Je regarde par la fenêtre et je vois le dessin du vent qui plie la pelouse et fait se mouvoir la couronne des chênes blancs au rythme de la respiration de l’univers. Je vois la course fanfaronne d’un lapin soyeux, et l’orgueil bleu de mon hortensia. Si je lève les yeux, ma vue est bercée par la vaporeuse traversée des nuages dans un ciel qui joue à la menace, d’un anthracite argenté d’un côté et nimbé de lumière de l’autre. On ne sait lequel l’emportera d’ici la fin de la journée. Un vol en V d’oies du Canada passe, précédé par une clameur familière qui rend gloire à un monde sans limites.
Je vois aussi, selon les saisons, les êtres nimbés de liberté qui m’entourent : les écureuils gris à la queue légère comme une volute de fumée, creusant la pelouse avec une ardente obsession; les oiseaux locaux ou de passage, me laissant parfois une plume aux couleurs prises sur la palette des dieux; de frémissants tamias aux yeux luisants. Et, depuis quelques années maintenant, des bandes de dindons “sauvages” indiscrets et curieux. J’ai appris à aimer leur silhouette Art Déco et leur plumage semblable à une armure de soie. Il y a aussi les marmottes craintives, si rapides que l’on croit avoir rêvé cette ombre rasant le sol. Et les biches aux jambes fuselées, aux yeux de pharaonnes.
Mais si je tourne le dos à ce film d’une nature généreuse, assise dans le matin ensoleillé de mon salon où chuchotent objets et souvenirs, c’est encore par la fenêtre que je regarde, celle que la lumière projette sur le mur. Un écran immobile et muet, qui me dit ne te retourne pas, tout y est, tu peux me croire …
Et lorsque c’est dehors que je suis, et que je regarde par la fenêtre, c’est vers la sécurité de ma vie que je plonge. Mon mari, mon compagnon de rêves et de certitudes, d’infortunes et de paix. Et Teeshah, dont c’est la place, comme il l’a décrété. Et la coupe de Bon Papa. Celle dont, en fin de vie, il mimait la forme pour que ma mère aille la chercher chez lui, et qu’elle m’a donnée ensuite. Elle était sa petite chérie, et cette coupe me parle de leur amour à tous les deux, de ce désir de laisser un objet qui parlera de bonheur et d’attachement sans fin.
Une fois à l’intérieur d’ailleurs, c’est le visage de ma mère qui flotte dans la vitre sur le fond bleu-noir de la nuit qui tombe. Mon reflet, puisqu’en plus de la coupe de Bon Papa et d’autres choses, elle m’a aussi donné ses traits. Ferme la porte, et profite de la soirée, me dit-elle. Je veille. Sois en paix.
Et puis, c’est aujourd’hui même que Bob Boutique, auteur des contes bizarres, défenseur passionné de la vie artistique en Belgique et libraire quand il a le temps, a mis sur son site son diagnostic après la lecture des Romanichels.
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander

Au matin du six, qui est une fête importante dans le village, Angel m’a autorisée à
prendre cette photo de la vue de sa fenêtre. Le soleil caressait la neige tombée avec une implacable détermination la veille, la faisant un peu fondre déjà, laissant un glaçage léger sur le four
rond juste en face, typique des pueblos. On avait mangé tous ensemble à l’américaine, des crêpes au sirop, du café, des saucisses avec une certaine animation, surtout quand Marcus avait franchi la
porte sans me saluer. Marchelle, sa soeur et moi sommes alors sorties et nous sommes rendues chez la mère de mon ami pour y chercher des chaises pliantes. La terre rouge s’était unie à la neige
fondante et aspirait mes chaussures, mouchetait le bas de mes jambes. Nous étions dans l’enceinte sacrée et, je le savais, sous haute surveillance des “guerriers de paix”, ces hommes qui sont
choisis pour leurs hautes qualités et appelés d’où qu’ils soient pour revenir offrir un an au village. Un an au cours duquel ils ne dormiront que 4 heures par jour, et passeront le plus clair de
leur vie sur les toits du village, surveillant ce qui s’y passe. Qui y arrive, qui en part, qui invite des blancs, qui a l’air d’avoir bu... La mère de mon ami habitait une très vieille maison
d’adobe, petite et bien isolée du froid. C’était une femme d’une incroyable beauté dans sa cinquantaine. Une tresse noire et large de 4 cm longeait son dos, et je la regardais chausser des bottes
pueblo de mouton à la pointe recourbée. Son vêtement était traditionnel, de laine noire avec des rayures mauves et jaunes, et tout son visage – splendide, le visage d’une divinité inca – refusait
ma présence. L’hostilité était palpable, au point qu’après avoir échangé quelques mots en keresan avec ses nièces – ah, cette langue qui fait kr kr kr! – nous sommes parties avec les chaises pour
regarder les danses sacrées, du moins celles que nous pouvions voir, puisque certaines danses se font loin de la vue des femmes. Peu de touristes, car les Santo Domingos sont réputés pour ne pas y
aller avec le dos de la cuiller quand un comportement les agace. Il est interdit de filmer, de photographier, de traverser la plaza par le milieu, et en fait j’ai eu si peur de faire un impair que
j’ai à peine osé regarder en m’abandonnant. “Ne regarde pas les gens dans les yeux; ne fixe pas les maisons; n’aie pas l’air curieuse…”. Tant de choses qui hélàs font partie de notre … tourisme,
que je ne savais plus que faire.
