10 ans. Fières de leurs longues jupes bariolées, de leurs bijoux, de leur habileté à ramener de l'argent chez elles.

La plage était blonde et souple, les vagues y roulaient en franges mousseuses. Qui sait pourquoi elles ont sauté depuis le ponton. C'est en tout cas ce qu'on dit, même si c'est étrange malgré tout ... La mer y est sauvage, à la plage de Torregaveta. Deux courants l'habitent et s''y croisent, la faisant se cabrer: il ponente et il scirocco. Elles ont ri, peut-être, alors que leurs jupes se déployaient en corolle autour d'elles, s'alourdissant pour être rabattues par les vagues. La mer les a aimées, et n'a pas voulu les rendre. Elle a enchevêtré l'étoffe de leurs jupes autour de leurs jambes, les emprisonnant. Elle les a aspirées, bercées, relachées puis reprises, est entrée dans leurs bouches, y refoulant les appels. Elle a lissé leurs cheveux, recouvert leurs visages, dénoué leurs forces. Lavé leurs yeux des larmes qu'elle a ainsi volées.

Les sauveteurs ont pu ramener Manuela et Diana sur la plage - une plage si hostile tout à coup. Le bras de Violetta a échappé à la poigne de l'un d'eux.

Ah, je connais trop bien les Italiens pour croire qu'ils sont restés indifférents. Les bambini, c'est sacré! Les Rroms tout comme les autres. Ils ont aidé comme ils l'ont pu, ils se sont épuisés, appelant la Madonne, la voix rauque, les muscles vibrants. Certains ont pleuré, n'en auront pas dormi. N'oublieront jamais. Ne laisseront plus leurs enfants se baigner à Torregaveta. Et ceux qui sont restés sur la plage, que savons-nous de ce qu'ils ont vu, compris, attendu?

Cristina et Violetta Ebrehmovic, c'étaient leurs noms.

Pendant une heure et demie elles sont restées étendues sur la plage, attendant qu'on les emporte dans des cerceuils. Côte à côte sous une couverture, leurs deux paires de petits pieds caramel pointant vers le ciel paisible et radieux. Pourquoi cette longue heure et demie? Parce que les deux cousines se sont enfuies - et on les comprend - et qu'il a fallu trouver qui elles étaient, d'où elles arrivaient. Et que la communauté Rrom ne voulait pas répondre, suite à une méfiance naturelle et renforcée par le décret Maroni*

Imperturbables et rassasiées, les vagues continuaient de scintiller sur le sable.

"Je vous maudis avec tout l'amour que j'ai en moi!" a menacé Vera, le coeur béant de souffrance. "Que Dieu vous étouffe, vous et vos enfants!" Oh que sa colère était brûlante, libératrice. Et pourtant elle n'est pas venue à bout de la vision de ces deux corps d'enfants aimées, reposant sagement au milieu de gens en tenue de plage, que la presse lui a décrits comme indifférents et racistes. La nouvelle honte de Naples.

"Les préjugés dans la vie portent à l'indifférence dans la mort" a déclaré le Cardinal Crescenzio Sepe, archevêque de Naples.

La mort de Cristina et Violetta a mis de l'eau au moulin de l'opposition au décret Maroni, tout simplement. Et sans aucun respect pour elles, ni pour leur famille que l'on a bouleversée au-delà de l'imaginable, ni pour l'opinion publique que l'on a trahie avec des photos à la perspective trompeuse, on a essayé de récupérer cette tragédie pour de l'information biaisée.

Dans le camp d'Asa di Scampia, elles ont été pleurées et félicitées pour leur passage de l'autre côté. On a fait un banquet de 3 jours, et 40 jours exactement après leur mort on refera une table funèbre. L'odeur du poulet, des petits pois, des pommes de terre et du chou s'est accrochée à l'air. On a montré et regardé leurs photos, on a parlé d'elles, on a pleuré, on a maudit, on a prié.

Puis, le jour de l'enterrement, on les a lavées, on a mis de l'encens sur leurs paupières. On leur a mis de jolies robes blanches à volants, un diadème avec un papillon pour Violetta. Des gants blancs par dessus lesquels on a posé des anneaux d'or, des pierres brillantes et des bracelets. On les a couchées dans des cercueils blancs. Le camp était envahi de couronnes et bouquets de fleurs venant des communautés nomades de toute l'Italie, bouquets de roses blanches de familles italiennes. 64 luminaires tremblottaient comme le souffle de l'amour. L'accordéon a joué une triste musique pour les saluer, les regretter, leur souhaiter bon voyage.

Sur la plage de Torregaveta, un prêtre orthodoxe venu de la paroisse de Santa Maria del ben morire a célébré une messe.

Cristina et Violetta Ebrehmovic, ce sont leurs noms.


* Le décret Maroni demande que l'on prenne les empreintes digitales de tous les enfants nomades Rroms et Sinti vivant en Italie dans les camps. La raison invoquée est de protéger ces enfants du rapt, de la mise sur la rue pour mendier au lieu d'aller à l'école etc... Mais bien sûr, il a aussi des échos d'étoile jaune, et fait peur. Il a été voté et reçu le 24 juillet!

par Edmée De Xhavée publié dans : Actualité
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Vendredi 18 juillet 2008
Je vis dans un pays que le puritanisme a gangréné. Un monde à la George Orwell. Déjà, l'innocence est tombée au sol comme un membre lépreux. Et même moi, venant d'une Europe souvent perçue ici comme une sorte de Sodome et Gomorrhe où l'on boit, embrasse à la française, mange des abats et des gastéropodes, je me surprends à dissimuler mon innocence. De peur qu'on ne me l'enlève au scalpel.

La liberté s'effrite. D'abord c'est si subtil qu'on n'y pense pas, ou qu'on en sourit...

On ne peut pas prendre sa bonne petite bouteille de rosé bien frappé en pique-nique. Ni une bière. J'ai quand même, assise un soir sur un banc du parc - "le green" de Bloomfield - avec mon ami Chris, bu une bonne bière au goulot en parlant de cinéma. Mais Chris a eu un geste vif pour cacher l'objet du délit à la vue de la voiture de patrouille des policiers, et j'ai compris que nous étions des hors-la-loi. Je me suis sentie dans la peau de Billy the Kid pour une innocente petite India Ale de Brooklyn!

Puis il y a eu le regard soupçonneux et craintif que je surprenais derrière les fenêtres des maisons victoriennes - ces majestés de bois à chapiteaux et verandas aux couleurs délicates: violet et jaune, vert et gris clair... - que j'admirais et parfois même photographiais. Ou l'empressement nerveux avec lequel on s'excusait quand, dans la rue ou un magasin, on me frôlait par accident. Ciel, on m'avait touchée, j'allais certainement y voir une approche sexuelle... L'horreur sans nom qui colora le silence suivant ma déclaration joyeuse selon laquelle j'avais bu mon premier centimètre de whisky à 14 ans sous la supervision de mon père (et non, je n'avais pas aimé du tout!). L'indignation muette d'une personne à laquelle je parlais de Manneken Pis, ce qui m'a presque valu un nettoyage de la bouche au savon! ("que dit-elle?", a demandé sa femme. "Je ne peux pas dire ce mot-là", a-t-il répondu, embarrassé...). La réponse scandalisée d'une serveuse de diner à une amie qui demandait de la bière: "Mais voyons! C'est un restaurant familial, ici!". La pâleur subite d'une connaissance à laquelle, heureuse de mon choix, j'offrais des biscuits belges joliment enclos dans une ravissante boite de fer représentant un tableau de Paul Delvaux. Gloup! Des femmes nues avec une statue... quelle perversion, ces étrangers, quand même! Ces dames aux visages d'illuminées qui me demandent de signer une pétition exigeant la virginité des garçons et filles jusqu'au mariage. (Elles me rappellent les amusantes dames patronnesses qui, dans les Lucky Luke, agitaient vigoureusement leur panneaux en faveur de la temperance...).

