Qui suis-je?

Je suis née à Verviers (Belgique, Province de Liège) d'une famille vagabonde par nécessité. Oncles, tantes, grands-parents avaient soit vu le jour sous d'autres cieux, soit vécu sous ces autres climats, vu ces rivages encore purs de tourisme, chevauché dans les pampas ou bravé les flots sur des voiliers qui tanguaient vers l'Est ou l'Ouest. Les affaires familiales les envoyaient en Australie, Argentine, Uruguay, et une arrière-grand-mère a même vu le jour à Batavia, dans les Indes Néerlandaises. Ça fait beaucoup de choses à imaginer, beaucoup de personnages hauts en couleur à fréquenter, beaucoup d'histoires saupoudrées d'épices lointaines à écouter. Je suis donc partie aussi, moins loin, mais avec le même appétit pour ces "autreparts" que je voulais savourer. J'ai écrit bien des lettres, décrivant mes péripéties, mes sorties, mes coups de foudre culinaires ou pour des lieux pleins de merveilles. J'écrivais, j'écrivais, j'écrivais. Et finalement j'ai entendu ce que ça voulait dire. Ecrire, c'est "ce que je fais dans la vie". Le reste, c'est pour manger et ... écrire!

Editions Chloé des lys à Barry
Editions Librisme (Suisse)

Pour commander (attention: Chloé des lys ferme pour les vacances : deux mois d'été, deux semaines à Noël et Pâques!):
chloe.deslys@scarlet.be
www.chapitre.com

ou dans une des librairies mentionnées sur les sites:
www.editionschloedeslys.be
www.editions-librisme.com/vente.php 



Vendredi 6 novembre 2009

Mon père est né en Uruguay, à Montevideo. Son père Albert, ainsi que ses tantes Marguerite et Germaine, était né en Argentine. Il nous reste de cette époque des actions sans valeur du vélodrome Palermo de Buenos Aires et quelques photos dont celle-ci, qui montre le monde devenu celui de Louise, mon arrière-grand-mère, après son mariage avec le beau et austère Servais.

 



Quitter la Belgique, ses repères, et suivre un homme dont elle ne savait pas encore grand-chose en se mariant, pour un univers jamais imaginé sans doute. Quelles vies extraordinaires vivaient ces gens alors ! Les traversées en bateau, aventureuses et pleines de questions, avec ces malles décorées de cloutages et d’initiales inscrites au pochoir ; ces enfants qu’il allait falloir occuper tout au long d’un long voyage dont ne changeraient que les repas, les toilettes, le temps et l’humeur des vagues ; les accueils et adieux bouleversants …


Accoucher tellement loin de sa mère, de ses sœurs, de ses proches. Les lettres mettaient longtemps pour arriver, avec les photos de qui on avait laissé dans cet autre monde, si loin en Belgique, ces neveux qui grandissaient, ces vieux qui s’éteignaient, les fiançailles et mariages que l’on partageait avec un mois ou plus de décalage.


C’est avec un bel enthousiasme familial qu’une génération après, en septembre 1921, toute la famille Houben a signé sur le menu de mariage du frère de ma grand-mère avec la délicieuse Cady, pour l’envoyer en Uruguay. Mon père venait d’y naître au mois d’août, et quelques lignes déjà s’adressent à lui. Enchevêtrées dans la liste des plats qui allaient troubler les palais des invités – Crème de volaille à la reine, timbales nuptiales, suprême de soles champignons, gigot d’agneau rôti renaissance, endives aux feuilletés, civet de lièvre à la française, poularde de Bruxelles rôtie, salade de saison, bombe Trocadero, corbeille de fruits, dessert  - les invités ont écrit leur nom et leurs pensées, y-compris Max Houben (mort tragiquement en 1949 au Lac Placide aux USA lors des championnats du monde de bobsleigh, éjecté à « Shady corner » et tué sur le coup, ce qui a provoqué le retour de l’équipe belge), et la pétulante épouse du peintre Charles Houben, Jane Houben-Kufferath, fille du directeur du théâtre de la Monnaie, violoniste comme son père. Il a fait tant de plaisir, ce menu qui rappelait l’amour de la famille pour une des leurs, qu’il est aujourd’hui entre mes mains, et que chaque nom, chaque message, aura été lu plus d’une fois, caressant le cœur de ma grand-mère Suzanne de l’affection des siens.


Sa maison d'alors se trouvait au pied de la petite tour que l’on voit derrière elle, alors radieuse jeune épouse sur la plage de Pocitos. Suzanne, c’est celle qui était amoureuse de son mari - Albert, le fils de Louise et Servais -, qui chantait et jouait du piano, celle qui venait d’une famille moins voyageuse mais artiste ou sportive. Il est vrai que son grand-père à elle allait jusqu’en Russie pour rencontrer des acheteurs, le bon Théodore dont, oh joie, on retrouve encore les traits sur certains descendants. Elle a eu un accouchement terrible, la pauvre, et mon père n’était qu’un petit soupir. Une loupiotte sans force. Je viens d’aller voir un petit garçon qui va mourir, a dit son médecin chez les voisins ! Le petit garçon qui allait mourir a 88 ans et se porte bien, il faut dire qu’on a tout fait pour souffler sur la flammèche : la jeune maman n’ayant pas de lait, son mari partait à cheval tous les jours vers un village où une femme lui vendait le sien. Mais au retour, avec la chaleur et les chaos de la route, il arrivait parfois qu’il revienne avec un début de fromage. Bien des larmes de frustrations et des angoisses les ont tenus éveillés et impuissants, semblait-il.


Mais quel bonheur aussi que la splendeur des lieux, les barbecues gigantesques, le roucoulement de la langue espagnole, l’espace, les amis faits sur place – que ma sœur est encore allée visiter il y a plusieurs années et qui l’ont reçue avec de grands fastes, ceux que l’on destine aux meilleurs souvenirs.

