Je suis née à Verviers (Belgique, Province de Liège) d'une famille vagabonde par
nécessité. Oncles, tantes, grands-parents avaient soit vu le jour sous d'autres cieux, soit vécu sous ces autres climats, vu ces rivages encore purs de tourisme, chevauché dans les pampas ou
bravé les flots sur des voiliers qui tanguaient vers l'Est ou l'Ouest. Les affaires familiales les envoyaient en Australie, Argentine, Uruguay, et une arrière-grand-mère a même vu le jour à
Batavia, dans les Indes Néerlandaises. Ça fait beaucoup de choses à imaginer, beaucoup de personnages hauts en couleur à fréquenter, beaucoup d'histoires saupoudrées d'épices lointaines à
écouter. Je suis donc partie aussi, moins loin, mais avec le même appétit pour ces "autreparts" que je voulais savourer. J'ai écrit bien des lettres, décrivant mes péripéties, mes sorties, mes
coups de foudre culinaires ou pour des lieux pleins de merveilles. J'écrivais, j'écrivais, j'écrivais. Et finalement j'ai entendu ce que ça voulait dire. Ecrire, c'est "ce que je fais dans la
vie". Le reste, c'est pour manger et ... écrire!
Editions Chloé des lys à Barry Editions Librisme (Suisse)
Pour commander
(attention: Chloé des lys ferme pour les vacances : deux mois d'été, deux semaines à Noël et Pâques!): chloe.deslys@scarlet.be www.chapitre.com
La douceur de Thanksgiving ! En général, les arbres ont encore quelques feuilles de couleur cuivre, rubis et
vieux cuir racornies sur les branches, le sol est jonché d’un somptueux tapis qui se meut en crissant et exhale la force de la terre qui va, enfin, se reposer. Souvent il ne fait pas encore
vraiment froid. Ce n’est plus l’automne aux teintes de cour, ce n’est pas encore l’hiver en gris, blanc et noir. Le jardin entre en sommeil. Le ciel a souvent ce bleu irréel de Rubens, avec
le soir, ce court instant d’incendie.
Tradition typiquement américaine, Thanksgiving nous vient des Amérindiens, particulièrement ceux du nord. Ils avaient
une récolte automnale tardive pendant l’été indien, cet étrange retour d’un soleil lumineux au souffle chaud avant la descente du froid. C’était l’occasion d’aller chercher les fruits, baies et
légumes retardataires. Et on remerciait la terre de ce qu’elle avait généreusement produit. Thanksgiving est dont une fête bien américaine.Wopilaen lakota,hozhonien navajo,selu i-tse-ien cherokee.
Les Indiens, eux, pratiquent thanksgiving toute l’année, à chaque fois qu’il faut remercier la vie : la naissance d’un bébé, l’arrivée dans une nouvelle maison, une guérison, le retour de la
guerre.
Thanksgiving, le jour où compter les bienfaits de sa vie.
Dans les maisons, c’est le branle-bas de combat. Les mère, sœurs et filles s’activent à la cuisine. Les hommes se
font petits, disparaissent, vont promener le chien ou regardent la télévision pendant que la journée d’actions de grâce se prépare dans un chœur de chamailleries, de vaisselle entrechoquée, de
froissement de nappes que l’on déploie, de chaises qui pleurent contre le parquet fraîchement ciré. Divers arômes traînent ça et là, et accueillent les invités aux visages froids qui secouent
leurs pieds sur le paillasson.
Et puis
enfin la longue célébration autour de la table sur laquelle une mouche ne saurait plus se poser. On rend gloire à la richesse de la vie quotidienne, aujourd’hui fastueusement représentée par une
dinde qui souvent à la taille d’un dinosaure adolescent, farcie au pain de maïs et viande, la purée de pommes de terres, la purée de courges, les patates douces, les haricots verts couronnée
d’anneaux d’oignons frits, la compote d’airelle. Le vin ne manque pas – saut si on a la grande malchance d’être chez des puritains purs et durs, et il y en a. Je n’ose songer à toute cette bonne
chère gâchée par du coca cola… On a ensuite la tarte aux noix de pacane, ou la tarte de citrouille, d’airelles, ou encore de patates douces.
Les heures ont passé, les joues sont rouges, les voix lasses, la table en désordre. Le café refroidit dans les belles
tasses de grand-maman, on propose le bourbon ou l’amaretto. Une affection heureuse circule des uns aux autres comme un invisible ruban.
C’est le jour où on comprend que les choses simples sont irremplaçables : la famille, l’unité du clan, avoir un
toit et de quoi manger, du feu dans la cheminée, des souvenirs à raconter et des rêves à réaliser. Quels que soient les soucis, ce jour-là on les remise, ils attendront que ce grand rite soit
passé.
Je
viens de gagner le prix Awesome Blogger qui m’a été décerné par Marcelle Pâques, que je remercie pour cet honneur.
Marcelle enroule ses pensées dans de courts poèmes où, en quelques mots perlés, elle vous présente un rang de sensations aussi
apaisantes qu’une tasse de chocolat chaud en hiver. Ou le froissement douillet des draps tièdes qui nous protègent encore du matin frisquet. Ou encore l’odeur qui jaillit du four d’où l’on
extrait un pain replet qui caresse les narines d’une bouffée chaude de vie pure. Regardez-la donc, Marcelle, grande
prêtresse de la pâte pétrie, une chanson entre les lèvres, mille joies au cœur.
Ce prix vient accompagné de trois conditions. Pas trois vœux. Des conditions. Un, je dois remercier la personne qui me le donne.
Faut-il vraiment demander ça ? N’est-ce pas un minimum d’éducation, aurait dit ma mère ? Me soupçonnerait-on de pas avoir eu les plus élémentaires leçons de savoir-vivre chez les
bonnes-sœurs ? Je te remercie donc une seconde fois, Marcelle, avec une belle spontanéité, et non pas la baïonnette entre les omoplates je te l’assure ! Merci d’avoir trouvé mon blog
awesome.
Deuxième condition, je dois révéler sept choses que l’on ne sait de moi. Qui n’a pas sept secrets à sortir de ses tiroirs, je vous le
demande. Je sors donc ceux-ci bien volontiers.
Un – J’adore les tartines au saindoux ! Et je n’en mange jamais ici, car le pain n’est pas bon, et le saindoux non plus. Alors…
le pain de Marcelle, je ne répondrais de rien ! Une belle couche de saindoux, un peu de sel, de poivre, vade retro cellulita, je ne penserais qu’à mon grand plaisir de
gourmandise.