Il y a aussi ces "églises" sous-branches de sous-branches de branches cousines ou soeurs d'une église plus ou moins officielle qui prônent la femme au foyer soumise et aux petits soins pour son seigneur de mari, mais aussi prétendent lui confier - à elle qui ne connaît du monde que le super-marché, l'église et ses destinations de vacances - l'éducation des enfants. Car l'école, on le sait, leur donne des idées pernicieuses... Et, ne l'oubions pas, une instruction qui pourrait leur donner l'envie d'exiger des choses...

Tout doucement, on ne peut plus rien faire sans être soupçonné d'incontrôlables instincts dépravés. On rétrécit, on dissimule ce qu'on est.

Et même en ayant grandi dans ce carcan dépuratif, on n'échappe pas toujours à l'opprobe.

Il y a huit ans, Marian Rubin, une brave grand-mère, active et artiste, en a fait les frais. Elle avait suivi des cours de photographie de nus, et avait gagné plusieurs prix pour son travail. Dans la vie, elle enseignait dans une école dans la ville où je travaille. Et un jour, ses deux petites filles, 8 et 3 ans, se sont mises à sauter sur le lit toutes nues, avant de prendre leur bain. Et elle a fait des photos. Un employé du magasin de photos au cerveau bien lavé, et lui-même bien zélé, l'a dénoncée et elle a eu la surprise de se faire arrêter par la police en sortant de l'école.

On peut en rire (sauf si on est Marian Rubin, qui a écrit un livre sur l'affaire), mais quand on habite ici, on en rit les dents serrées, portes et fenêtres closes. Car lorsque mon neveu m'a envoyé par email des photos de son voyage au Cambodge, celle qui représente un envol d'enfants radieux et nus vers la rivière a provoqué un commentaire de mon mari:" Il faudra l'effacer de ton pc!"

Pas d'enfants nus et heureux sur les plages, pas de bébé sur sa peau de mouton, les fesses rebondies à l'air, pas de petit vin blanc qu'on boit sous la tonnelle, pas de déjeuner sur l'herbe avec une bonne bouteille de derrière les fagots ... L'innocence du paradis terrestre a bel et bien déserté ces lieux. Et quand d'une chose naturelle on fait un fruit défendu, on attire les serpents. On voit le mal où se trouve l'innocence qui devient alors la proie des bigots et des serpents.

Et les deux tuent avec la même férocité.
par Edmée De Xhavée publié dans : USA
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Vendredi 11 juillet 2008

Mes journées commencent toutes de la même façon, ou presque. Tirée du lit par la tyrannie de mes chats qui dès cinq heures m'apprennent qu'il meurent de faim, qu'ils vont s'évanouir pendant que je dors aussi égoïstement, c'est vers cinq heures et demie, cinq heures quarante-cinq quand j'ai beaucoup de chance que je rends les armes et l'oreiller. Je salue chacun d'entre eux selon un rituel presque immuable: Fifi est collée à moi, tout comme Zouzou qui prend la place d'un éléphant entre mon mari et moi. Annie s'approche, et se recule si je fais mine de la toucher pour revenir et accepter une caresse du bout des doigts, la queue tremblant de joie. Voyelle m'attend à la porte et Teeshah a bondi dès qu'il m'a vue bouger et s'est rué sur le comptoir de la cuisine où il attend sa pitance en se plaignant sans vergogne. Millie est la seule qui ait un peu d'empathie, et d'ailleurs elle est la plus paresseuse et ferait volontiers une demi-heure de plus sur ses couvertures. Que je la comprends!

Je nourris tout le monde et sors la promener. Parfois l'odeur d'un putois s'attarde encore dans l'air. Les geais hurlent si fort devant les graines que je leur ai données que bientôt arrivent les écureuils, les écartant d'un repas trop bruyamment célébré. Des lapins se figent, espérant ne pas être remarqués. Mais Millie n'en a cure, des lapins. Elle cherche au sol l'histoire de la nuit. Les sabots des biches ont laissé une trace - ainsi que leurs dents qui ont rasé les hostas comme des tondeuses à gazon! -, tout comme les petites pattes des ratons-laveurs qui ont pillé les poubelles. Parfois elle décèle "une crasse"  tombée grâce à la complicité gourmande de ces jolis petits bandits masqués, et elle s'empresse de l'engloutir avant que je ne l'arrête. Elle agite alors la queue en louchant vers moi d'un air triomphant. "J'ai gagné, j'ai mangé la crasse!". Parfois nous rencontrons Gizmo et son "papa" qui rentre de son travail de nuit et sort ce petit bichon gâté-pourri avant d'aller dormir.

Puis nous rentrons et je me fais un café bien fort, bien tonifiant qui enveloppe la cuisine dans son arome tentateur. Je vérifie mes emails, découvre l'abominable provende de catastrophes politiques et écologiques du jour sur CNN, mange quelques biscuits, me maquille, regarde au-dehors mon jardin qui s'étire et le chèvrefeuille qui frémit dans la brise. Et je suis prête à partir.

Le trajet jusqu'à mon lieu de travail est une vraie promenade. Des arbres partout, l'air encore frais du matin, les feuillages mouchetés de soleil. Puis un restaurant d'un mauvais goût insurpassable, avec un dôme de verre, des marquises, des fontaines, des tourelles et des balcons disproportionnés. On dirait un funerarium gigantesque pour Disneyland. Il paraît qu'on y mange bien, et que c'est très cher, mais c'est tellement hideux que l'appétit me déserterait dès l'entrée. Ensuite le terrain de golf d'un country club. Et enfin j'arrive dans la petite ville de Montclair. S'il fait beau, mes fenêtres sont baissées et un vol d'oiseaux invisibles secoue mes cheveux. S'il pleut, un monde liquide s'abat sur les vitres avec colère ou, selon le cas, en pointillé timide.

Et tout ça défile en musique. Paolo Conte, Teresa De Sio, Guy Cabay, le si troublant "Ederlezi" de Goran Bregovic, Joanne Shennandoah, Robert Mirabal, Schnuckenack Reinhardt...

On pourra, au passage, s'étonner de mes choix musicaux. Il ne s'agit pourtant pas de pédanterie de ma part...

Mon père est né en Uruguay. Il y est retourné après ma naissance, ainsi qu'en Argentine, avec le désir d'y installer nos vies. Et en est revenu avec des pistaches, une poupée - Alice - qui marchait et avait de vrais cheveux pour moi, une petite poupée gaucho pour la collection de ma mère, et des 78 tours! En tout cas, c'est la liste des choses qui m'ont intéressée à l'époque. Aussi ce que nous écoutions à la maison, c'était des rythmes latins, des tangos, des chansons où revenaient d'innombrables ay! ay! ay-ay! (Pourquoi ont-ils mal? demandais-je à ma mère. On leur a arraché les dents, répondait cette femme qui, décidément, avait réponse à tout). Bien sûr, on avait aussi des disques de Charles Trenet, mais notre collection de disques de cire d'Amérique du sud, c'était plus "comme nous"! Pour mon père, c'était les bouffées d'une enfance à Montevideo, et pour ma mère l'évocation d'un monde exotique auquel elle aspirait. "On monte écouter des disques?" suggérait-elle, et nous nous rendions au salon, heureux à l'avance de ce plaisir qui se préparait. Religieusement mes parents choisissaient le disque, emballé dans une pochette de papier brun, par le petit rond de couleur au centre, percé d'un trou. Brasilinheiro, Pecos Bill, La cumparcita, Cielito lindo? On tournait la manivelle du phonographe La voix de son maître. Ah que j'aimais le petit chien! L'aiguille produisait d'abord un ronflement sec, trouvait son sillon, et libérait un lointain ailleurs. Ma mère portait de jolies robes dont les plis dansaient autour de la taille et caressaient ses mollets, et mon père me prenait dans ses bras pour un tango ou une danse chavirée, m'expliquant que lorsque j'aurai 18 ans, il porterait un beau smoking blanc et que nous ouvririons le bal. Notre maison était un îlot qui sentait le café et le lait de coco, où l'on accrochait le drapeau uruguayen au balcon pour la fête nationale, et où ma mère vantait le dulce de leche de sa belle-mère qu'elle n'avait jamais connue.