 


                                                                  Le transport de la laine ...

 

                                                                      Passage à gué

 


Quand ils sont rentrés au pays, à Verviers, ils avaient changé… le monde ne se limitait plus à ce qui se faisait ou ne se faisait pas dans leur milieu et leur entourage. Ils avaient savouré d’autres échos, d’autres habitudes, et connu le courage quotidien, l’absence des leurs, et savaient enfin ce qui leur était vraiment cher. Leur famille. Nous écoutions encore, avec mes parents, les vieux 33 tours de cire qui avaient rapporté un peu de « là-bas » dans leurs bagages. En quelque sorte, j’ai grandi avec leurs souvenirs, leur nostalgie d’une autre vie. Une nostalgie qu’ils pouvaient contempler avec le sourire, et la confortable sensation d’être revenus dans le berceau de leur tribu.

Par Edmée De Xhavée - Publié dans : Hommages
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Vendredi 30 octobre 2009

Ici, en cette période de Halloween, les devantures de maisons sont transformées en cimetières. C’est une façon joyeuse d’écarter le côté noir de la mort, d’en éloigner la peur ancestrale...

 

 

 

Cimetières. Faire la tournée des cimetières. Mes grands-parents paternels étaient morts avant ma naissance. Et mon père, leur fils unique, les avait placés au niveau des Saints du ciel. Un portrait de mon grand-père en tenue militaire trônait sur le buffet de la petite salle à manger, et on ne s’étonnera pas que, suite au respect silencieux que cette photographie suggérait, je n’aie cru en toute innocence, qu’il n’était autre que le roi Albert ! En effet, le prénom, la moustache, le képi miliaire, les lunettes et la muette vénération qu’il m’inspirait étaient les mêmes. C’est donc avec assurance qu’en classe, lorsqu’on a appris l’histoire du Roi Albert, j’ai annoncé que c’était mon grand père. Pas impressionnée du tout, d’ailleurs. Juste un peu excitée à l’idée de ce privilège. Tout le monde a ri, sauf moi qui ne voyais pas en quoi c’était drôle. Il reposait au cimetière de Heusy, avec sa femme Suzanne qui l’y avait précédé un an plus tôt. Mes parents et moi allions au cimetière à la Toussaint. Je me souviens du froid, des fleurs, de ce triste alignement de tombes où de magnifiques chrysanthèmes rappelaient l’amour des visiteurs qui n’oubliaient pas. Nous déposions nos fleurs. Je sentais la solitude de mon père – il n’avait alors que trente ans ou un peu plus, bien jeune pour ne plus avoir ses parents – et l’inconfort de ma mère qui savait que jamais elle ne pourrait compenser un tel vide.


De son côté à elle, il y avait un caveau familial, mais il se trouvait à Tilf. Les clés ne semblaient exister qu’au compte-goutte, et il fallait une voiture pour s’y rendre, ce que nous n’avions plus après le divorce de mes parents. On perd son mari, et sa voiture. La preuve, ma nièce m’a un jour dit, quand elle avait quatre ou cinq ans, c’est dommage que tu n’aies pas de mari. Pourquoi, ai-je demandé… Parce que tu n’as pas de voiture ! Bref, je ne suis jamais allée au cimetière de Tilf. Jamais vu le caveau. Je n’en suis pas fière, mais ça n’a pas été délibéré, c’est juste le résultat d’une famille qui adorait les disputes. J’ai d’ailleurs supplié ma mère de ne pas aller dans ce caveau elle-même, n’ayant aucune envie de devoir organiser un planning rigoureux pour des clés à prendre et rendre à des heures précises pour aller déposer une fleur. Elle ne s’est pas fait prier : ah non, a-t-elle répondu en riant, ce serait des disputes pour l’éternité! Elle a donc choisi son cimetière non loin d'où elle a vécu toute sa vie, là où elle a ses amies, là où elle se souvenait avoir fait tant de promenades  en Falinette avant que ce ne soit un cimetière. Un cimetière qui porte le nom d’un gîte à la campagne : Le chant d’oiseaux  !


Mon cher Bon-Papa, son père, est au cimetière de Verviers, et j’y allais avec elle, nous prenions le tram. Maintenant, il est tout seul, plus personne ne va le voir sans doute, mon cher petit Jules. Après tout, dans les cimetières, il n’y a que des vivants, et si les morts sont quelque part encore, pourquoi seraient-ils là ? Chaque année je sors les photos de mes amis partis, et les mets sur une petite commode. Avec des bougies, et c’est leur grand jour. Je les évoque et me souviens de combien je les aimais, ou les aurais aimés – dans le cas de mes grands-parents paternels – et ils sont invités, pas pleurés. Pas de chrysanthèmes, mais la flamme des bougies, de la musique, la chaleur de ma maison, un retour à la vie en grande pompe.

 

Je n’aime pas trop nos cimetières belges, avec cette dalle qui vole la place de l’herbe ou de la terre. Qui empêche le soleil de réchauffer ces os que nous avons connus revêtus de vie. De hauts murs semblent vouloir garder enfermés des esprits malveillants et dangereux, alors que la mort, c’est le souvenir des vivants, et les tombes le chant et les pleurs de leur amour. Une stèle devrait suffire, et la beauté des chants d’oiseaux dans les ramures centenaires. Comme ce cimetière de Fort Sill en Oklahoma, où reposent les derniers guerriers de Geronimo. De l’herbe, la paix d’une pelouse et d’ombrages, de simples stèles.



Malheureusement, on les a enterrés sous leur numéro de prisonniers, ce qui m’a fait mal. Pourtant, le nom secret d’un Indien reste libre et secret, alors peut-être n’a-ce pas d’importance. Ici, les cimetières ne sont pas toujours entourés de murs, mais de rues et de maisons, comme une place reposante. Et je préfère ça.