Deux – J’ai bien failli ne jamais vous connaître. J’avais six ou sept ans, et passais parfois les week-ends à Maastricht avec la
gouvernante, qui en était originaire. Je montais à l’arrière de sa bicyclette, et c’est à la force de ses mollets que trente kilomètres défilaient sous les roues. J’étais bien abritée derrière
son dos, l’enlaçant comme une naufragée, et elle me criait de temps à autre « Ça va, Puce ? » Une fois chez elle, je ne comprenais pas un mot, mais ses nièces irradiaient
d’affection et me gâtaient honteusement. On me mettait un nœud blanc dans les cheveux, on me souriait, et je les accompagnais en pique-nique au bord de la Meuse, dans une prairie
où elles se mettaient en maillot. L’après-midi était constellée de rires joyeux et de « Och erme » amusés. Je lisais
mes Monsieur Lambique et attrapais des coups de soleil. Un jour alors que nous étions en ville, elle m’a laissée en face d’une vitrine – de jouets sans doute – pendant qu’elle partait au galop de
l’autre côté de la rue, dans un autre magasin. Ne bouge pas, je reviens tout de suite. Le contenu de la vitrine m’a tellement captivée que lorsqu’une main a pris la mienne, j’ai suivi ce
qu’il y avait au bout du bras, sans quitter l’étalage des yeux, toute abandonnée au péché de concupiscence. Mais un cri strident m’a ramenée à la réalité. Puuuuce !
Mademoiselle courait, transparente de peur. J’ai levé les yeux : je tenais la main d’un monsieur tout à fait inconnu ! Il n’a pas demandé son reste et a filé comme un coyote, se perdant
dans la foule sous les malédictions sonores de Mademoiselle. En pleurant elle m’a presque étranglée dans une étreinte désespérée, et m’a fait promettre que je ne dirai rien à maman, hein
Puce ? Ma promesse n’a pas été difficile à tenir car la peur profonde de Mademoiselle était descendue en moi, et a effacé tout souvenir de cette histoire, qui ne m’est revenue qu’il y a
quatre ou cinq ans.
Trois – J’ai rongé mes ongles jusqu’à l’âge de dix-huit ans ! Quand ceux des mains étaient à ras, je m’attaquais à ceux des
pieds ! Je peux donc encore facilement mettre mes pieds en bouche, mais ce n’est pas très utile, et ne m’a pas empêchée d’être toujours, toujours, la dernière en gymnastique.
Quatre – J’ai vraiment bien failli de pas vous connaître. Alors que je vivais dans ma charmante petite Pensione San Marco à
Turin, j’y ai fait la connaissance d’un certain Joseph B***. Il m’avait approchée en me demandant une traduction du français à l’italien. Il se disait Maltais et neveu de l‘ambassadeur, portait
un costume noir luisant aux fesses et talqué de pellicules aux épaules. Ses cheveux étaient longs et gras et il avait l’allure générale d’un gastéropode. Je le trouvais tout le temps sur mon
passage. En guettant les bruits de couloir, les heures, les clés des chambres au tableau à l’entrée etc … je suis arrivée à l’éviter, ce à quoi il a vite trouvé une solution : il s’est mis à
m’apporter des petits plateaux-repas avec un menu complet, de la pasta au panettone, avec une petite bouteille de vin. Pas de la fine cuisine, mais mangeable, et c’était difficile de dire non à
Joseph-hôtesse-de-table. Je prenais le plateau et lui refermais la porte au nez avec un sourire enchanté. Il faut être polie, et j’avais mal pour le pauvre cœur amoureux de Joseph. Deux ans plus
tard … il faisait la Une de La Stampa : avec un complice il avait mis des annonces offrant un travail de rêve à des jeunes filles. Elles devaient toutefois payer une coquette somme
pour l’écolage, après quoi elles ne recevaient plus aucune nouvelle. Mais là où ils ont fait très fort, c’est qu’ayant la police aux trousses et ayant dépensé leurs économies si ingénieusement
gagnées, ils se sont rendus chez l’une d’entre elles et l’ont séquestrée pendant deux jours dans son appartement, exigeant qu’elle leur donne tout l’argent qu’elle avait, et d’en emprunter à ses
amis etc…. Comme elle était récalcitrante, Joseph lui a montré la photo d’un homme assassiné et couvert de sang en lui hurlant « regarde ce que je fais moi, quand on ne m’obéit pas ! Je
suis Jack-la-Bomba, tu entends, Jack-la-Bomba est mon nom dans le milieu !!! ». Je l’ai donc, encore une fois, échappé belle ! Quant aux plateaux-repas qu’il
m’apportait à petits pas … il allait deux rues plus loin chez les sœurs de Saint Vincent de Paul et se faisait passer pour un sans-abri ! Ce n’est pas mon prétendant le plus prestigieux,
faut-il le dire ?
Cinq – J’aurais du mal, mais vraiment du mal, à dire non si Clint Eastwood m’invitait pour un week-end romantique.
Six – Je suis nulle en gymnastique comme dit plus haut. Quand je sautais au cheval d’arçon, on aurait dit le lancer d’un sac de
patates…
Sept – La devinette la plus intrigante de ma grand-mère Edmée était : « Tu préfères être plus bête que tu n’en as l’air, ou
avoir l’air plus bête que tu ne l’es ? » Je trouvais ça un casse-tête impitoyable…
Maintenant, dernière condition : je dois transmettre ce prix d’Awesome Blogger à 7 autres personnes. C’est
bien difficile car la plupart des blogs que je visite l’ont reçu… on est canardés de prix ! Aussi, je vais le décerner à mes awesome lecteurs, ceux qui passent et ne laissent jamais de
commentaire :
Adèle – Jacques – Jojane – Elizabeth – Albert (le loup blanc) – Anne-Marie – France’s – Martine,… Merci de vos visites silencieuses
mais fréquentes.
C’est au printemps que Les romanichels ont pris la route. Ils ont traversé avec bonheur un été et un automne et au
seuil de leur premier hiver, ils s’apprêtent à accueillir la compagnie d’un second roman. Oui, un second. Patience, il sortira quand il sera fignolé : la couverture, le texte, les finitions,
la relecture, et les auspices célestes, sur lesquels il faut s’appuyer aussi. Son titre ? Oui, on peut en parler, du titre : De l’autre côté de la
rivière, Sibylla. Un long titre, sinueux et liquide comme une rivière, et un récit aussi imprévisible que son cours. Une histoire de résilience, comme le remarquait le comité de
lecture de Chloé des lys, dont voici les avis :
- Roman ou autobiographie ? Très belle écriture, simple et élégante. Originale. C’est frais, un peu à l’ancienne, un peu
« vieille France » ou « Ancienne Belgique » !