Plus tard, elle allait conserver cette curiosité des sons du monde. On allait en vacances, et on achetait un disque sur place. Un disque italien, un disque yougoslave, un disque allemand... On ne comprenait rien, mais pour nous c'était un souvenir de nos vacances et on l'écoutait jusqu'à l'usure, jusqu'à ce qu'il nous soit aussi familier que Marcel Amont ou Gilbert Bécaud.

J'ai rarement - une fois passée l'adolescence où j'ai dépensé mon argent de poche en 45 tours de Claude François, Françoise Hardy, Petula Clark, et ensuite Alain Barrière et Jean Ferrat - acheté des disques de vedettes, puisqu'on les entendait à la radio à satiété! Et je reste donc fidèle à mes passions indémodables...

Pour en revenir à Schnuckenack, il nous a quittés en avril 2006, à 85 ans. Et pourtant... sa voix est si réelle, vivante, sans recherche, juste une voix pour nous chanter quelques paroles en allemand ou sinti, pour nous faire plaisir. Pour se faire plaisir aussi, plaire aux femmes, célébrer l'existence.

Oh! Magie de notre époque qui sauve sons et images, ces instants de vie immortels, rendant la mort moins définitive, la disparition moins totale, l'au-delà moins lointain. Je partage le bonheur de Schnuckenack au présent lorsque sa voix et son violon emplissent ma voiture, nourrissant ma journée. Il me sourit, verse du bonheur dans mes veines. Et cependant, il nous a quittés! Ou pas tout à fait? Un homme marqué par la guerre et le nazisme, qui a passé sa jeunesse à fuir et se cacher, se déguiser, sauvé par sa beauté et sa musique comme nous l'apprend ce bouleversant documentaire sur sa vie. Et bien sûr, quand la vie a voulu vous garder avec cette détermination... elle ne vous cède pas tout à fait à la mort.

Que dire aussi de tous ces films d'amateurs qui transmettront aux générations à venir les réponses à tant de questions, les sourires et les voix de leur passé. Qui montreront que la façon dont une jeune fille incline la tête lui vient de sa grand-mère, qu'un nouveau-né au grand front est le portrait craché d'un oncle maternel au même âge. Et oui, la pellicule me le dit, Schnuckenack, libre et gouailleur, continue de chanter sa liberté au violon, faisant des clins d'oeils aux filles.

Bonjour, Schnuckenack!

par Edmée De Xhavée publié dans : Personnel
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Vendredi 4 juillet 2008

Mon mari et moi aimons les animaux, ce n'est plus un secret. Il y a un peu plus de cinq ans maintenant nous avions une imprimerie. A l'arrière, une de ces ruelles qu'on appelle "coupe-gorge" passait entre d'autres commerces et débouchait sur un parking et la courette d'un garage. C'est là, entre les vieux pneus éventrés, batteries rouillées, morceaux de carosseries, jantes cassées, briques, grillage envahi de liserons qu'une colonie de chats survivait. Olgo, Tommasina, Voyelle, Annie, Lolo, Mini-Olgo et bien d'autres venaient, silencieux et furtifs, manger le repas quotidien que nous leur servions dans la ruelle. Parfois quelqu'un manquait à l'appel, et on le regrettait, on pensait à lui, on avait le coeur gros. L'hiver on leur dégageait le passage à la pelle, ou on leur apportait le repas derrière une congère du parking, sachant qu'ils avaient trop peur pour manger à découvert. Témoignage d'une rage de vivre, leurs traces de pas dans la neige nous remplissaient de tristesse.

Nous avions sympathisé avec Maree, serveuse dans un diner de la route 46 qui, chaque nuit avant de rentrer chez elle, leur apportait des restes. Elle en avait adopté quatre. Nous, nous avions eu Teeshah et Fifi dans un refuge, et capturé Voyelle (qu'on avait cru être un Voyou avant d'y voir plus clair...). C'était plus qu'assez.

Mais un jour d'hiver cruellement froid, alors que nous pleurions la mort de Lolo que malgré nos bonnes résolutions nous avions attrapé afin de l'adopter pour hélàs découvrir chez le vétérinaire qu'il avait le sida, Maree nous a informés d'un nouveau-venu, un jeune chat noir très amitieux qui lui faisait du charme en disant avec les yeux, selon elle, "Take me, take me!" Il avait un oeil légèrement voilé. Elle lui avait installé une boîte en carton avec un trou et des lainages à l'intérieur. Bien sûr, mon mari est allé voir le jeune félin qui, juché sur une vieille batterie de voiture, miaulait un chant de séduction comparable à celui de la Lorelei. Il n'y résista pas plus d'une nuit d'hésitations. Il faut dire qu'elles étaient froides, ces nuits-là! Moins 20 degrés, et venteuses...

Un peu inquiets quant à la méthode pour l'attraper - Voyelle m'avait coûté trois jours d'hôpital après m'avoir mordue, et Lolo nous avait fait faire un rodéo dans l'imprimerie - nous sommes allés à sa rencontre avec une boîte à chat ouverte dont s'échappaient les effluves de Friskies au filet de boeuf en jus, et ... hop!, il y est entré en pensant "Je vous ai bien eus, maintenant vous me gardez!"

Le rendez-vous chez le vétérinaire nous a appris qu'il avait la leukose du chat. Voulions-nous le supprimer comme Lolo? Noooon, nous le pleurions encore, Lolo, pas question, on allait voir... Il avait aussi des puces, des vers, une sale toux et deux testicules. On l'a débarrassé du tout et il est resté deux mois dans l'imprimerie, pour habituer graduellement nos trois chats à cette nouvelle odeur et voir comment évoluait sa santé. Le week-end, j'allais passer plusieurs heures avec lui (notamment à la rédaction des Romanichels!). On lui laissait le chauffage. Et bien souvent on le surprenait qui grattait sous la porte donnant sur le coupe-gorge, reniflant un visiteur assidu. Quelqu'un lui rend visite, pensions-nous, tristes pour lui et son fidèle ami.

Au bout de ces deux mois, Zouzou - il s'était gagné un nom! - était rétabli et comme j'avais lu que la leukose du chat ne menaçait pas les adultes en bonne santé et pouvait même disparaître, il a fait son entrée officielle chez nous. Dans une fanfare de farouches feulements et chants de gorge. Mais les démonstrations de force et virilité entre Teeshah et lui finirent pas se calmer, et nous pûmes nous abandonner au plaisant sentiment d'avoir fait une bonne action. Mais quatre, c'est vraiment le maximum disions-nous avec conviction.