Maintenant, je voudrais vous inviter à lire un petit article sur un cimetière joyeux en Roumanie. Valy-Christina Oceany est Roumaine, a eu un coup de cœur pour la Belgique mais s’est retrouvée en France. Où elle s’est mise à écrire. Oh, elle écrivait bien avant ça, mais maintenant, elle a publié !


Mais surtout, surtout, en cette période de l’année où nos pensées s’unissent à celles de ceux qui ne sont plus sous notre regard, lisez cet article … c’est une vraie chanson !

 

Je termine cet article avec la photo d’un tableau qu’un de mes oncles avait fait pour ma mère. Je l’ai repris à sa mort, parce qu’elle avait bien aimé ce cousin de mon père. Il vient de s’en aller sans que je l’aie revu depuis l’enfance. Je ne me souviens plus du tout de son visage, mais si bien de son rire, de sa gaieté, et de l’affection adorable que sa femme et lui avaient pour moi.


Et je pense qu’au fond, c’est bien beau de n’avoir de quelqu’un que le souvenir de son rire, de sa chaleur, d’une grande joie de vivre.


Bon voyage oncle Claude …

 

 

 

Par Edmée De Xhavée - Publié dans : Monologue
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Vendredi 23 octobre 2009

Dans le buffet liégeois blond du palier du premier étage se trouvaient des albums de cartes postales sur la famille royale. Je pouvais les regarder si j’avais les mains propres et en tournais les pages avec soin et respect. C’était souvent Mademoiselle qui se chargeait de me superviser, car elle aussi adorait notre famille royale, qui sait pourquoi puisque Mademoiselle était Hollandaise et avait la sienne, de famille royale ! Mais elle avait une passion ingénue pour Baudouintje, et la collection de cartes en effet s’arrêtait à l’enfance de Baudouin, Albert et Joséphine-Charlotte. Les enfants royaux, m’affirmait-elle, ne parlaient pas à table, finissaient ce qu’il y avait dans leur assiette, ne se salissaient pas en jouant, n’écoutaient pas les conversations des grands, et rangeaient leurs jouets. Elle nous entraînait à d’exquises manières : mon frère au baise-main et moi à la révérence, et nous exhibions nos talents quand ma mère avait des invités qu’il fallait émerveiller un peu.


Bien plus tard j’ai vu Baudouin lors de défilés à Verviers. Avec l’école nous bordions la rue de la Paix en agitant des drapeaux belges et hurlant vive le Roi, vive le Roi ! Nous ne voyions rien ou presque, juste la voiture et le profil du roi en habit militaire, et cependant je n’ai retrouvé la même excitation qu’encore plus tard lorsque je suis allée voir Claude François au Coliséum. On n’est adolescente qu’une fois, et ça ne dure pas longtemps …  


Le roi Léopold III avait décoré ma grand-mère pour services rendus pendant la guerre, et plus tard la reine Fabiola, en visite à Verviers l’a re-félicitée, ma vieille Edmée alors en chaise roulante et qui rougissait de fierté comme l’espiègle jeune fille qu’elle avait un jour été. Oui, elle avait aussi pris ses risques pour défendre la liberté de sa petite patrie. C’était le second plus beau jour de sa vie, le premier ayant été sa visite au Pape. Nous taquinions mon grand-père – Jules – en lui disant que le jour de son mariage ne devait pas figurer en bonne posture dans la liste… (Elle était furieuse contre son beau-père qui lui avait promis un cheval en cadeau, et qui avait changé d’avis. Je ne sais pas ce qu’elle a eu à la place, mais … un mariage contre un cheval, et rien d’autre !)


Elle m’avait prêté ses livres chéris : Albert le Roi chevalier et Astrid la reine au sourire, pour faire un concours de rédaction interscolaire – qui m’a valu le 11ème prix de toute la Belgique, mon premier triomphe d’écriture ! Quand Albert et Paola se sont mariés, j’ai plongé dans l’idolâtrie populaire d’alors. Il m’a fallu ma « poupée Paola », avec sa robe de mariage et son tailleur de départ en voyage de noces… On ne parlait que d’elle. Ma tante Yvonne secouait tristement la tête en disant qu’elle avait lu que la pauvre avait le cafard avec toute cette pluie et ce ciel gris, tst tst tst pauvre petite. On croisait les doigts pour qu’elle tienne le coup, qu'elle finisse par nous aimer, par aimer notre petit bout de pays. Belle comme une fée du soleil, vivant dans le palais des pluies…On avait emprisonné un colibri dans une serre sombre, et on avait mal pour elle, nous qui partions en hordes en Italie pour voleter au temps des vacances ! Je vois encore quelque part – chez ma bonne Edmée je crois – une boîte de biscuits en métal avec la photo du jeune couple princier.


Je viens donc d’une famille royaliste, et le suis restée à mon tour. J’aime notre famille royale sans rien remettre en question, dans une confortable continuité.


J’ai vu le roi et la reine alors qu’ils étaient encore Prince et Princesse de Liège à Turin, et leur avais trouvé la beauté des gens simples et gentils. Je me souviens qu’alors que la gentry turinoise paradait en noir grand soir – pour un cocktail à 19 heures – et était bardée de bijoux, le Prince et la Princesse portaient du gris et du beige, avec beaucoup de décontraction. J’étais dans la même pièce, mais ne les ai pas approchés (pour ceux qui croiraient que j’ai fait tchin-tchin contre les verres princiers … eh bien non ! Et ça m’arrangeait bien, car je n’avais plus pratiqué ma révérence depuis le départ de Mademoiselle).