Je logeais à Madrid, entre Albuquerque et Santa Fe, non loin de la réserve Santo
Domingo, dans un Bed & Breakfast où on faisait un café merveilleux. Madrid, j’en ai déjà parlé, c’est une ancienne ville fantôme qui avait vécu de l’exploitation de la mine de charbon, sur la
piste des turquoises des Indiens. Une rue, et des maisons de chaque côté. Rien d’autre. Uniquement touristique, puisque chaque maison est une boutique, sauf la taverne qui attire du monde de Santa
Fe et Albuquerque, ainsi que les pueblos qui veulent s'offrir une bière, puisque l'alcool est interdit sur les réserves.
descendre la vieille piste… Sur la place principale, le chant des oiseaux était si perçant que l’air n’avait pas
de poids.
À mon arrivée en Belgique, un cadeau m’attendait, gentiment silencieux et
ponctuel dans son envelope. Il m’avait été annoncé par son auteur, aussi je n’en ai ouvert le pli qu’avec plus d’élan, et en ai sorti … ce livre qui m’a présenté ce grand poète qu’était Émile
Verhaeren. Alors bien sûr, j’avais appris un ou deux de ses poèmes en classe, sous le regard encadré de Pie XII – qui me glaçait toujours un peu – ou peut-être celui de Jean XXIII, il Papa
buono, qui de fait avait l’air bienveillant d’un paisible jardinier des âmes.
Mais comment ne pas vibrer de plaisir devant notre belle place du marché, avec cet
hôtel de ville d’une élégance équilibrée qui n’a rien à envier à aucun autre, et le ravissant perron-fontaine. Et à deux pas, la rue Bouxhate avec ses maisons figées dans un autre temps, gardant
jalousement dans le souvenir de leurs façades des visions de carrosses, de messieurs en perruques, de charettes de marchandes de lait et oeufs tirées par un chien laineux et fatigué.
Derrière elles, le clocher de l’église Saint Remacle fait de son mieux pour se faire voir, et
c’est vrai que ce qu’il laisse deviner se confirme quand on a le recul pour s’accorder le plaisir de se dire … mais c’est chez nous, ça? Je me suis promenée, le nez en l’air parfois. Et ai aussi
salué le nouveau Verviers : le
Bien des choses ont changé ou disparu, et d’autres ont surgi, nées de la vision de ceux qui
ont laissé à la ville un pied dans le passé tout en avançant l’autre vers l’avenir. Le splendide
et poudreux. Que c’est joli, la Belgique quand il fait beau, ne cessions-nous de répéter mon frère et moi lors de ce court séjour au pays. Lui, venu de
l’Australie, sa terre d’accueil, et moi du New Jersey... ma terre d’écueil?
quel fut leur amour de la terre. Allées centenaires et rectilignes où
couraient les carrosses, arbres majestueux gardant leurs secrets de morts et d’amours, étangs paisibles où
glissent les carpes et guettent les hérons.
statuettes, vaisselle “de chez nous”, dessins, tableaux et … l’escalier de la chapelle du château
de Séroule! Plus de la tendresse, mais ma description en parlait sans la nommer…
Après un apéritif nimbé
dans un aimable brouhaha, j’ai pu présenter et puis dédicacer mon livre – que certains membres avaient déjà lu ! – ainsi qu’évoquer le Verviers d’autrefois, puisqu’à 60 ans, c’est vrai que la
jeunesse
appartient à l’autrefois, tout comme le kiosque à musique de la
Place Verte et les marchands de cliquottes…
injustement mise aux fers… ce genre d’éclats de voix ne manque pas !
Maintenant, François et sa femme Mercedes ont transformé la ferme d’Hubert (dont nous avons parlé puisqu’Hubert, nous le connaissions, et avons évoqué son rôle pendant la guerre) en un
parents, ces tendres liens entre passé et présent.
Derniers Commentaires