C'était compter sans Maree. J'étais en Belgique, ayant laissé derrière moi quatre chats et un mari seul, innocent et influençable. Et Maree, paniquée, lui donna un coup de fil: Annie, la petite chatte - seule survivante du parking, fille de Tommasina et soeur de ... Voyelle! - n'avait plus où aller et passait de sous une voiture à l'autre, terrifiée. Apparemment le garagiste avait mis de l'ordre dans sa courette et l'avait délogée. Son dernier petit avait disparu, sans doute dévoré par le raton-laveur qui maintenant mangeait aussi ses repas. Et alors que depuis des années elle fuyait les trappes que Maree et d'autres âmes charitables plaçaient pour tirer ces malheureux chats d'affaire, elle avait consenti, à bout de forces, à s'y laisser prendre. Maree l'avait fait stériliser mais ne pouvait la garder.

Et c'est ainsi qu'à mon retour de Belgique il y avait un nouveau "chat sauvage" (Annie et Voyelle étaient nées sauvages et n'avaient jamais eu de contacts avec les humains). Isolée dans une pièce, tapie sous le radiateur, le regard fou, si maigre et affaiblie qu'on la voyait littéralement mourir jour après jour. Il fallut l'endormir pour la porter chez le vétérinaire. Un autre que le premier qui aimait trop l'euthanasie à notre goût, et nous ne pouvions oublier Lolo. Cette fois nous allâmes chez "le" vétérinaire qui passait pour la réincarnation de Saint François d'Assise, le docteur Cameron. Alarmé de son état - elle n'avait plus aucune masse musculaire! - et conquis par notre esprit chevaleresque (il est vrai que personne n'aurait trouvé Annie mignonne et attachante à ce stade-là!) il nous a fait une grosse ristourne sur un traitement qui, malgré tout, restait bien cher. Mais Annie se mourait de bartonella.

Peu à peu elle s'est remise, circulant furtivement de sa chambre à la cuisine où se trouvaient la nourriture et la litière. On devinait une ombre grise le long du mur, on n'avait jamais le temps de la voir. Elle était si menue qu'elle ressemblait à une fourmi, avec son petit visage triangulaire et grave.


Les autres n'y avaient porté aucun intérêt tant qu'elle était mourante et isolée, mais bien vite une chose devint évidente: Zouzou et elle s'adoraient! C'était à qui lècherait l'autre avec le plus d'amour. Elle se comportait en mère avec lui, et lui en gamin espiègle, jouant tendrement pour finir par s'exciter et dépasser les bornes, se méritant alors une bonne rouste. Le visiteur nostalgique dans la neige, c'était elle...


Bien nourrie, bien soignée et surtout, le coeur au paradis pour avoir retrouvé son "fils adoptif", elle s'est littéralement épanouie. C'est maintenant une petite grosse, jouette et extrêmement intelligente, d'une mauvaise foi crasse en ce qui concerne son galopin de fils. A deux ils tendent des embuscades au pauvre Teeshah pour lui piquer sa place préférée au soleil, et quel que soit l'acte sournois de ce flibustier de Zouzou, elle lui donne son soutien inconditionnel. Elle a reconnu sa soeur Voyelle aussi, après deux ans de séparation, mais de natures différentes elles ont peu de contacts.

Pour qui se le demanderait, aussi bien Voyelle qu'Annie ont utilisé la litière immédiatement, ce qu'on dit "impossible" pour des chats nés sauvages. De plus, Annie avait été en contact avec Lolo qui avait le sida et Zouzou qui avait la leukose du chat (qu'il n'a plus!), et elle-même n'avait aucune de ces maladies.

Quant à Zouzou, la tache laiteuse qu'il avait à l'oeil ne l'a pas gêné pendant cinq ans, et puis soudain les choses ont mal tourné et il fallu l'énucléer. Mais il reste un impitoyable chasseur de tamias, geais bleus et lapereaux, et déborde toujours d'amour pour Annie.

Les animaux de compagnie ne sont pas "que" des chats, chiens, perruches etc... Ils ont leurs affections, leurs violences, leurs courages, leurs gourmandises, leurs peurs, leurs générosités. Et chacun d'entre eux a, pour qui les aime, le privilège d'être unique, et laissera une trace unique.

Le clin d'oeil de Zouzou...

par Edmée De Xhavée publié dans : Personnel
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Vendredi 27 juin 2008
Ce dernier séjour en Belgique m'a aussi permis de parler à mon éditeur, Laurent Dumortier. Je voulais savoir si, en posant l'oreille au sol, on pouvait enfin entendre arriver une caravane, celle de mes Romanichels. La personne que j'ai chargée de la maquette a eu pas mal de problèmes semble-t-il, et si tout va bien, l'exemplaire-test devrait sortir avant la fermeture de Chloé des Lys pour les vacances, ce qui me laissera deux bons mois pour le vérifier. Pourquoi deux mois? Parce que les vacances de Chloé des Lys auront cette durée: un mois de vraies vacances - je l'espère pour l'équipe - et un mois de mise à jour sans aucun contact avec les auteurs, acheteurs, scribouilleurs et autres.

Par contre, j'ai une autre grande nouvelle que je n'attendais pas vraiment. Les éditions Librisme ont accepté une de mes nouvelles pour un recueil de quatre à six textes, intitulé "Sur le fil", qui sortira cet été.

Il s'agit d'une jeune et dynamique maison d'édition basée à Genève, et qui publie, à frais d'éditeur, de nouveaux auteurs. La distribution de leurs livres se fait essentiellement en France et en Suisse. Je suis très heureuse et fière d'avoir été retenue, d'autant que la nouvelle que j'avais proposée l'année dernière avait été refusée. Avec toutefois beaucoup d'élégance, en justifiant cette décision à l'aide d'une critique détaillée de mon travail, avec ses points forts et ses lacunes. Ce qui m'avait assurée du sérieux et de l'attention apportée aux manuscrits, et incitée à ré-essayer cette année.

Bonne inspiration dont je me félicite!

Ces pas timides dans le domaine de l'écriture m'ont déjà apporté beaucoup. Pour commencer, une meilleure idée de ce que je suis. Je ne me qualifierai pas, bien sûr, d'auteure au sens un peu distant du terme, et cependant je sais que je suis pas "devenue" auteure mais que ça faisait déjà partie de moi. Que ça attendait que je m'en serve. Car c'est par l'écriture que je donne, que je m'exprime.

Et puis il y a tout ce petit monde qui aime les mots, les phrases, les histoires, les choses bien dites, dont la porte s'est ouverte à moi. Tous ces autres auteurs, à différents stages de leur renommée et qui, sur le forum de Chloé des Lys en tout cas, font preuve d'un esprit fair-play et de la passion de la découverte.

Personnellement, je suis désormais toujours fière d'offrir à mes amis lecteurs un livre écrit par un autre "jeune" auteur parce que tant de vrais talents sont là, presque anonymes, mais si généreux de leurs trésors.

C'est vrai que je suis bien loin "d'où ça se passe"! Et je réalise que ma promotion sera lente et ardue. Mais si je colle volontiers mon oreille au sol pour guetter l'arrivée des Romanichels et ai vaillamment refusé jusqu'à présent d'utiliser un GSM... je rends grâce à l'internet qui voyage plus vite que son ombre et qui, je l'espère, m'aidera à porter ma voix un peu plus loin, un peu plus fort.
par Edmée De Xhavée publié dans : Romans
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Vendredi 20 juin 2008
Le 1er juin fut pour moi - et pour d'autres - un bain littéraire et de "Vous! Enfin!" C'est en effet avec une grande impatience que je m'y préparais par des messages internet rapprochés avec Bob (Boutique) et Cathy (Bonte), tous deux déjà auteurs chez Chloé des Lys. J'avais contacté Cathy il y a un an, et ce fut un coup de... plume. Une fois inscrite sur le forum de notre éditeur commun, Bob et sa bonne humeur indéfectible m'ont également conquise et depuis, notre trio s'échange nouvelles, conseils, mots d'humour, photos, surnoms et encouragements. Ces derniers, ainsi que les conseils, m'étant plus particulièrement destinés puisque pour l'instant je suis surtout une auteure sans oeuvre publiée, si on exclu ma participation au collectif Rendez-vous.