 



Aussi, quand j’ai eu l’occasion de lire le dernier livre de Vincent Leroy sur le prince Laurent et son épouse, c’est avec un réel plaisir que j’ai cédé à la tentation. Et j’ai bien trouvé le personnage que je pensais y trouver. J’avais apprécié la position de Laurent pour les animaux. Les animaux dont le bien-être est entre nos mains d’une façon ou d’une autre. Et donc j’ai pu lire un peu plus en détail les ambitieux projets que le prince nourrit pour eux, et qui pour certains sont déjà appliqués aux USA, comme les cabinets vétérinaires ambulants qui se rendent dans les quartiers des gens. J’ai aussi découvert une personnalité intense, que l’on soit d’accord ou non, qui veut être lui-même avant d’être un prince. Et qui affronte avec son tempérament décidé les tromperies du regard des autres. Oui, j’ai aimé ce livre qui ne prend pas parti, mais se sert de faits et des mots du prince même. Sa sortie a été célébrée par d’autres sites (famille royale belge, et Noblesse et royauté par exemple), et je vous en conseille sincèrement la lecture. Bravo Vincent, et merci pour nous offrir ce regard sur un couple bien attachant...

Par Edmée De Xhavée - Publié dans : Hommages
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Vendredi 16 octobre 2009

Le quotidien de notre entourage est en fait une foison d’histoires merveilleuses, si on les regarde sous le bon éclairage. Il y a des amours soyeuses, des haines cent fois ranimées, des héroïsmes qui coupent le souffle, des trahisons qui laisseront leur empreinte à jamais, des cascades de rires et des pluies de larmes. Même au cœur du train train le plus anodin on peut déceler ce qui a rendu une existence unique et exceptionnelle.

 

J’ai connu une vieille demoiselle aux yeux bleus et au visage de poupée. Son cou était cerclé d’un ruban de velours noir avec un camée, elle avait une robe longue de satin sombre un petit chignon maigre, et l’air furtif d’une souris. Sa maison était minuscule, comme surgie d’un conte. Un couloir de dalles en pierre bleue, son petit salon presque rempli par un vieux poêle noir, un bahut et trois ou quatre chaises, une cuisine d’où montait un escalier en colimaçon qui nous rendait, enfants, extrêmement curieux : qu’y avait-il en haut ? Attenante à la maison il y avait sa petite remise de fleuriste. Car elle était fleuriste, notre gentille demoiselle, « Didine ». Aux murs du salon, un tableau qui me laissait rêveuse : le voile de Sainte Véronique. Je ne me lassais pas de constater que Jésus était si beau, et d’envier Sainte Véronique pour avoir eu un tel souvenir de son acte de compassion. Il y avait aussi une photo de son père dans la serre, un vieux monsieur de grande prestance qui pour moi avait la même barbe et la même allure que Léopold II. La mère de Didine avait été du même avis car la légende racontait qu’il s’agissait d’une jeune fille de bonne famille qui avait cédé au charme du jardinier, et ils avaient eu cette jolie petite fille aux yeux bleus, Géraldine. Et puis, sur l’appui de fenêtre, se trouvait une tête de gros bouledogue de porcelaine, un bouledogue avec un chapeau tyrolien qui se soulevait. Pendant la guerre, Didine avait risqué sa vie en servant de relais à l'armée secrète qui déposait des messages chez elle. J’en ai parlé déjà dans un autre article : elle les dissimulait dans cette tête de bouledogue. Il lui a fallu en surmonter, des frousses, la gentille Géraldine, quand des pas bottés claquaient sur les moellons de l’allée qui menait à sa maisonnette. Il lui a fallu apprendre à bluffer, à savoir à qui faire confiance, à qui ne rien dire, à ne pas perdre l’appétit ni le sommeil quand un message urgent semblait illuminer le chien chapeauté. Accepter le bouleversement de sa vie de vieille fille pour faire ce qu’elle pouvait pour sa patrie. Brave Didine. Humble guerrière qui semblait ne pas avoir eu de vie, elle avait mené son combat et n’en parlait jamais.

 

L’oncle Gaston de mon père. Le père de Gaston vivait dans le sud de la France, un médecin bon vivant qui aimait trop les casinos. Il avait tout perdu, et fait des dettes. En ces temps-là, l’honneur n’était pas rien qu’un mot. Et Gaston a consacré sa vie à rendre le sien à son père. Il a travaillé pour rembourser les dettes paternelles, une par une. Il ne s’est jamais marié, a vécu avec parcimonie et le plaisir de qui accomplit son devoir transparaissait dans sa nature aimable et paisible. Jamais Gaston ne se plaignait ou ne se vantait, il faisait une chose « normale ». Lors de la guerre 14-18, il a fait la campagne d’Afrique, et à l’époque, c’était pratiquement à pied que tout s’était fait. Et c’est avec bonhomie qu’il a raconté son aventure africaine à mon père, alors prêt à partir au « Congo belge » lui aussi, à la table d’un café où ils s’étaient revus. Hélas l’homme hanté par son propre avenir encore à établir qu’était alors mon père n’a jamais revu l’affable oncle Gaston, mort peu après, ne lui laissant qu’une admiration tardive et le regret de ne pas avoir su profiter du temps présent et lui consacrer cette malheureuse petite heure de plus qui revient nous hanter plus tard …

 

Et puis Blanche. Ma voisine à Aix pendant deux ans. Petite femme sans beauté, active comme une fourmi, sèche et anguleuse comme un rameau d’olivier, jalousement aimée par ses deux enfants qui ne voulaient plus qu’elle travaille – et ne l’ont jamais quittée. Blanche avait été abandonnée par un mari volage, et avait dû quitter sa campagne natale pour venir « en ville » y chercher un moyen de subsistance. Servante. C’est ce qu’elle avait trouvé. Elle avait refusé bien des places, et n’avait cédé que pour la maison qui lui permettait de garder ses deux enfants avec elle. Pendant des années, ils ont dormi à trois dans son petit lit de bonne, dans la chaleur de leur amour. Elle les conduisait à l’école, les y récupérait, et entre-temps, emplissait la cuisine de senteurs d’artichauts et de daube, lavait les tomettes à l’huile de lin, faisait sécher le linge au soleil, glissait de la lavande dans les tiroirs, chassait les cancrelats, faisait son fameux nougat et chantait de tout son cœur : elle prenait soin de sa progéniture. Plus de sorties, plus de bras amoureux autour de sa taille, plus d’avenir toi et moi et les enfants. Sa jeunesse était passée, une année à la fois, emportant les beautés qu’elle avait sans doute eues : une peau lisse, des yeux vifs et sombres, et cette masse vivante de cheveux noirs ondulant autour de son visage ovale. L’essence de sa vie s’était résumée en un mot : mère. Et l’avait bénie de joie, car Blanche chantait, plaisantait, aimait mes visites quotidiennes, et n’avait que de la bonté pour le monde. 