Personnages attachants. Bons et mauvais sentiments. Ironie. Légèreté. Beaucoup de finesse dans la psychologie.
- Livre dense à l’écriture vivante de belle qualité. Présentation originale de toute une vie avec ses hauts et ses bas, ses bons et
mauvais jours.
- « Nos vie en touchent tant d’autres, c’est comme un jeu de domino, on en bouge un, et c’est la dégringolade, parfois plus qu’on
ne peut assumer… »
- C’est toute une vie. C’est triste, c’est gai, c’est vrai et sans fards. Et Boris Cyrulnik ne désavouerait pas ce livre, si bel
exemple de sa théorie sur la résilience !
Je vous en parlerai encore avant sa grande naissance dans le monde feutré des pages que l’on tourne, et vous offrirai un
extrait.
Mais pour l’heure, Les romanichels restent les messagers de ma plume, et se sont mérité la présentation, dans les Cahiers de la
semaine (mai 2009) d’une personnalité, Luc Beyer de Ryke. Homme de lettres ô combien plus chevronné que moi, et présentateur inoubliable de notre petit écran, je ne peux qu’être très
heureuse de ces éloges si bien tournés. Il parle du nombre de personnages qui l’a un peu décontenancé au début, tout comme le chevauchement des époques, mais, dit-il « au fil des pages et du
récit, la saga prend corps, les êtres et les choses prennent place, s’ordonnent, le temps s’écoule, les générations se succèdent. Le lecteur alors est avide de connaître la suite. Il rit, il
pleure, il vagabonde avec les personnages. En un mot comme en cent, ils se laisse emporter. C’est le chemin de vie d’une famille, de ses proches, de tous ceux qui, de près ou de loin, participent
à son univers. » Il continue avec ceci : « Si je voulais abuser des références illustres dans le domaine des lettres, je dirais qu’on retrouve chez Les romanichels le côté
Mallarmé et ses misérables petits secrets de famille, le côté proustien des vanités mondaines et l’allure du roman picaresque. » Et puis, remarque bien flatteuse pour moi venant de
Mr Beyer de Ryke, il affirme « … je me contenterai de relever qu’Edmée De Xhavée a du style et un style. »
Merci Luc, merci les Cahiers de la semaine, et merci Les romanichels qui me semblent être de bons ambassadeurs. Le chroniqueur des
grandes et petites nouvelles de ses amis et des amis de ses amis, oui, j'ai nommé Bob Boutique, a mis tout l'article en ligne sur Actu.
J’ai aussi reçu ces impressions d’une lectrice italienne, le professeur Marina P***. En français dans le texte, un
français dont je vous apprécierez la perfection : « Madame, j’ai lu votre livre Les romanichels.
Merci : c’est un miroir des temps modernes, un témoignage de la crise de toutes les valeurs et – heureusement – de la chute des
préjugés et des barrières entre les hommes.
De plus, j’ai admiré votre habilité dans la représentation du gap des générations.
Merci aussi pour la sympathie envers choses et gens d’Italie : ll n’arrive pas trop souvent de la trouver chez les
francophones ! »
Merci chère Madame P*** pour avoir pris le temps de me lire, et de m’écrire ces lignes sur une bien jolie carte triestine.
En mars de cette année, c’était Albert Moxhet qui avait fait la critique de ce livre sur le journal verviétois « Le
jour ». Albert est une personnalité de notre terroir – et d’ailleurs -, mais sur nos terres verviétoises, tout le monde, absolument tout le monde le connaît. Le loup blanc, c’est lui. Et sa
présentation des romanichels soulignait, bien entendu, les aspects locaux qu’il n’avait pas manqué de remarquer. « Quatre générations de la haute bourgeoisie verviétoise du XXè
siècle dynamitées par une conversation » met-il en titre. Puis il me présente et …« elle vient de publier chez Chloé des lys un roman, Les romanichels, qui décape à haute
pression le mode de vie d’une certaine société qui tint le haut pavé à Verviers durant le XXè siècle, c’est-à-dire à l’époque de la prospérité de l’industrie lainière puis de sa décadence. »
Plus loin, il termine : « L’humour et le drame s’y conjuguent par la grâce d’une plume souple et lucide qui ne craint ni la passion ni l’apaisement. Edmée De Xhavée a donné à son oeuvre
un titre qui se rapporte certes à un épisode italien du récit, mais aussi et surtout à l’élément inconvenant que constituent la mère d’Olivia et quelques-uns de ses amis et amies pour le milieu
très conventionnel et « bien comme il faut » dont ils sont issus.
Merci Albert ! Merci tous, et merci ceux qui ne disent rien mais ont aimé!
Mon père est né en Uruguay, à Montevideo. Son père Albert, ainsi que ses tantes Marguerite et Germaine, était né en Argentine. Il nous
reste de cette époque des actions sans valeur du vélodrome Palermo de Buenos Aires et quelques photos dont celle-ci, qui montre le monde devenu celui de Louise, mon arrière-grand-mère, après son
mariage avec le beau et austère Servais.
Quitter la Belgique, ses repères, et suivre un homme dont elle ne savait pas encore grand-chose en se mariant, pour un univers jamais
imaginé sans doute. Quelles vies extraordinaires vivaient ces gens alors ! Les traversées
en bateau, aventureuses et pleines de questions, avec ces malles décorées de cloutages et d’initiales inscrites au pochoir ; ces enfants qu’il allait falloir
occuper tout au long d’un long voyage dont ne changeraient que les repas, les toilettes, le temps et l’humeur des vagues ; les accueils et adieux bouleversants …
Accoucher tellement loin de sa mère, de ses sœurs, de ses proches. Les lettres mettaient longtemps pour arriver, avec les photos de
qui on avait laissé dans cet autre monde, si loin en Belgique, ces neveux qui grandissaient, ces vieux qui s’éteignaient, les fiançailles et mariages que l’on partageait avec un mois ou plus de
décalage.
C’est avec un bel enthousiasme familial qu’une génération après, en septembre 1921, toute la famille Houben a signé sur le menu de
mariage du frère de ma grand-mère avec la délicieuse Cady, pour l’envoyer en Uruguay. Mon père venait d’y naître au mois d’août, et quelques lignes déjà s’adressent à lui. Enchevêtrées dans la
liste des plats qui allaient troubler les palais des invités – Crème de volaille à la reine, timbales nuptiales, suprême de soles champignons, gigot d’agneau rôti renaissance, endives aux
feuilletés, civet de lièvre à la française, poularde de Bruxelles rôtie, salade de saison, bombe Trocadero, corbeille de fruits, dessert - les invités ont écrit leur nom
et leurs pensées, y-compris Max Houben (mort tragiquement en 1949 au Lac Placide aux USA lors des championnats du monde de bobsleigh, éjecté à « Shady corner » et tué sur le coup, ce
qui a provoqué le retour de l’équipe belge), et la pétulante épouse du peintre Charles Houben, Jane Houben-Kufferath, fille du directeur du théâtre de la Monnaie, violoniste comme son père. Il a
fait tant de plaisir, ce menu qui rappelait l’amour de la famille pour une des leurs, qu’il est aujourd’hui entre mes mains, et que chaque nom, chaque message, aura été lu plus d’une fois,
caressant le cœur de ma grand-mère Suzanne de l’affection des siens.