Et Bob, d'une rencontre qu'il organisait et qui devait au départ nous réunir lui, Cathy et moi avec les conjoints, a petit à petit ajouté sa soeur Rita, une amie, deux autres auteures, les conjoints, et "un ami qui allait chanter du Brassens en s'accompagnant à la guitare" ainsi que son épouse. La compagnie s'élargissant de plus en plus, il a suggéré qu'on en profite pour faire une soirée cabaret.

Cathy et moi nous sommes rencontrées en une avant-première pleine d'émotion chez Bob - absent , on verra pourquoi dans un instant - où son épouse nous a accueillies avec la vivacité d'un écureuil et des sourires charmants qui lui dansaient jusqu'aux yeux. De vrais sourires pleins de joie et d'empressement!  Ah, Cathy était telle qu'elle se "montrait" sur son blog ou ses courriels: simple, un visage aqua e sapone comme disent les Italiens avec vénération, eau et savon, qu'on imaginerait bien dans un roman de Jane Austen: yeux bleus, jolie peau fraiche, expression décidée. Pas bien grande, mais bien là! Elle était avec son compagnon Diégo et moi avec Francine, une amie - pas bien grande non plus - qui me supporte loyalement depuis 28 ans déjà!

Nous nous sommes alors rendus aux Halles de Schaerbeek qui abritaient "Joli Mai", dédié au salon du livre indépendant, et où se trouvait, entre autres, Bob. Nous y avons vite trouvé la table des souriants auteurs de Chloé des Lys, entourée d'un halo de rires et de pur plaisir sur lequel se déposait un rayon de soleil amusé qui venait de la verrière.


Avec Cathy... on n'en revenait toujours pas trop d'enfin être ensemble!

Pour tout dire, j'étais encore assez fatiguée m'étant couchée la veille après une journée longuissime de travail, voyage et retrouvailles de 34 heures. Mais en même temps, c'était vivifiant d'enfin voir ces visages quitter l'immobilité des photos dans des expressions de vie, d'entendre leurs voix. Curieux comme voir "en vrai" des gens qu'on aime déjà à distance - le cas de Bob et Cathy - est intense. Il y a un temps d'arrêt, une petite stupeur heureuse, l'inconnu devient soudain familier, et l'embrassade permet, enfin, de rendre le tout bien réel.


Bob, moi, Ayayi Gblonvadji en haut; Cathy Bonte et Dominique Leruth en bas

J'ai même pu parler, enfin, à mon éditeur, Laurent Dumortier et Christian Van Moer.

Une fois Joli Mai terminé, c'est la maison de Bob qui nous attendait à nouveau, une gracieuse maison de maître aux accents art déco. Une élégante façade aux larges fenêtres, celle du premier étage un peu bow-window, celle du troisième cintrée, avec une ferronnerie délicate, des briques blanches et de la pierre bleue.  A l'intérieur, les marches et la rampe d'escalier semblaient vivants sous une patine soyeuse d'un beau blond foncé.

Au gré des invités qui continuaient d'arriver, nous avons compris que nous serions quinze, et que l'ami qui allait nous chanter du Brassens n'était autre que Michel Lemaire! Après un apéro qui avait des teintes de vacances et un gentil brouhaha de fond, nous avons, assis à une longue table où une guirlande de chèvrefeuille exhalait son parfum sucré sur un jeté blanc, partagé les mets et vins que chacun avait apporté, dans la gaieté. 





Et maître Bob a alors officiellement ouvert la soirée cabaret, au cours de laquelle Dominique Brynaert, de Télé Bruxelles - mais il est aussi un excellent photographe! -, allait nous soumettre à une interview, nous incitant à présenter un des aspects de notre talent à un public bien nourri et surtout bien disposé.



L'interview de Louis Delville qui ensuite nous a bien amusés avec une histoire loufoque de rencontre entre pommes et Chinois.



Bob, qui nous a présenté un sketch qui inquièterait plus d'un psy et Dominique Brynaert.


J'ai lu mon article sur le cinéma noir et blanc.



Michel Lemaire nous a gâtés avec un très beau poème de Jean Nohain et ensuite "Les copains d'abord" qui fut repris par un choeur de volontaires enthousiastes.


Un public attentif...

Puis un Joyeux anniversaire a fusé, un gâteau a fait son apparition alors que Dominique Leruth terminait son interview (très relax, puisque Dominique Brynaert est son mari): c'était son anniversaire, ce qui fut l'occasion pour une pause café/gâteau. Hélàs, il était 23 heures, et Cathy et son compagnon, craignant que leur voiture ne se transforme en citrouille avant qu'ils ne soient arrivés chez eux au pays des collines ont repris la route. Quel dommage, car nous avons ainsi été privés de la lecture de la nouvelle de Cathy, La Bête des Ardennes, vraiment excellente. Mais visitez donc son blog et découvrez la!



Nous nous sommes donc retrouvés à ... 13 pour déguster le gâteau de Dominique, qui ensuite nous a lu un conte comme il n'y a qu'elle pour en écrire, Paraskevidekatriaphobia, soit la phobie du vendredi treize!

L'heure devenant de plus en plus impitoyablement tardive, c'est Michel Lemaire et son épouse qui ont dû s'en aller, et Francine et moi avons suivi, regrettant bien de ne pouvoir écouter Micheline Boland nous lire sa nouvelle, une sombre histoire de couvent et de mères supérieures ! Car avec Micheline ... les âmes les plus insoupçonnables abritent parfois des talents d'empoisonneuses!

Mais que de souvenirs! Une soirée avec, parfois, des nuances surréalistes - mais n'étions-nous pas en Belgique, terre de Magritte, Jean Ray, Michel de Ghelderode, Paul Delvaux, et bien d'autres, après tout? Une soirée unique grâce à l'imagination généreuse de Bob, de ce magnifique élan que sa femme et lui ont démontré pour nous offrir, à tous, une bouffée d'air frais et d'embruns sur ce vieux raffiot qu'on appelle encore les copains d'abord... Merci donc à Bob et Pascaline, et à tous les acteurs de ce 1er juin 2008.
par Edmée De Xhavée publié dans : Personnel
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Vendredi 13 juin 2008
Me voici de retour de ce court séjour dans ma Belgique natale, maintes fois quittée et revisitée.

Bien des choses à raconter prochainement, notamment la rencontre avec d'autres auteurs de Chloé des Lys, rencontre tournée vers le futur, puisque nous espérons tous nous revoir et nous revoir encore. Jusqu'à plus soif! Et qui s'est conclue par une grisante soirée-cabaret sous la tutelle de Bob Boutique en maître de cérémonie et que je vous narrerai par le menu la semaine prochaine.

Mais c'est du passé que je parlerai aujourd'hui, parce que mon esprit erre avec persistence dans le souvenir de ces 10 jours, et de toutes ces années belges qui ont nourri mon être de cette vibrante "belgitude".

Maison-Bois, d'abord, dont je parlais dans un autre post, avec cette superbe ferme traversée par la route. Autrefois, nous y passions tirés par Falinette, le nez rouge de froid, les oreilles protégées par d'affreuses cagoules rouges, ou les cheveux remués par le vent tiède de l'été. Plus loin, il y avait la ferme d'Hubert, qui avait caché pendant la guerre un ami de ma grand-mère, le fameux capitaine William Heyer, cavalier hollandais de la Haute Ecole viennoise. Avec sa femme Tamara, danseuse russe, il s'est enfui en Amérique où il a tourné dans deux films. Il a continué d'envoyer des cartes postales à ma grand-mère jusqu'à sa mort.