 

Oui, les amours qui vous nouent la gorge, les dévouements lumineux et les héroïsmes qui vous font sentir tout humble nous entourent, nous en connaissons tous, mais ne les reconnaissons pas toujours.

Par Edmée De Xhavée - Publié dans : Hommages
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Vendredi 9 octobre 2009

Qu’on se le dise : je n’aime pas l’automne. Ou c’est l’automne qui peut-être ne m’aime pas.


C’est si c’est beau pourtant, un automne.


Je le sais, je le vois, et même je le sens car c’est la saison la plus odorante qui soit : la terre qui se remue, les feuilles qui expirent et tombent au sol en libérant leur haleine un peu acide, les baies qui se racornissent sur les rameaux… les animaux des bois qui laissent flotter leur peur à notre passage – et pourtant, seul l’odorat nous dira qu’il y avait une biche ici, parce qu’elle aura fui, invisible et silencieuse. C’est somptueux. Ce début d’automne a toujours les dernières richesses de l’été : les tournesols et les géraniums supportent encore la température et le soleil des belles heures les caresse chaudement ; un va et vient de geais, tamias, écureuils gris, étourneaux fouille la pelouse, inspecte le compost, se préparant au long sommeil ou à l'exode vers le sud avec une urgente détermination.


Charlotte la marmotte ne sort presque plus. Les voisins ont décoré leurs seuils de grosses citrouilles – qui seront rapidement évidées par les écureuils, offrant le spectacle plutôt écoeurant d’une coulée de graines sortant d’un trou irrégulier et de plus en plus grand. De petits colons ou épouvantails de jute et tissus colorés, appuyés à des plants de maïs secs – qui seront le paradis des souris, eux ! – décorent les entrées, ainsi que de menus chrysanthèmes qui n’ont pas, hélas, la délicate forme orientale de ceux de chez nous. On les appelle Hardy mums, mum étant le résultat de la fâcheuse habitude des Américains de mutiler tous les noms : ici on dit chrisanthemums, donc… mums. C’est comme ce pauvre Tout-An-Kamon qui est devenu King Tut. On dirait le nom d’un rapper…


Mais pour en revenir à l’automne, oui … une saison qui se déploie sur air d’opéra, aux couleurs flamboyantes, aux arômes profonds. Ces jours-ci, en son ouverture, la sève ralentit son cours, effritant le sommet des arbres et saupoudrant de leur mort spectaculaire le sol encore si verdoyant. Les eaux se refroidissent, la fraîcheur rougit les pommes. C’est le moment des gratins, des potées, du vin chaud, des tartes aux pommes, noix de pacanes, potiron,  … et pourtant, non, je n’aime pas l’automne. C’est une sensation incertaine, comme si on aimait follement quelqu’un avec qui on ne s’entend pas. J’attends déjà le printemps et le réveil, même si rien ne dort vraiment encore… Ingrate …


Une petite joie cependant, toujours un peu liée à la nature d’une certaine manière : j’ai reçu ici mes exemplaires du livret édité aux éditions Chouette province avec les textes retenus pour le concours d’écriture qu’organisent chaque année la fondation Pierre Nothomb et l’académie royale luxembourgeoise. Le thème en était une lettre qui devait obligatoirement commencer par ces mots : Sous le feuillage de mes chênes, je vous écris

 



Parmi les lauréats, Chantal Adam, autre auteure chez Chloé des Lys, dont la lettre révèle une histoire avec un clair-obscur riche et passionné comme seule Chantal sait les concevoir, et on se demande avec émotion quelle en sera la réponse ! Le premier prix – en ex-aequo – est allé à deux Dominique : Dominique Brynaert (Belgique) et Dominique Chappey (France). Dominique Brynaert ne vous est certainement pas inconnu – journaliste à la télévision, comédien, photographe … - et est aussi une connaissance via Chloé des lys puisque son épouse n’est autre que Dominique (encore !) Leruth. Il y a deux ans, lors d’une soirée cabaret extrêmement pétillante organisée par notre ami Bob Boutique (encore un auteur de l’écurie Chloé des lys), il m’a soumise à une petite interview non-télévisée. Je vous invite d'ailleurs à lire la sienne, toute chaude encore de la presse!


Sa lettre est … une excellente chinoiserie que je vous recommande. Mais elles sont toutes, ces lettres, remarquables, comme le dit la couverture du livre !

 

 

 

 

 

 

Par Edmée De Xhavée - Publié dans : Monologue
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Vendredi 2 octobre 2009

S’aimer pour la vie. S’aimer pour toujours.


Mais où donc étaient mes exemples, ceux qui avaient vraiment passé une vie de tendresse ensemble et déchiffonnaient leurs visages d’aïeuls dans un sourire complice ?