Sa maison
d'alors se trouvait au pied de la petite tour que l’on voit derrière elle, alors radieuse jeune épouse sur la plage de Pocitos. Suzanne, c’est celle qui était amoureuse de son mari - Albert, le
fils de Louise et Servais -, qui chantait et jouait du piano, celle qui venait d’une famille moins voyageuse mais artiste ou sportive. Il est vrai que son grand-père à elle allait jusqu’en Russie
pour rencontrer des acheteurs, le bon Théodore dont, oh joie, on retrouve encore les traits sur certains descendants. Elle a eu un accouchement terrible, la pauvre, et mon père n’était qu’un
petit soupir. Une loupiotte sans force. Je viens d’aller voir un petit garçon qui va mourir, a dit son médecin chez les voisins ! Le petit garçon qui allait mourir a 88 ans et se
porte bien, il faut dire qu’on a tout fait pour souffler sur la flammèche : la jeune maman n’ayant pas de lait, son mari partait à cheval tous les jours vers un village où une femme lui
vendait le sien. Mais au retour, avec la chaleur et les chaos de la route, il arrivait parfois qu’il revienne avec un début de fromage. Bien des larmes de frustrations et des angoisses les ont
tenus éveillés et impuissants, semblait-il.
Mais quel bonheur aussi que la splendeur des lieux, les barbecues gigantesques, le roucoulement de la langue espagnole, l’espace, les
amis faits sur place – que ma sœur est encore allée visiter il y a plusieurs années et qui l’ont reçue avec de grands fastes, ceux que l’on destine aux meilleurs souvenirs.
Le transport de la laine ...
Passage à gué
Quand ils sont rentrés au pays, à Verviers, ils avaient changé… le monde ne se limitait plus à ce qui se faisait ou ne se faisait pas
dans leur milieu et leur entourage. Ils avaient savouré d’autres échos, d’autres habitudes, et connu le courage quotidien, l’absence des leurs, et savaient enfin ce qui leur était vraiment cher.
Leur famille. Nous écoutions encore, avec mes parents, les vieux 33 tours de cire qui avaient rapporté un peu de « là-bas » dans leurs bagages. En quelque sorte, j’ai grandi avec leurs
souvenirs, leur nostalgie d’une autre vie. Une nostalgie qu’ils pouvaient contempler avec le sourire, et la confortable sensation d’être revenus dans le berceau de leur tribu.
Ici, en cette période de Halloween, les devantures de maisons sont transformées en cimetières. C’est une façon joyeuse d’écarter le
côté noir de la mort, d’en éloigner la peur ancestrale...
Cimetières. Faire la tournée des cimetières. Mes grands-parents paternels étaient morts avant ma naissance. Et mon père, leur
fils unique, les avait placés au niveau des Saints du ciel. Un portrait de mon grand-père en tenue militaire trônait sur le buffet de la petite salle à manger, et on ne s’étonnera pas que, suite
au respect silencieux que cette photographie suggérait, je n’aie cru en toute innocence, qu’il n’était autre que le roi Albert ! En effet, le prénom, la moustache, le képi miliaire, les
lunettes et la muette vénération qu’il m’inspirait étaient les mêmes. C’est donc avec assurance qu’en classe, lorsqu’on a appris l’histoire du Roi Albert, j’ai annoncé que c’était mon grand père.
Pas impressionnée du tout, d’ailleurs. Juste un peu excitée à l’idée de ce privilège. Tout le monde a ri, sauf moi qui ne voyais pas en quoi c’était drôle. Il reposait au cimetière de Heusy, avec
sa femme Suzanne qui l’y avait précédé un an plus tôt. Mes parents et moi allions au cimetière à la Toussaint. Je me souviens du froid, des fleurs, de ce triste alignement de tombes où de
magnifiques chrysanthèmes rappelaient l’amour des visiteurs qui n’oubliaient pas. Nous déposions nos fleurs. Je sentais la solitude de mon père – il n’avait alors que trente ans ou un peu plus,
bien jeune pour ne plus avoir ses parents – et l’inconfort de ma mère qui savait que jamais elle ne pourrait compenser un tel vide.
De son côté à elle, il y avait un caveau familial, mais il se trouvait à Tilf. Les clés ne semblaient exister qu’au compte-goutte, et
il fallait une voiture pour s’y rendre, ce que nous n’avions plus après le divorce de mes parents. On perd son mari, et sa voiture. La preuve, ma nièce m’a un jour dit, quand elle avait quatre ou
cinq ans, c’est dommage que tu n’aies pas de mari. Pourquoi, ai-je demandé… Parce que tu n’as pas de voiture ! Bref, je ne suis jamais allée au cimetière de Tilf. Jamais vu le caveau. Je
n’en suis pas fière, mais ça n’a pas été délibéré, c’est juste le résultat d’une famille qui adorait les disputes. J’ai d’ailleurs supplié ma mère de ne pas aller dans ce caveau elle-même,
n’ayant aucune envie de devoir organiser un planning rigoureux pour des clés à prendre et rendre à des heures précises pour aller déposer une fleur. Elle ne s’est pas fait prier : ah
non, a-t-elle répondu en riant, ce serait des disputes pour l’éternité! Elle a donc choisi son cimetière non loin d'où elle a vécu toute sa vie, là où elle a ses amies, là où elle
se souvenait avoir fait tant de promenades en Falinette avant que ce ne soit un cimetière. Un cimetière qui porte le
nom d’un gîte à la campagne : Le chant d’oiseaux !
Mon cher Bon-Papa, son père, est au cimetière de Verviers, et j’y allais avec elle, nous prenions le tram. Maintenant, il est tout
seul, plus personne ne va le voir sans doute, mon cher petit Jules. Après tout, dans les cimetières, il n’y a que des vivants, et si les morts sont quelque part encore, pourquoi seraient-ils
là ? Chaque année je sors les photos de mes amis partis, et les mets sur une petite commode. Avec des bougies, et c’est leur grand jour. Je les évoque et me souviens de combien je les
aimais, ou les aurais aimés – dans le cas de mes grands-parents paternels – et ils sont invités, pas pleurés. Pas de chrysanthèmes, mais la flamme des bougies, de la musique, la chaleur de ma
maison, un retour à la vie en grande pompe.