Séjour à Beaufays, où l'odeur et la vue des vaches m'ont enchantée. Et ces haies de noisetiers, d'aubépines! Ces ombrages de troènes parfumés, ces prairies pleines de fleurs de carottes sauvages, de mauve, de bourrache. Ces orties! Ces coquelicots impertinents! Ces clôtures envahies de houblon! Ces tourniquets qui permettent de passer par les prairies, où seule l'herbe couchée indique le tracé du "sentier communal". Ces clochers qui jaillissaient de la brume, une brume qui est restée collée au monde pendant trois jours, trois jours dans un voile laiteux troué par le vol des pies et d'un héron majestueux. Tout près de Beaufays se trouve un lieu-dit, et de ce lieu-dit, qui autrefois était un hameau, est issue ma famille. Nous tous qui portons ce même nom arrivons de cet endroit. Trois d'entre nous, un nous au sens large puisque je n'ai aucune idée de quelle branche ils sont issus, sont enterrés aux Etats-Unis, deux dans l'Illinois et un dans le Missouri. Deux frères semble-t-il, qui sont restés sans descendance. Un des deux a fait la guerre d'indépendance pour un pays qui était peut-être devenu le sien... De Beaufays au cimetière Bankert dans le comté d'Alexander en Illinois, il y a du chemin et bien des espoirs! Et toute une histoire que nous ne connaîtrons jamais.

Retrouvailles avec Annick, ma première "meilleure amie". La petite Annick, comme disait ma mère. Titanic, comme s'est amusé à dire mon père cette fois-ci. Charitablement nous avons convenu que nous n'avions pas changé, et nous comprenions ce que nous voulions dire: nous nous sommes reconnues, les traits principaux sont restés les mêmes, et ce sont ceux-là que nous avons regardés avec un plaisir non dissimulé. C'était bon d'évoquer nos mères encore jeunes d'alors, qui nous laissaient jouer, faisaient des confitures, cousaient ou tricotaient dans une pièce, et de revoir nos maisons avec les yeux de l'autre. Chez elle il y avait une veranda, où poussaient des grappes de raisin. Beaucoup de fruitiers dans le jardin, et un poulailler dans lequel nous allions nous asseoir le derrière dans la terre, recroquevillées sous l'abri alors que les poules, ulcérées, nous faisaient place en chantant une protestation plaintive. Chez moi, nous jouiions à l'assassin du dimanche de haut en bas et hurlions de frayeur alors que ma mère riait de nous voir aussi prises par l'action. Je suiiiiis l'assassiiiiiiiin du dimaaaaaaaaanche, grondait l'une en cherchant l'autre qui gémissait de peur cachée derrière un bahut liégeois ou une haute corbeille à linge sale.

Je suis passée devant la maison de ma tante. Une maison de maître magnifique, avec loggia, conciergerie, fontaine florentine importée dans le jardin dont les murs étaient ornés de bas-reliefs antiques italiens. Les pierres blanches des sentiers étaient nettoyées une par une à l'eau de javel une fois par an! Une entrée et un vestibule en marbre de carrare, à lambris, aux plafonds hauts et décorés à l'or fin. Un escalier de chêne blond, travaillé, large, surmonté d'un gigantesque tableau représentant une bacchanale que mon frère et moi aimions beaucoup pour les fesses nues et musclées d'un athlète buveur au premier plan. Des oeuvres d'art dans toutes les pièces, un buste de Donatello, un authentique Delacroix, des livres rares spécialement reliés à Florence... Oui, une maison magnifique, qui n'a pourtant abrité que le silence et la crainte. Ma grand-tante, qui autrefois avait été une petite fille boulotte et espiègle, était devenue une furtive silhouette qui passait en silence, mettant le doigt sur la bouche, et nous emmenait directement à l'étage où on pouvait enfin reprendre son souffle. Elle semblait persuadée que monsieur son époux, qui avait son cabinet de consultations au rez-de-chaussée, allait surgir et la dévorer s'il entendait le moindre bruit. On ne riait pas, on n'avait jamais joué, on n'osait aimer, on attendait la mort avec patience. Seul le chien ne savait pas qu'on ne pouvait s'amuser, et jouissait d'une immunité canine qui lui permettait de faire la fête aux jambes de tous les visiteurs. Tout le monde est mort, de non-existence, de non-amour, d'une solitude lourde comme le deuil de soi. La maison est passée à d'autres mains, et aucun esprit ne l'habite plus, car je n'ai eu aucun souvenir nostalgique en la dépassant.

Liège. J'y avais ma marraine, secrétaire d'un avocat. Je la trouvais très sophistiquée, l'enviais d'habiter un appartement quai Van Beneden où elle trottait sur ses talons hauts et serrée dans sa jupe droite. Nous, nous avions une maison, un jardin, ma mère ne travaillait pas, et je la trouvais démodée face à ma marraine! Et Liège me donnait une impression tellement citadine, en comparaison avec Heusy, où nous allions encore chercher le lait et le beurre à la ferme, et que ma mère, avec coquetterie, s'obstinait à appeler "le village". C'est vrai qu'en vingt minutes à pied à peine on était en ville, et que la soeur aînée d'Annick habitait déjà un des premiers "buildings". Le building de Jacqueline, comme nous l'appelons encore.

C'est si bon de constater que toutes les choses heureuses sont toujours là, remisées dans ma mémoire, et qu'il suffit d'un parfum, d'un coup d'oeil sur un paysage, d'une saveur ou de l'écho d'une voix pour les dépoussiérer, les gonfler d'un souffle discret mais vaillant, comme le baiser d'un prince charmant. Le prince du temps, peut-être...



par Edmée De Xhavée publié dans : Personnel
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Vendredi 30 mai 2008

Je suis sur le point de rentrer en Belgique pour un court séjour. Revoir ma famille, quelques amis, manger du chocolat et de la bonne pâtisserie chez Darcis, acheter de bons livres, rencontrer d'autres auteurs de Chloé des Lys, fleurir la tombe de ma mère - sous laquelle elle n'est pas, mais qui est le monument à son passage et notre amour -, câliner mon père, sentir battre mon coeur à la vue des vaches dans les prairies, entendre ça et là des traces des accents survivants de mon enfance... Et je me demande quelle Belgique je vais retrouver, quelles opinions affleureront, quelles rancoeurs seront exprimées quand on voudra me faire comprendre, à moi qui vis dans un autre monde et reçois le texte sans la musique, ce que devient notre pays.

Depuis longtemps déjà je déteste l'aéroport de Bruxelles International. Je ne pense pas, en général, au "problème flamands-wallons" sauf là, parce qu'il me saute au nez. Il gronde même un peu. Bien sûr, pour être tout à fait objective, il suffit d'un abruti sur mon passage pour me donner cette impression, et il s'agit toujours d'un abruti qui serait abruti avec la même énergie en français, anglais, italien ou toute autre langue, le ronchon maussade, envieux de "tous ces fainéants qui voyagent" alors qu'il erre en train de chercher son utilité, en manque de son café matinal. Et c'est un peu ça, le problème. Prenons le bel adage un seul être vous manque et tout est dépeuplé et modifions-le un peu, et on arrivera sans mentir à un seul être vous empoisonne la journée et tout est pourri! Et le monopole des empoisonneurs ne nous revient pas. Laissez-moi vous en citer un exemple réconfortant pour notre ego: alors que je vivais à Turin, j'ai passé une soirée (raseuse) avec un ami et ses amis. Tous des employés de la Banco di Roma. Un d'entre eux tentait de me plaire, ayant été abandonné par sa femme (une femme judicieuse, je pense) et cherchant une autre victime de sa fatuité intenable. Et il s'est vanté haut et fort d'un fait qui s'était passé le matin même dans son agence de banque: une touriste japonaise s'était présentée à son guichet, et s'était adressée à lui en anglais. Et lui, superbe, avait refusé de répondre alors que, prétendait-il, il le comprenait parfaitement. Sa raison? Elle venait en Italie, elle n'avait qu'à parler italien, c'était la moindre des choses!