Mes grands-parents paternels - Albert et Suzanne - s’étaient beaucoup aimés, mais ils étaient partis s’aimer dans l’à jamais avant même que mes parents ne se rencontrent. Leur entente tenait presque de la légende. Elle, Suzanne, sourit avec une joie tranquille sur des photos prises par un époux qui visiblement, ne se lasse pas de sa beauté : une plage de rochers à Pocitos en Uruguay, dans les dunes de Middelkerke avec son père, sur la place Saint Marc de Venise avec son fils, dans un parc foisonnant d’exotisme lors d’une escale au Brésil, sur les chemins de Nismes avec ses parents et son fils, surplombant les jardins de Versailles, en contre-jour au bord du lac Majeur…


Mon grand-père était autoritaire mais tendre, et elle l’aimait assez pour plier dans le bon sens

 

 

 

 

 

 

Mes grands-parents maternels, c’était une toute autre histoire. Amour fou entre cousins, Edmée-la-brune à la peau bistre et Jules au teint clair et aux douces manières. Mais la terrible Edmée avait décidé que le mot « non » ne ternirait pas sa vie. Jules avait beau s’indigner : ça ne se fait pas, ça ne me convient pas, elle riait et faisait ce qui ne se faisait pas avec plus de joie encore. Elle était d’ailleurs connue pour chanter à tue-tête si on lui faisait un petit sermon qui la barbait. C’est en riant aux larmes qu’elle m’a raconté avoir un jour jeté un cendrier en Val Saint-Lambert à la tête de Jules, qui s’était baissé. On en avait été quittes pour remplacer une fenêtre. Ça, ça ne se faisait vraiment pas, Edmée ! Tout ce qui contraignait la révoltait, des corsets aux bonnes manières.


Je les ai encore connus ensemble, mais ne m’en souviens pas. Ils se sont séparés dans la mêlée de gros revers de fortune et d’un après-guerre qui bousculait bien des choses, et j’allais donc rendre visite à Bon Papa dans sa maison à eux pas de chez nous, et à Bonne Mammy dans sa petite villa. On ne divorçait pas dans ces familles, et on continuait donc de recevoir L’appel des cloches, le journal paroissial qui sera plus tard nié à ma mère, la grande pécheresse. Bon Papa, il faut dire, s’est mis à bouffer du curé avec un bel appétit.


Et pourtant, et pourtant … sur son lit de mort, c’est en pleurant de tout son dernier souffle qu’il a tenu la main tremblante de son Edmée venue lui rendre visite. Leurs larmes ont, sans mots, effacé des années de solitudes inutiles, et ressoudé leur amour, celui du temps où ils se faisaient photographier tirant la langue comme des collégiens.


Et pourtant encore, Bon Papa n’est pas parti sans ses Saints Sacrements, en gentilhomme, l’âme propre, le cœur habité par son Edmée, la paix descendue sur lui.

 

 

 


Moi, mes parents ont divorcé. Papa ne m’aime plus, expliquait ma mère. Je ne comprenais pas. Comment l’amour pouvait-il être et puis ne plus être. Comment une chose aussi drastique pouvait-elle se comprendre ? Clic, on aime. Clic, on n’aime plus, l’amour est parti. Il est passé par ici, il repassera par là, comme le furet de la chanson.


A dix ans je suis tombée amoureuse de … Jean Marais ! Rien de moins. On en parlait à table avec ma mère : je l’aimais, et je l’épouserai. Il était plus âgé, mais j’allais grandir, le rencontrer, et l’épouser. J’avais d’ailleurs, avec ma cousine Françoise, échafaudé un plan subtil pour que tout cet heureux avenir soit possible : quand j’aurai grandi, elle et moi (car je n’osais pas m’aventurer aussi loin seule…) irions à Marne-la-Jolie (ou la coquette ?) où il habitait. Un jour de pluie. Et nous nous abriterions de la pluie sous le porche de sa porte (dont j’ignorais l’adresse mais je supposais qu’en demandant au chef de gare où se trouvait la maison de Jean Marais, on me répondrait avec empressement). Et nous resterions sous ce porche le temps que ça prendrait, jusqu’à ce que l’amour de ma vie ne sorte avec une telle énergie que j’en serais tombée à la renverse dans ses bras, et hop, le destin aurait fait le reste. J’avais d’ailleurs une entrée en matière en béton : les quelques mots et photos que ma mère et lui s’étaient échangés une vingtaine d’années plus tôt, heureux de leur amour partagé pour leur ami chien : Moulouk et Jean, Yanny et Denise…


Mais, avec ces histoires de gens qui ne s’aimaient plus, il me fallait prendre garde à ce que mon amour pour lui ne soit pas mort entre-temps, et j’avais fait un portrait en couleur de mon futur époux habillé et chapeauté en Capitaine Fracasse dans un cahier. J’avais décidé que j’embrasserai l’image une fois par jour. Au début, c’était avec un élan de jeune fiancée que j’y pensais, mais peu à peu, j’ai bien dû constater que oui, on aimait, on aimait moins, et puis on n’aimait plus : j’oubliais mon baiser quotidien, et que j’en avais honte ! Je le trouvais toujours aussi beau, mais sans doute un petit garçon de ma rue me donnait-il des fous-rires tout à fait idiots, plus de mon âge, et le beau Capitaine Fracasse a repris sa place sur le grand écran et dans Ciné-Revue.


Pourtant, bien des années plus tard, alors qu’il jouait dans la pièce Le roi Lear à Aix-en-Provence, j’ai vu l'inoubliable et majestueux personnage – un Jean Marais qui portait le grand âge comme la cape du Capitaine Fracasse, avec panache et prestance, cheveux longs et vénérable barbe – dans la rue, à deux pas de moi, entrant dans sa voiture. Et l’enchantement a illuminé le souvenir d’une petite fille amoureuse qui ne doutait de rien, sauf de la durée de l’amour.