Je n’aime pas trop nos cimetières belges, avec cette dalle qui vole la place de l’herbe ou de la terre. Qui empêche le soleil de
réchauffer ces os que nous avons connus revêtus de vie. De hauts murs semblent vouloir garder enfermés des esprits malveillants et dangereux, alors que la mort, c’est le souvenir des vivants, et
les tombes le chant et les pleurs de leur amour. Une stèle devrait suffire, et la beauté des chants d’oiseaux dans les ramures centenaires. Comme ce cimetière de Fort Sill en Oklahoma, où
reposent les derniers guerriers de Geronimo. De l’herbe, la paix d’une pelouse et d’ombrages, de simples stèles.
Malheureusement, on les a enterrés sous leur numéro de prisonniers, ce qui m’a fait mal. Pourtant, le nom secret d’un Indien reste
libre et secret, alors peut-être n’a-ce pas d’importance. Ici, les cimetières ne sont pas toujours entourés de murs, mais de rues et de maisons, comme une place reposante. Et je préfère
ça.
Maintenant, je voudrais vous inviter à lire un petit article sur un cimetière joyeux en Roumanie. Valy-Christina Oceany est Roumaine, a eu
un coup de cœur pour la Belgique mais s’est retrouvée en France. Où elles’est mise à écrire. Oh, elle écrivait bien avant ça, mais maintenant, elle a publié !
Mais surtout, surtout, en cette période de l’année où nos pensées s’unissent à celles de ceux qui ne sont plus sous notre regard,
lisez cet article … c’est une vraie chanson !
Je termine cet article avec la photo d’un tableau qu’un de mes oncles avait fait pour ma mère. Je l’ai repris à sa mort, parce qu’elle
avait bien aimé ce cousin de mon père. Il vient de s’en aller sans que je l’aie revu depuis l’enfance. Je ne me souviens plus du tout de son visage, mais si bien de son rire, de sa gaieté, et de
l’affection adorable que sa femme et lui avaient pour moi.
Et je pense qu’au fond, c’est bien beau de n’avoir de quelqu’un que le souvenir de son rire, de sa chaleur, d’une grande joie de
vivre.
Dans le buffet liégeois blond du palier du premier étage se trouvaient des albums de cartes postales sur la famille royale. Je pouvais
les regarder si j’avais les mains propres et en tournais les pages avec soin et respect. C’était souvent Mademoiselle qui se chargeait de me superviser, car elle aussi adorait notre famille
royale, qui sait pourquoi puisque Mademoiselle était Hollandaise et avait la sienne, de famille royale ! Mais elle avait une passion ingénue pour Baudouintje, et la collection de
cartes en effet s’arrêtait à l’enfance de Baudouin, Albert et Joséphine-Charlotte. Les enfants royaux, m’affirmait-elle, ne parlaient pas à table, finissaient ce qu’il y avait dans leur assiette,
ne se salissaient pas en jouant, n’écoutaient pas les conversations des grands, et rangeaient leurs jouets. Elle nous entraînait à d’exquises manières : mon frère au baise-main et moi à la
révérence, et nous exhibions nos talents quand ma mère avait des invités qu’il fallait émerveiller un peu.
Bien plus tard j’ai vu Baudouin lors de défilés à Verviers. Avec l’école nous bordions la rue de la Paix en agitant des drapeaux
belges et hurlant vive le Roi, vive le Roi ! Nous ne voyions rien ou presque, juste la voiture et le profil du roi en habit militaire, et cependant je n’ai retrouvé la même excitation
qu’encore plus tard lorsque je suis allée voir Claude François au Coliséum. On n’est adolescente qu’une fois, et ça ne dure pas longtemps …
Le roi Léopold III avait décoré ma grand-mère pour services rendus pendant la guerre, et plus tard la reine Fabiola, en visite à
Verviers l’a re-félicitée, ma vieille Edmée alors en chaise roulante et qui rougissait de fierté comme l’espiègle jeune fille qu’elle avait un jour été. Oui, elle avait aussi pris ses risques
pour défendre la liberté de sa petite patrie. C’était le second plus beau jour de sa vie, le premier ayant été sa visite au Pape. Nous taquinions mon grand-père – Jules – en lui disant que le jour de son mariage ne devait pas figurer en bonne posture dans la liste…(Elle était furieuse contre son beau-père qui lui avait promis un cheval en cadeau, et qui avait changé d’avis. Je ne sais pas ce qu’elle a eu à
la place, mais … un mariage contre un cheval, et rien d’autre !)
Elle m’avait prêté ses livres chéris : Albert le Roi chevalier et Astrid la reine au sourire, pour faire un
concours de rédaction interscolaire – qui m’a valu le 11ème prix de toute la Belgique, mon premier triomphe d’écriture ! Quand Albert et Paola se sont mariés, j’ai plongé dans
l’idolâtrie populaire d’alors. Il m’a fallu ma « poupée Paola », avec sa robe de mariage et son tailleur de départ en voyage de noces… On ne parlait que d’elle. Ma tante Yvonne secouait
tristement la tête en disant qu’elle avait lu que la pauvre avait le cafard avec toute cette pluie et ce ciel gris, tst tst tst pauvre petite. On croisait les doigts pour qu’elle tienne le coup,
qu'elle finisse par nous aimer, par aimer notre petit bout de pays. Belle comme une fée du soleil, vivant dans le palais des pluies…On avait emprisonné un colibri dans une serre sombre, et on
avait mal pour elle, nous qui partions en hordes en Italie pour voleter au temps des vacances ! Je vois encore quelque part – chez ma bonne Edmée je crois – une boîte de biscuits en métal
avec la photo du jeune couple princier.
Je viens donc d’une famille royaliste, et le suis restée à mon tour. J’aime notre famille royale sans rien remettre en question, dans
une confortable continuité.
J’ai vu le roi et la reine alors qu’ils étaient encore Prince et Princesse de Liège à Turin, et leur avais trouvé la beauté des gens
simples et gentils. Je me souviens qu’alors que la gentry turinoise paradait en noir grand soir – pour un cocktail à 19 heures – et était bardée de bijoux, le Prince et la Princesse portaient du
gris et du beige, avec beaucoup de décontraction. J’étais dans la même pièce, mais ne les ai pas approchés (pour ceux qui croiraient que j’ai fait tchin-tchin contre les verres princiers … eh
bien non ! Et ça m’arrangeait bien, car je n’avais plus pratiqué ma révérence depuis le départ de Mademoiselle).