Il y a des imbéciles et des corrompus et des frotte-manches et des sans ambitions et des analphabètes et des lâches et des prétentieux et des aboyeurs partout. Mais dans une communauté multi-culturelle comme la nôtre, on tend à en faire des wallons fainéants, des flamands obtus, des wallons arrogants, des flamands extrémistes, etc... Parce que la colère est entretenue, et que l'on caricaturise. Mes amis qui habitent Bruxelles me disent "mais tout le monde s'entend bien, il n'y a pas de problème, ce sont juste les politiciens qui remuent les eaux sales". En Wallonie, on pense que la Flandre veut nous réduire à néant. En lisant le forum du Soir - que je ne lis plus, car à part quelques intervenants intelligents des deux cultures et de l'étrenger, le débat tourne à la guerilla de quartier - il est évident que les flamands, quant à eux, exhument de vieilles rancoeurs qu'ils ont dépoussiérées et font reluire avec de l'huile de coude et beaucoup de fureur, tandis que les wallons se disculpent des fautes de leurs pères et représentants avec exaspération.

Et bien sûr, le débat est si long, a des origines si lointaines dans le passé, que je ne tenterai pas d'y ajouter quoi que ce soit. Personnellement j'ai lu Les lys de Flandre et La Belgique en sursis de Luc Beyer de Ryke, et oui, les différences ont des racines trop profondes pour qu'on puisse penser qu'elles pourraient se tasser avec le temps! Mais justement, faut-il les "tasser"? Le fait est que malgré tout, au niveau du peuple, presque tous les flamands ont des amis wallons, et vice-versa. Avec lesquels ils s'entendent sans aucun effort. Ce sont les politiciens, entends-je dire... En principe, ils représentent la voix du peuple. Pourtant, les wallons en tout cas, ne sont pas contents de leurs politiciens!

Et tout ça ressemble à un scénario bien familier: la famille qui se déchaîne contre un des siens: tu ne vas quand même pas rester avec lui/elle après tout ce qu'il/elle t'en a fait voir? Et le respect de toi, qu'en fais-tu? Tu ne vas quand même pas me dire que tu n'en as pas assez? Nous, on en a assez de te voir souffrir! Le divorce n'est pas pour les chiens! Tu verras, tu seras tellement mieux après, on ne te laissera pas tomber, on t'aidera, tu verras! Courage! Pense à tout ce qu'il/elle t'a fait!

Les politiciens ne sont pas le peuple, c'est de plus en plus clair. Ils ne sont pas le pays non plus. Le pays, c'est le peuple. Le peuple est Belge, pas flamand ou wallon, ni "des cantons de l'est", Belge! Belge avant tout en tout cas. Car il est bon aussi de savoir qu'on a des différences, et qu'on y tient. Mais qui, vraiment, veut les éradiquer, nos différences? La Belgique, c'est nous, les gens, les petites gens, avec leur passion et leurs mesquinerie, leurs accents et tournures locales, leurs éclats de rire, leurs bouderies, leur mauvaise foi, leur enthousiasme, leur désir de "faire la paix" et de continuer.  

C'est aussi ce que je désire. Ne plus être Belge serait ne plus avoir d'identité complète. Quoi! Nous avons encore tous connu nos parents ou grands-parents qui ont fait la guerre - si pas les deux! -, qui ont porté fièrement les couleurs de la Belgique, qui défilent encore avec leurs décorations, et ne pensent pas à eux-même comme soldats flamands ou wallons, mais en soldats qui ont défendu leur pays. Mon grand-père a eu une crise cardiaque vers la fin de la guerre, mais a tenu le coup pour mourir après la libération, il voulait mourir libre. Comment penser que ces années d'enfer qu'ils ont subies pour que leur descendance soit dans un Belgique libre n'auraient servi qu'à amener des disputes internes qui allaient tout détruire, que le ver était dans la pomme et pas dehors?

Depuis 1993 (oui, bien avant toutes les ridicules péripéties qui secouent notre pays en ces temps de honte!) l'asbl Kunst en Democratie/Culture et Démocratie plaide pour la mise en place d'accords de coopération entre nos communautés (la communauté germanophone comprise!) Bien des artistes belges y participent. Pour n'en citer que quelques-uns: Axelle Red, Franco Dragone, Marion Hänsel, Chantal Ackerman, Julos Beaucarne, les frères Dardenne, José Van Dam... Visitez leur site, incitez les artistes à se joindre au mouvement, et soyez  heureux: oui, la Belgique est toujours bien aimée et bien défendue, mais par des gens qui crient moins fort. A mort s'entend plus que longue vie, mais longue vie est musical, et a la force d'un chant murmuré par le coeur du peuple. Le choeur du peuple. Visitez aussi Arsbelgica qui présente en ligne la sérénade d'amour des Belges à leur pays. Et la voix du peuple, c'est par l'Art qu'elle s'exprime, dans une langue unique, une passion commune, une fierté unanime.

2008 est l'année européenne du dialogue interculturel. C'est par les artistes que la réunion des communautés peut se faire et se maintenir. L'Art est l'âme d'un pays, et nous avons la chance, la grande chance en fait, d'avoir une communauté multi-culturelle, de quoi nous enrichir au lieu de nous diviser. Le chagrin des Belges, c'est de ne plus oser s'entendre...

Quant à moi, je vais être absente de ce blog jusqu'à la mi-juin, de quoi m'impréger de belgitude! Je vous ai laissé de la lecture, allez-voir mes nouvelles ou l'extrait de mon livre encore à paraître, et, puisqu'on parle de la Belgique, je vous conseille aussi un passage sur le site du petit Belge, qui vous rendra une fierté tribale bien revigorante!

par Edmée De Xhavée publié dans : Actualité
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Vendredi 23 mai 2008

C'est en Suisse que pour la première fois j'ai foulé un "sol étranger". J'avais été en Hollande avant ça, mais je ne marchais pas, je ballotais dans un porte-bébé entre mes parents, un peu de travers puisque mon père était plus grand que ma mère! Mais c'est en Suisse que j'ai fait le premier voyage dont je me souvienne un peu.

Mon petit frère étant né avec un peu trop de hâte - à sept mois -, il a passé la première année de sa vie en Suisse aux soins aimants d'une certaine Madame Autier, dans un endroit charmant qui portait le joli nom de "Villa des papillons", à Villars je crois. Et quand il a eu un an, on est allés l'y récupérer. On m'avait bien parlé de l'évènement comme d'une chose extrêmement joyeuse pour moi, j'allais enfin revoir mon petit frère, je pourrais jouer avec lui. J'avais trois ans, et je ne sais pas ce que j'imaginais, en tout cas je me réjouissais, puisque tout le monde semblait le faire... J'ai eu un moment de panique quand mes parents sont partis le soir, retournant à l'hôtel où ils allaient dormir et me laissant sur place pour une nuit, peut-être pour que je fasse connaissance avec ce fameux petit frère. Et mes souvenirs peuvent me tromper, mais je "me souviens" que nous avions des petits lits à barreaux côte à côte, et que nous avons chacun empoigné ceux du lit de l'autre pour secouer le tout aussi fort que nous le pouvions. Une petite fille - Elizabeth - a toussé toute la nuit. Au matin, on nous a éveillés et constaté qu'avec un bel ensemble fraternel, nous avions parfumé et coloré nos pyjamas. Pendant qu'on lavait mon frère je lui disais "sale", ce qu'il a vite retenu pour le scander à son tour quand ce fut ma toilette qu'on fit. Hélàs, je n'ai aucun autre souvenir, sauf que c'était au sommet d'un col, en tout cas il y avait une vallée en bas, et des petites filles qui m'avaient entourée pour me poser des questions que je ne comprenais pas... elles avaient l'accent suisse! Elles n'avaient pas l'air non plus de comprendre mes réponses boudeuses, et riaient de moi.

