Samedi 7 janvier 2012
6
07
/01
/Jan
/2012
10:28
Il était un pays qui n’existe plus
J’avais 17 ans, et la Yougoslavie ouvrait ses portes au tourisme. Et mon père a décidé de nous y emmener, mon frère et moi. Visas, valises, avion, et hop nous voilà
arrivés à Pula, l’ancienne Pola de l’Istrie italienne. Hôtel tout neuf (aux lignes hésitantes, ce qui inquiétait mon père, ingénieur) composé d’un bâtiment central au bord de la falaise et
entouré de plusieurs petits pavillons dans la pinède. Deux chambres à coucher, une salle de bain et un petit salon. Un chauffe-eau accompagné d’un mode d’emploi qui appartenait à un autre modèle
et expliquait suavement « pousser bouton 1 » (qui n’existait pas) « si gaz pas sortir fermer petite fenêtre » etc… La femme de chambre sollicitée ne comprenait rien d’autre
que le croate – et encore, qui sait, - et s’est débinée avec de grands gestes de dénégation de deux mains énergiques.
Je suppose que mon ingénieur de papa a fini par comprendre, et qu’on a pu se laver à l’eau chaude…
C’était un « voyage organisé », avec un groupe de Belges, groupe dont les membres, souvent bien conscients que ce pays n’avait pas une longue
pratique du tourisme, critiquaient tout avec une mauvaise foi crasse. Le chef du département des lamentations avait été surnommé, par mon frère et moi, Lambique, car il affichait en
permanence un air désolé et nous abordait en geignant « y a rien à faire… c’est pas comme en Belgique ». Ca nous réjouissait donc beaucoup : se donner autant de mal pour
retrouver l’ambiance de sa mère patrie en prenant un visa, un avion, des dinars et 15 jours de vacances nous épatait. On avait donné des surnoms à plusieurs de nos compagnons de voyage qui eux,
se sentaient surtout compagnons d’infortune. Il y avait deux jumelles plutôt moches que nous avions décorées du surnom commun de BB et Mijanou, et nous avions même composé une chanson
peu charitable vantant leur manque de charmes sur l’air de Bella Ciao. Lambique avait aussi son hymne personnel sur un air de Sacha Dystel. Mon père était horrifié de nos moqueries permanentes
même si il allait sans doute rire tout seul à la salle de bain.

Un jour nous nous sommes inscrits à l’excursion sur « l’île des pirates »… On prendrait un bateau et on mangerait un plat local et danserait au son de
l’accordéon. Je me souviens qu’en chemin on s’est aussi arrêtés dans un village pour manger et encore danser (ils devaient se dire que les touristes adoraient danser, peut-être même au petit
déjeuner…) et j’ai dansé avec un jeune homme très raide qui s’appelait Sacha. Ce fut tout ce que nous avons pu nous dire : nos deux prénoms et puis zim boum boum on a tournicoté comme des
toupies et il m’a cérémonieusement restituée à mon père en s’inclinant (il avait quand même peur d’être forcé de se marier pour si peu) et c’est Boris qui est venu me chercher. Puis nous sommes
partis sur l’île des pirates, déserte et sans coffre à trésor mais de longues tables et bancs de bois nous y attendaient. On nous a servi des moules à la chapelure que l’on
mangeait avec les doigts. Comme on n’avait qu’une serviette en papier (c’était vraiment pas comme en Belgique, soupirait Lambique) on a vite eu
des doigts très malodorants et panés. Qu’importe, le vin blanc istrien nous inspirait, et c’est au son de l’accordéon qu’encore nous avons dansé dans la pinède.
Au retour… émotion pas du tout comme en Belgique, nous avons fait naufrage. Lambique se voyait noyé et protestait amèrement. Mon frère et moi, contents de notre
petit vin blanc, nous riions beaucoup, surtout quand Lambique et d’autres sont allés en barque sur la rive et ont essayé de tirer le bateau en criant hoooo hisse !!! Peine perdue, on
nous a tous débarqués en canots de sauvetage.

Pendant toutes ces extravagances d’émotions, j’avais sympathisé avec deux Suissesses, Luana et Anne-Marie qui connaissaient le chauffeur du car et nous ont assuré
que pour un petit pourboire il nous conduirait plus que volontiers à un autre hôtel où il y avait un bar et des spectacles. Nous avons donc refusé de descendre à notre hôtel, malgré le regard
indigné de Lambique qui se sentait trahi dans sa confiance puisqu’on avait comploté cet extra derrière son dos, et sommes partis à 5 vers cet autre hôtel où nous nous sommes installés. Mon
père a dit au chauffeur que quand il en aurait assez de ne pas hésiter à le dire. « Oh moi, après strip tease, partir ! » répondit le brave homme. Mon père a blêmi car … le voilà
qui emmène ses deux enfants de 17 et 15 ans au strip tease… une position qui fait mal pour un père divorcé à qui on confie les enfants avec moultes recommandations ! Mon frère, lui, était
très réjoui de l’aubaine et n’a rien perdu du spectacle. Il était vraiment ravi de son excursion.
Non, ce n’était pas comme en Belgique. L’orchestre de l’hôtel reprenait les succès anglais et français … phonétiquement pour la plupart. Ma vie
d’Alain Barrière ne se reconnaissait qu’à l’air car pour les paroles, Alain Barrière semblait chanter du fond de la mer. Nous nous gavions d’un infâme cognac aux œufs qui coûtait moins qu’un
verre d’eau chez nous et la jeune serveuse léchait son doigt après l’avoir passé sur le goulot. Anne-Marie, notre amie Suissesse avait un bonnet de bain hideux – qu’elle appelait son cââââpet de
bain – que les vagues ont eu la bonne idée de lui arracher par un jour radieux. Elle s’est bien promise d’arpenter la plage le lendemain pour le retrouver, tant elle y tenait, mais mon
frère et moi nous sommes levés tôt avec l’infâme projet de le trouver avant elle et de l’enterrer sous une roche tant il était laid. Mais la mer l’a jalousement gardé. Un type aux muscles
démesurés, un Arnold local, faisait des déploiements de biceps et de pectoraux impressionnants sur la terrasse face à la mer d’un côté et aux filles de l’autre, ce qui était le côté qu’il
cherchait à conquérir. Pour prendre son verre de bière il gonflait au moins 75 muscles avec un regard en travelling pour voir si on l’observait dans la gent féminine…

Oh non, ce n’était pas comme en Belgique !
Derniers Commentaires