Aussi, quand j’ai eu l’occasion de lire le dernier livre de Vincent Leroy sur le prince Laurent et son épouse, c’est avec un réel
plaisir que j’ai cédé à la tentation. Et j’ai bien trouvé le personnage que je pensais y trouver. J’avais apprécié la position de Laurent pour les animaux. Les animaux dont le bien-être est entre
nos mains d’une façon ou d’une autre. Et donc j’ai pu lire un peu plus en détail les ambitieux projets que le prince nourrit pour eux, et qui pour certains sont déjà appliqués aux USA, comme les
cabinets vétérinaires ambulants qui se rendent dans les quartiers des gens. J’ai aussi découvert une personnalité intense, que l’on soit d’accord ou non, qui veut être lui-même avant d’être un
prince. Et qui affronte avec son tempérament décidé les tromperies du regard des autres. Oui, j’ai aimé ce livre qui ne prend pas parti, mais se sert de faits et des mots du prince même. Sa
sortie a été célébrée par d’autres sites (famille royale belge, et Noblesse et
royauté par exemple), et je vous en conseille sincèrement la lecture. Bravo Vincent, et merci pour nous offrir ce regard sur un couple bien attachant...
Le quotidien de notre entourage est en fait une foison d’histoires merveilleuses, si on les regarde sous le bon éclairage. Il y a des
amours soyeuses, des haines cent fois ranimées, des héroïsmes qui coupent le souffle, des trahisons qui laisseront leur empreinte à jamais, des cascades de rires et des pluies de larmes. Même au
cœur du train train le plus anodin on peut déceler ce qui a rendu une existence unique et exceptionnelle.
J’ai connu une vieille demoiselle aux yeux bleus et au visage de poupée. Son cou était cerclé d’un ruban de velours noir avec un
camée, elle avait une robe longue de satin sombre un petit chignon maigre, et l’air furtif d’une souris. Sa maison était minuscule, comme surgie d’un conte. Un couloir de dalles en pierre bleue,
son petit salon presque rempli par un vieux poêle noir, un bahut et trois ou quatre chaises, une cuisine d’où montait un escalier en colimaçon qui nous rendait, enfants, extrêmement
curieux : qu’y avait-il en haut ? Attenante à la maison il y avait sa petite remise de fleuriste. Car elle était fleuriste, notre gentille demoiselle, « Didine ». Aux murs du
salon, un tableau qui me laissait rêveuse : le voile de Sainte Véronique. Je ne me lassais pas de constater que Jésus était si beau, et d’envier Sainte Véronique pour avoir eu un
tel souvenir de son acte de compassion. Il y avait aussi une photo de son père dans la serre, un vieux monsieur de grande prestance qui pour moi avait la même barbe et la même allure que Léopold
II. La mère de Didine avait été du même avis car la légende racontait qu’il s’agissait d’une jeune fille de bonne famille qui avait cédé au charme du jardinier, et ils avaient eu cette
jolie petite fille aux yeux bleus, Géraldine. Et puis, sur l’appui de fenêtre, se trouvait une tête de gros bouledogue de porcelaine, un bouledogue avec un chapeau tyrolien qui se soulevait.
Pendant la guerre, Didine avait risqué sa vie en servant de relais à l'armée secrète qui déposait des messages chez elle. J’en ai parlé déjà dans un autre article : elle les dissimulait dans
cette tête de bouledogue. Il lui a fallu en surmonter, des frousses, la gentille Géraldine, quand des pas bottés claquaient sur les moellons de l’allée qui menait à sa maisonnette. Il lui a fallu
apprendre à bluffer, à savoir à qui faire confiance, à qui ne rien dire, à ne pas perdre l’appétit ni le sommeil quand un message urgent semblait illuminer le chien chapeauté. Accepter le
bouleversement de sa vie de vieille fille pour faire ce qu’elle pouvait pour sa patrie. Brave Didine. Humble guerrière qui semblait ne pas avoir eu de vie, elle avait mené son combat et n’en
parlait jamais.
L’oncle Gaston de mon père. Le père de Gaston vivait dans le sud de la France, un médecin bon vivant qui aimait trop les casinos. Il
avait tout perdu, et fait des dettes. En ces temps-là, l’honneur n’était pas rien qu’un mot. Et Gaston a consacré sa vie à rendre le sien à son père. Il a travaillé pour rembourser les dettes
paternelles, une par une. Il ne s’est jamais marié, a vécu avec parcimonie et le plaisir de qui accomplit son devoir transparaissait dans sa nature aimable et paisible. Jamais Gaston ne se
plaignait ou ne se vantait, il faisait une chose « normale ». Lors de la guerre 14-18, il a fait la campagne d’Afrique, et à l’époque, c’était pratiquement à pied que tout s’était fait.
Et c’est avec bonhomie qu’il a raconté son aventure africaine à mon père, alors prêt à partir au « Congo belge » lui aussi, à la table d’un café où ils s’étaient revus. Hélas l’homme
hanté par son propre avenir encore à établir qu’était alors mon père n’a jamais revu l’affable oncle Gaston, mort peu après, ne lui laissant qu’une admiration tardive et le regret de ne pas avoir
su profiter du temps présent et lui consacrer cette malheureuse petite heure de plus qui revient nous hanter plus tard …
Et puis Blanche. Ma voisine à Aix pendant deux ans. Petite femme sans beauté, active comme une fourmi, sèche et anguleuse comme un
rameau d’olivier, jalousement aimée par ses deux enfants qui ne voulaient plus qu’elle travaille – et ne l’ont jamais quittée. Blanche avait été abandonnée par un mari volage, et avait dû quitter
sa campagne natale pour venir « en ville » y chercher un moyen de subsistance. Servante. C’est ce qu’elle avait trouvé. Elle avait refusé bien des places, et n’avait cédé que pour la
maison qui lui permettait de garder ses deux enfants avec elle. Pendant des années, ils ont dormi à trois dans son petit lit de bonne, dans la chaleur de leur amour. Elle les conduisait à
l’école, les y récupérait, et entre-temps, emplissait la cuisine de senteurs d’artichauts et de daube, lavait les tomettes à l’huile de lin, faisait sécher le linge au soleil, glissait de la
lavande dans les tiroirs, chassait les cancrelats, faisait son fameux nougat et chantait de tout son cœur : elle prenait soin de sa progéniture. Plus de sorties, plus de bras amoureux autour
de sa taille, plus d’avenir toi et moi et les enfants. Sa jeunesse était passée, une année à la fois, emportant les beautés qu’elle avait sans doute eues : une peau lisse, des yeux vifs et
sombres, et cette masse vivante de cheveux noirs ondulant autour de son visage ovale. L’essence de sa vie s’était résumée en un mot : mère. Et l’avait bénie de joie, car Blanche chantait,
plaisantait, aimait mes visites quotidiennes, et n’avait que de la bonté pour le monde.