Les années qui suivirent, nous allâmes souvent en Suisse pour les vacances à Nyon, dans un hôtel au bord du lac où il y avait "un petit bois" (sans doute une haie épaisse) de bambous, dans lequel nous aimions jouer. Il y avait aussi un ponton de bois très étroit, comme une large planche, depuis lequel nous récupérions des algues que nous déposions et arrangions en forme de poissons. Nous allions visiter le château de Chillon, que nous connaissions bien par les boîtes de crayons Caran d'Ache, et dont j'aimais particulièrement la salle des tortures. Des années plus tard, dans le cadre de ses leçons de peinture, ma mère a tenté de reproduire une photo de moi, assise sur un appui de fenêtre dans une des tours du château, le soleil dessinant le contour de ma silhouette d'un trait lumineux. Mais elle ne l'a pas vraiment réussi, j'avais la couleur d'un cochon de massepain rose, et un sourire de marionnette béate.

Puis il y eut le triste séjour que nous fîmes non loin de la clinique d'un psychiatre célèbre que mes parents voyaient ensemble, leur mariage semblant destiné à l'échec. Mon frère et moi aimions l'endroit, car il y avait un grand parc avec un étang où nageaient des cygnes imperturbables, et des biches venaient s'y abreuver sans crainte, chassant les mouches d'un mouvement des oreilles. Mais nous sentions - moi, en tout cas - une tristesse dans l'air. Ma mère pleurait beaucoup, était agressive avec mon père. Ils essayaient de nous faire croire qu'il s'agissait de vacances, mais ma mémoire me renvoie l'image d'un chagrin palpable.

Une autre année, j'ai été très malade, ce dont je ne me souviens pas. On m'avait fait le vaccin contre la variole et ma jambe était devenue noire et gonflée, j'ai eu une fièvre extrêmement élevée. Bref, ma mère - mon père n'était plus là déjà - avait eu très peur. Et le remède-miracle de l'époque, la panacée de tous les maux, c'était le traditionnel séjour en Suisse! Ma mère y avait un correspondant à Interlaken qui nous a reçues. Je suis restée un mois. Un mois sans école, chouchoutée, avec ma mère pour moi toute seule, dans cette famille charmante!

C'était une famille nombreuse, dans une grande et vieille maison. Peu d'argent, on faisait des économies, on avait de la discipline. J'étais très impressionnée par leurs chaussures, dont il coupaient la pointe pour pouvoir encore les porter quand elles devenaient trop petites pour les plus petits. Bottines de garçons ou chaussures plates à lacets, tout laissait passer les orteils, et je pensais que c'était une mode bien originale. Le monsieur s'était un jour plaint en plaisantant devant moi du fait qu'il n'était pas beau, et moi qui le trouvais si gentil, dans un élan d'affection je lui avais alors octroyé le surnom de "Mignonnet". Sa femme reçut "Papillon d'Azur" en contrepartie, mais c'est Mignonnette qui l'emporta. Mignonnet et Mignonnette! Françoise, leur fille, était un peu plus âgée que moi, et je jouais souvent avec elle et une de ses amies, qui ne parlait que l'allemand. Pas du tout déconcertée, je lui parlais sans cesse avec beaucoup d'entrain dans ce que je pensais être de l'allemand. Chwein schroub zeine bist dou rausse? La pauvre créature protestait qu'elle ne comprenait pas - en allemand! Et j'étais enchantée de ce "dialogue", persuadée que, finalement, parler l'allemand n'était pas bien difficile!

Ma mère et moi prenions le tram et faisions de longues promenades. Je reprenais des forces, celles que je ne me souvenais pas avoir perdues, et j'étais ravie! De ces vacances il ne me reste, à moins d'un album perdu quelque part, qu'une photo de moi caressant un Saint-Bernard que nous avions rencontré en montagne, et une de Françoise que ma mère m'a envoyée peu avant de s'en aller. Et le goût de la délicieuse mayonnaise que la Mignonnette faisait, y ajoutant du blanc d'oeuf battu en neige pour la rendre plus moëlleuse.

Château d'Oex, le pays-d'Enhaut. Mon père et sa seconde épouse, Suzanne, étaient rentrés d'Afrique au mois de mai au lieu de l'été. Et mon frère et moi fûmes donc dispensés d'école pendant un mois pour les accompagner dans le canton de Vaud. L'odeur du châlet - le châlet Cortina, qui nous était loué par un certain Monsieur Isoz - avait capturé mon coeur en un instant. Ah! Cette fraiche odeur de bois, caressante et satinée! Elle s'appelait ... liberté! simplicité! Douceur au regard, cocon de nature. Un grand balcon à l'arrière s'appuyait sur la prairie qui se déroulait, entrecoupée d'autres châlets, jusqu'au pied des montagnes. L'air y était si pur qu'il semblait tranchant comme le cristal.

Dispensés d'école... pas vraiment! Car mon père nous avait trouvé des professeurs sur place: Mademoiselle Géta pour le français et ses merveilles - orthographe, grammaire, lecture etc... - et le pasteur Baudraz pour les mystères inquiétants des mathématiques: fractions, calcul mental, multiplications...

Nous nous rendions à pied dans la vieille école où nous attendait Mademoiselle Géta - vite devenue "Géta-Poum"! Il fallait traverser la ligne de chemin de fer, dans les champs. Ca nous paraissait, à mon frère et moi, très aventureux! Pour nous faire comprendre que "tonnelle" prenait deux L, mademoiselle Géta nous dictait "la tonne-le-le".

Mais quelles promenades nous avons faites dans ces splendides montagnes! A cette saison, leur flanc foisonnait de narcisses et boutons d'or. Des fleurs de beurre, comme aurait dit ma mère. Quelle ivresse que de se laisser rouler dans cette vague de couleurs et senteurs subtiles! Mon frère avait reçu un petit planeur de vinyl blanc qu'on propulsait avec un simple élastique, et qui s'appuyait sur le vent, ondulant en descente poursuivi par mon frère à bout de souffle et de joie. J'avais trouvé, à la lisière de la neige et de l'herbage en altitude, quelques touffes de poils de chamois, que j'ai gardées précieusement pendant des années. Ca me faisait autant d'impression, si pas plus, que la relique que Soeur Eve-Marie m'avait offerte, un bout de tissu microscopique enveloppé dans un cellophane, avec un papier qui affirmait sinistrement qu'il s'agissait d'une étoffe ayant touché les ossements de Saint Louis-Marie de Montfort. Mes poils de chamois avaient le mérite d'avoir encore une vie, une odeur, et cette aura de... liberté, toujours elle...

A Gruyère j'ai acheté pour ma mère un plateau à fromage en bois, avec le petit ravier pour le beurre et le couteau joliment courbé. Elle l'a gardé toute sa vie!


L'Helvétie, paisible et traditionnelle, a rempli avec soin pour moi un de mes albums de souvenirs.
par Edmée De Xhavée publié dans : Personnel
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