Par Edmée De Xhavée - Publié dans : Personnel
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Vendredi 25 septembre 2009

Voilà qu’elle s’y met aussi, maintenant. L’autre. Patricia. L’autre. Qu’a-t-elle fait, vous demandez-vous ? Elle a pris la plume que l’amie Edmée lui a prêtée un jour au clair de lune et ne l’a pas rendue. Le temps d’un concours de nouvelles. Et elle a été retenue ! Et la voilà publiée, comme moi. Avec MA plume. MON style. MON nom, puisque Patricia, c’est le nom que ma mère a voulu m’offrir en cadeau de bienvenue. La guerre n’avait pas laissé que des ruines, mais aussi des disques de jazz, le chewing gum, des petites Paméla et Patricia et des secrets que personne ne voulait vraiment découvrir puisqu’il fallait reprendre une vie supportable. Lonhienne, c’est le nom de ma tribu, celui de mon père et de sa lignée masculine. Van Praet, c’est celui qui me sert de laisser-passer dans la famille de mon mari. Edmée, c’était le nom de ma grand-mère maternelle, que l’on m’a donné aussi. Un prénom un peu désuet que j’ai toujours aimé. Un prénom à dentelles, à « Lavallière », à broche en « pierre de lune », en pommeau de canne en argent, en ongles polis à la peau de chamois.

 

Et voici donc que j’ai publié sous le nom d’Edmée, et sous le nom de Patricia Van Praet-Lonhienne. J’ai participé au concours de la police de Liège (après tout, il y a une rue Lonhienne à Liège, que l’on doit à un illustre aïeul qui, paraît-il, portait une perruque blonde et était soucieux du bien-être d’autrui) et ai été, avec d’autres, retenue pour être publiée aux Editions Luce Wilquin dans le receuil collectif Canicule. Un honneur car j’ai commencé la lecture de mon exemplaire encore tout chaud de la presse, et si j’ai bien souvent l’occasion de m’exclamer « que de talents chez Chloé des Lys ! », je dois étendre ma remarque : ce livre est plein de talents ! Des histoires courtes, mais passionnantes, originales, captivantes. Celle que j’ai su faire jaillir de cette canicule s’intitule Tremblement de cœur et s’enroule autour d’un amour usé, d’un autre tout neuf, d’une chaleur jamais connue, et d’un homme que l’on mène à sa mort…

 

Je peux donc sans honte admettre la parenté de Patricia Van Praet-Lonhienne et d’Edmée De Xhavée, qui se trouvent décidément bien entourées dans leur aventure littéraire.

 

Après tout, je pense que cette petite erreur sur la personne, même si commise par la police elle-même, est une occasion pour Edmée de présenter Patricia, et cette dernière d’avouer qu’Edmée, c’est celle qu’elle voit dans le miroir le matin.

 

Par Edmée De Xhavée - Publié dans : Romans
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Vendredi 18 septembre 2009

L’été s’est mis en mouvement vers d’autres lieux à réchauffer. On l’a à peine vu cette année. Tardif, timide, furieusement pluvieux et frais. Pas une seule fois on n’a mis la climatisation, pas une seule fois n’avons-nous enlevé la couverture du lit. Les nuits ont été généreuses en fraîcheur et quiétude, l’émeraude des pelouses ne s’est presque pas jauni.


Les arbres sont heureux comme jamais et étendent leurs vertes ramures avec orgueil. Certains cependant, baisés par le froid nocturne, blondissent et frisent déjà.


Les tamias ont été si absents que nous pensons tous, dans le voisinage, qu’ « on » les a empoisonnés. Qui ? On. Mais ils étaient ardents et nombreux comme des moineaux les autres années, et si rares à présent. On est peut-être une obscure décision de la Nature. Par contre, les dindons sauvages font parler d’eux. Il y a trente ans ils étaient en voie d’extinction, et maintenant ce sont les Attila des pelouses, les Huns où l’herbe ne repousse pas après qu’ils soient passés. Clara, fille de Lola, elle-même fille de Simone – je reconnais mes dindes ! - , a pratiquement grandi sous mes yeux et a passé tout l’été dans le jardin avec ses sœurs et un frère qui reçoit des coups de becs de tout le groupe. Elle, qui sait pourquoi, elle saute sur le balcon et me mangerait volontiers dans la main. Elle m’appelle bruyamment si c’est son heure, fait le pas de deux devant la porte vitrée avec des yeux lourds de reproche et d’impatience. Je lui donne sa poignée de graines de tournesol à mes pieds, tandis que ses sœurs et son frère – le martyr – piétinent le sol en glougloutant, courant de gauche à droite avec un affolement indigne au fur et à mesure que je jette les semences. Parfois Clara vient seule, et s’il fait chaud, reste plusieurs heures à se faire gonfler les plumes pour un nettoyage méticuleux, et puis s’assied sur le thym, les ailes un peu déployées et le bec ouvert. Et si au début je ne les trouvais pas bien beaux, ces animaux à la tête nue et grumeleuse, c’est avec sincérité que je proclame sa beauté à ma Clara.

 



Un oiseau Art Déco, ma Clara !


Ce matin, pour la première fois de l’année, j’ai vu Charlotte-la-marmotte qui grignotait le plantain. Mais elle a un radar qui perçoit mon attention, car au bout de quelques secondes elle s’est dressée, a reniflé l’air avec soin, et a filé.


Hier, parce que l’automne s’est lui aussi mis en route, des fantômes furieux ont agité le jardin, secouant les branches, faisant gesticuler les buissons, hurlant leur angoissant secret sous la pluie battante. Clara, du haut de sa branche, a refusé d’en descendre pour son petit déjeuner. Une fois la pluie réduite en gouttelettes amicales, bien des heures plus tard, la menthe s’est mise à respirer et son chant a empli cette journée d’un été qui se meurt.

 


 

La libellule aux yeux bleus reviendra se reposer sur l'hortensia. Plus que 10 mois!