Oui, les amours qui vous nouent la gorge, les dévouements lumineux et les héroïsmes qui vous font sentir tout humble nous entourent,
nous en connaissons tous, mais ne les reconnaissons pas toujours.
Qu’on se le dise : je n’aime pas l’automne. Ou c’est l’automne qui peut-être ne m’aime pas.
C’est si c’est beau pourtant, un automne.
Je le sais, je le vois, et même je le sens car c’est la saison la plus odorante qui soit : la terre qui se remue, les feuilles
qui expirent et tombent au sol en libérant leur haleine un peu acide, les baies qui se racornissent sur les rameaux… les animaux des bois qui laissent flotter leur peur à notre passage – et
pourtant, seul l’odorat nous dira qu’il y avait une biche ici, parce qu’elle aura fui, invisible et silencieuse. C’est somptueux. Ce début d’automne a toujours les dernières richesses de
l’été : les tournesols et les géraniums supportent encore la température et le soleil des belles heures les caresse chaudement ; un va et vient de geais, tamias, écureuils gris,
étourneaux fouille la pelouse, inspecte le compost, se préparant au long sommeil ou à l'exode vers le sud avec une urgente détermination.
Charlotte la
marmotte ne sort presque plus. Les voisins ont décoré leurs seuils de grosses citrouilles – qui seront rapidement évidées par les écureuils, offrant le spectacle plutôt écoeurant d’une coulée de
graines sortant d’un trou irrégulier et de plus en plus grand. De petits colons ou épouvantails de jute et tissus colorés, appuyés à des plants de maïs secs – qui seront le paradis des souris,
eux ! – décorent les entrées, ainsi que de menus chrysanthèmes qui n’ont pas, hélas, la délicate forme orientale de ceux de chez nous. On les appelle Hardy mums, mum étant le
résultat de la fâcheuse habitude des Américains de mutiler tous les noms : ici on dit chrisanthemums, donc… mums. C’est comme ce pauvre Tout-An-Kamon qui est devenu King
Tut. On dirait le nom d’un rapper…
Mais pour en revenir à l’automne, oui … une saison qui se déploie sur air d’opéra, aux couleurs flamboyantes, aux arômes profonds. Ces
jours-ci, en son ouverture, la sève ralentit son cours, effritant le sommet des arbres et saupoudrant de leur mort spectaculaire le sol encore si verdoyant. Les eaux se refroidissent, la
fraîcheur rougit les pommes. C’est le moment des gratins, des potées, du vin chaud, des tartes aux pommes, noix de pacanes, potiron, … et pourtant, non, je n’aime pas
l’automne. C’est une sensation incertaine, comme si on aimait follement quelqu’un avec qui on ne s’entend pas. J’attends déjà le printemps et le réveil, même si rien ne dort vraiment encore…
Ingrate …
Une petite joie cependant, toujours un peu liée à la nature d’une certaine manière : j’ai reçu ici mes exemplaires du livret
édité aux éditions Chouette province avec les textes retenus pour le concours d’écriture qu’organisent chaque année la fondation Pierre Nothomb et l’académie royale luxembourgeoise. Le
thème en était une lettre qui devait obligatoirement commencer par ces mots : Sous le feuillage de mes chênes, je vous écris …
Parmi les lauréats, Chantal Adam, autre auteure chez Chloé des Lys, dont la lettre
révèle une histoire avec un clair-obscur riche et passionné comme seule Chantal sait les concevoir, et on se demande avec émotion quelle en sera la réponse ! Le premier prix – en ex-aequo –
est allé à deux Dominique : Dominique Brynaert (Belgique) et Dominique Chappey (France). Dominique Brynaert ne vous est certainement pas inconnu – journaliste à la télévision, comédien,
photographe … - et est aussi une connaissance via Chloé des lys puisque son épouse n’est autre que Dominique (encore !) Leruth. Il y a deux ans, lors d’une soirée cabaret extrêmement pétillante
organisée par notre ami Bob
Boutique (encore un auteur de l’écurie Chloé des lys), il m’a soumise à une petite interview non-télévisée. Je vous invite d'ailleurs à lire la sienne, toute chaude encore de la presse!
Sa lettre est … une excellente chinoiserie que je vous recommande. Mais elles sont toutes, ces lettres, remarquables, comme le
dit la couverture du livre !
Mais où donc étaient mes exemples, ceux qui avaient vraiment passé une vie de tendresse ensemble et déchiffonnaient leurs visages
d’aïeuls dans un sourire complice ?
Mes
grands-parents paternels - Albert et Suzanne - s’étaient beaucoup aimés, mais ils étaient partis s’aimer dans l’à jamais avant même que mes parents ne se rencontrent. Leur entente tenait presque
de la légende. Elle, Suzanne, sourit avec une joie tranquille sur des photos prises par un époux qui visiblement, ne se lasse pas de sa beauté : une plage de rochers à Pocitos en Uruguay,
dans les dunes de Middelkerke avec son père, sur la place Saint Marc de Venise avec son fils, dans un parc foisonnant d’exotisme lors d’une escale au Brésil, sur les chemins de Nismes avec ses
parents et son fils, surplombant les jardins de Versailles, en contre-jour au bord du lac Majeur…
Mon grand-père était autoritaire mais tendre, et elle l’aimait assez pour plier dans le bon sens…
Mes grands-parents maternels, c’était une toute autre histoire. Amour fou entre cousins, Edmée-la-brune à la peau bistre et Jules au
teint clair et aux douces manières. Mais la terrible Edmée avait décidé que le mot « non » ne ternirait pas sa vie. Jules avait beau s’indigner : ça ne se fait pas, ça ne me
convient pas, elle riait et faisait ce qui ne se faisait pas avec plus de joie encore. Elle était d’ailleurs connue pour chanter à tue-tête si on lui faisait un petit sermon qui la barbait.
C’est en riant aux larmes qu’elle m’a raconté avoir un jour jeté un cendrier en Val Saint-Lambert à la tête de Jules, qui s’était baissé. On en avait été quittes pour remplacer une fenêtre. Ça,
ça ne se faisait vraiment pas, Edmée ! Tout ce qui contraignait la révoltait, des corsets aux bonnes manières.
Je les ai encore connus ensemble, mais ne m’en souviens pas. Ils se sont séparés dans la mêlée de gros revers de fortune et d’un
après-guerre qui bousculait bien des choses, et j’allais donc rendre visite à Bon Papa dans sa maison à eux pas de chez nous, et à Bonne Mammy dans sa petite villa. On ne divorçait pas dans ces
familles, et on continuait donc de recevoir L’appel des cloches, le journal paroissial qui sera plus tard nié à ma mère, la grande pécheresse. Bon Papa, il faut dire, s’est mis
à bouffer du curé avec un bel appétit.
Et
pourtant, et pourtant … sur son lit de mort, c’est en pleurant de tout son dernier souffle qu’il a tenu la main tremblante de son Edmée venue lui rendre visite. Leurs larmes ont, sans mots,
effacé des années de solitudes inutiles, et ressoudé leur amour, celui du temps où ils se faisaient photographier tirant la langue comme des collégiens.
Et pourtant encore, Bon Papa n’est pas parti sans ses Saints Sacrements, en gentilhomme, l’âme propre, le cœur habité par son Edmée,
la paix descendue sur lui.
Moi, mes parents ont divorcé. Papa ne m’aime plus, expliquait ma mère. Je ne comprenais pas. Comment l’amour pouvait-il être
et puis ne plus être. Comment une chose aussi drastique pouvait-elle se comprendre ? Clic, on aime. Clic, on n’aime plus, l’amour est parti. Il est passé par ici, il repassera par là, comme
le furet de la chanson.
A dix ans je suis tombée amoureuse de … Jean Marais ! Rien de moins. On en parlait à table avec ma mère : je l’aimais, et je
l’épouserai. Il était plus âgé, mais j’allais grandir, le rencontrer, et l’épouser. J’avais d’ailleurs, avec ma cousine Françoise, échafaudé un plan subtil pour que tout cet heureux avenir soit
possible : quand j’aurai grandi, elle et moi (car je n’osais pas m’aventurer aussi loin seule…) irions à Marne-la-Jolie (ou la coquette ?) où il habitait. Un jour de pluie. Et nous nous
abriterions de la pluie sous le porche de sa porte (dont j’ignorais l’adresse mais je supposais qu’en demandant au chef de gare où se trouvait la maison de Jean Marais, on me répondrait avec
empressement). Et nous resterions sous ce porche le temps que ça prendrait, jusqu’à ce que l’amour de ma vie ne sorte avec une telle énergie que j’en serais tombée à la renverse dans ses bras, et
hop, le destin aurait fait le reste. J’avais d’ailleurs une entrée en matière en béton : les quelques mots et photos que ma mère et lui s’étaient échangés une vingtaine d’années plus tôt,
heureux de leur amour partagé pour leur ami chien : Moulouk et Jean, Yanny et Denise…
Mais, avec ces histoires de gens qui ne s’aimaient plus, il me fallait prendre garde à ce que mon amour pour lui ne soit pas mort
entre-temps, et j’avais fait un portrait en couleur de mon futur époux habillé et chapeauté en Capitaine Fracasse dans un cahier. J’avais décidé que j’embrasserai l’image une fois par jour. Au
début, c’était avec un élan de jeune fiancée que j’y pensais, mais peu à peu, j’ai bien dû constater que oui, on aimait, on aimait moins, et puis on n’aimait plus : j’oubliais mon baiser
quotidien, et que j’en avais honte ! Je le trouvais toujours aussi beau, mais sans doute un petit garçon de ma rue me donnait-il des fous-rires tout à fait idiots, plus de mon âge, et le
beau Capitaine Fracasse a repris sa place sur le grand écran et dans Ciné-Revue.
Pourtant, bien des années plus tard, alors qu’il jouait dans la pièce Le roi Lear à Aix-en-Provence, j’ai vu l'inoubliable et
majestueux personnage – un Jean Marais qui portait le grand âge comme la cape du Capitaine Fracasse, avec panache et prestance, cheveux longs et vénérable barbe – dans la rue, à deux pas de moi,
entrant dans sa voiture. Et l’enchantement a illuminé le souvenir d’une petite fille amoureuse qui ne doutait de rien, sauf de la durée de l’amour.
Voilà qu’elle s’y met aussi, maintenant. L’autre. Patricia. L’autre. Qu’a-t-elle fait, vous demandez-vous ? Elle a pris la plume
que l’amie Edmée lui a prêtée un jour au clair de lune et ne l’a pas rendue. Le temps d’un concours de nouvelles. Et elle a été retenue ! Et la voilà publiée, comme moi. Avec MA plume. MON
style. MON nom, puisque Patricia, c’est le nom que ma mère a voulu m’offrir en cadeau de bienvenue. La guerre n’avait pas laissé que des ruines, mais aussi des disques de jazz, le chewing gum,
des petites Paméla et Patricia et des secrets que personne ne voulait vraiment découvrir puisqu’il fallait reprendre une vie supportable. Lonhienne, c’est le nom de ma tribu, celui de mon père et
de sa lignée masculine. Van Praet, c’est celui qui me sert de laisser-passer dans la famille de mon mari. Edmée, c’était le nom de ma grand-mère maternelle, que l’on m’a donné aussi. Un prénom un
peu désuet que j’ai toujours aimé. Un prénom à dentelles, à « Lavallière », à broche en « pierre de lune », en pommeau de canne en argent, en ongles polis à la peau de
chamois.
Et voici donc
que j’ai publié sous le nom d’Edmée, et sous le nom de Patricia Van Praet-Lonhienne. J’ai participé au concours de la police de Liège (après tout, il y a une rue Lonhienne à Liège, que l’on doit
à un illustre aïeul qui, paraît-il, portait une perruque blonde et était soucieux du bien-être d’autrui) et ai été, avec d’autres, retenue pour être publiée aux Editions Luce Wilquin dans le
receuil collectif Canicule. Un honneur car j’ai commencé la lecture de mon exemplaire encore tout chaud de la
presse, et si j’ai bien souvent l’occasion de m’exclamer « que de talents chez Chloé des Lys ! », je dois étendre ma remarque : ce livre est plein de talents ! Des
histoires courtes, mais passionnantes, originales, captivantes. Celle que j’ai su faire jaillir de cette canicule s’intitule Tremblement de cœur et s’enroule autour d’un amour
usé, d’un autre tout neuf, d’une chaleur jamais connue, et d’un homme que l’on mène à sa mort…
Je peux donc sans honte admettre la parenté de Patricia Van Praet-Lonhienne et d’Edmée De Xhavée, qui se trouvent décidément bien
entourées dans leur aventure littéraire.
Après tout, je pense que cette petite erreur sur la personne, même si commise par la police elle-même, est une occasion pour Edmée de
présenter Patricia, et cette dernière d’avouer qu’Edmée, c’est celle qu’elle voit dans le miroir le matin.
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