 

Par Edmée De Xhavée - Publié dans : Monologue
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Vendredi 11 septembre 2009

J’ai souvent la nostalgie de ces chansons – toujours si belles – qui mettaient la vadrouille de l’époux en mots et musique. Il était parti. Il allait revenir, mais quand ? L’épouse continuait sa vie, gardait la maison et son cœur au chaud. Parfois elle se languissait tant que sa plainte faisait peine : Dis, reviens-moi avant que l’hiver ne ressemble à d’autres hivers où j’ai froid (Marie Laforêt, Lettre de France). Ou elle laissait entrevoir l’ombre d’une menace : elle aussi avait envie des merveilles du monde et n’avait pas l’âme d’une femme de marin. Mais bien vite elle adoucissait le ton et reprenait un lancinant Dis quand reviendras-tu ? Dis, au moins le sais-tu ? avec ce frôlement d’ailes qu’était la voix de la divine Barbara. L’homme aussi, ce vagabond aimé, commençait à se lasser de cette liberté et à entrevoir dans son futur proche la tiédeur de son logis dont la femme gardait l’âme éveillée pour son retour. Fais du feu dans la cheminée, je reviens chez nous. S’il fait du soleil à Paris il en fait partout. (Jean Pierre Ferland).


On s’attendait, "dans ce temps-là". L'absence était une autre présence. On avait de la patience, on freinait le temps, on le passait dans la confiance et la loyauté.


Il semble qu’alors l’attente n’était pas comme aujourd’hui une perte de temps, l’anéantissement des meilleures années de la vie d’une femme, années dont il faut absolument profiter sans retenue. Attendre un homme est devenu un risque qu’on ne peut prendre. La pendule biologique, le droit à ci et ça. Comme si la vie était à la carte, qu’on pouvait forcer le destin, que le bonheur n’était pas concevable sans une longue liste de choses. Je me marierai avec un grand brun aux yeux verts, et j’aurai cinq enfants, ai-je entendu dire. Ou Je ne saurai me marier qu’avec un homme qui a un beau torse. (C’est une Américaine, celle-là !)


Tiens, pourquoi ne pas choisir son mari en ligne ? 1,85 mètre clic, nez droit clic, très bon amant clic, mais très fidèle clic, ne verra que moi clic, aime les enfants clic, s’en occupera quand je serai à la gym clic


Le désir est devenu le baromètre, et il bascule vite sur « pluie » pour y rester. En bons élèves d’un cours qui ne sert à rien, on s’épuise à savoir comment rester sexy et désirable, et sauvegarder le mystère dans la vie conjugale. On devient le couple dans la vitrine, qui a le contrôle de ses rides, ses biceps, le rebondi des lèvres. Qui ne fait que des vacances étonnantes. Et dont on suppose que les nuits sont remplies d’étincelles.


Vieillir est vu comme un honteux abandon de l’amour-propre et du sex appeal.


C’est un jogging vers la solitude, cette idée-là du mariage !


L’amour conjugal pourtant, c’est le visage triste de mon grand-père penché sur le chemin du jardin, là où son épouse chérie avait laissé l’empreinte de son talon dans le ciment frais jointoyant les dalles d’ardoise, un peu avant sa mort ; c’est mon vieil oncle Roland, tout chiffonné par les ans mais ayant encore cette gaillarde allure de dandy, dont les yeux et la voix se brouillaient à chaque fois qu’il parlait de sa défunte Ninette ; ce sont ces vieilles dames, coquettes avec le respect pour leur âge argenté et la classe qu’elles savent s’y trouver et qui disent J’ai été heureuse avec mon mari ; cette douce octogénaire chère à mon cœur qui m’écrit qu’il est bien vrai qu’un seul être vous manque et tout est dépeuplé, parce que son mari lui manque tant.


Vieillir est une procession de souvenirs merveilleux, une explosion de ce qu’on a de plus vrai en soi. Et si les corps se fanent, ralentissent, s’effacent un peu, les cœurs se sont déployés autour de l’amour, l’amour quotidien qui s’est écoulé lentement dans le sablier de la vie. Et dans ces cœurs-là, les grosses, les chauves, les fripées et les de-plus-en-plus-distraits ont leur place, parce que même en vadrouille, ils ne l’ont jamais quitté.

Par Edmée De Xhavée - Publié dans : Monologue
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Vendredi 4 septembre 2009

Little Saigon est un restaurant vietnamien à deux pas de mon bureau. Comme alternative il y a Popeye’s (des morceaux de poulet pané et frit servis avec une sauce sucrée et des frites molles), Roberto’s pizza (les pizze du GB sont le fin du fin à côté) et Subway (sandwiches au pain mou et assez d’oignons pour empester une rame de métro). On comprendra que devant ce choix, lorsque je veux manger dehors à midi, c’est vers Little Saigon que je me dirige.


Je commande toujours la même chose : des Summer rolls quand il fait chaud et des Springs rolls quand il fait froid, parce qu’ils sont frits. Mais si digestes parce qu’accompagnés d’un bouquet de menthe fraîche et de feuilles de laitue. Les lieux sont sans beauté : deux grands pièces rectangulaires avec des murs d’un bleu vif dont la peinture s’écaille là où les chaises se sont appuyées, un vieux comptoir de seconde ou troisième main (qui sait combien de mains vu son âge et son état…) avec une barre de cuivre pour reposer les pieds qui se détache et danse avec le plancher, ce dernier recouvert d’un linoléum imitation carrelage antique. De vilains ventilateurs à trois pales au plafond. L'habituel calendrier dont les pages, à cette époque de l'année, se recroquevillent. Un paravent de papier ciré cache la cuisine.


Sans beauté, disais-je, mais pas dénué d’une grâce naïve qui me détend toujours. Les chapeaux de paille brodés sur le mur, les tableaux bon marché en ronde-bosse, représentant des paysans ou des dragons entortillés sur eux-mêmes, des statuettes trop colorées de femmes à la silhouette gentiment incurvée sur le côté, et surtout un petit autel laqué de couleur prune entouré de bougies électriques avec des bâtons d’encens allumés et, chaque jour, quelques offrandes : un fruit, un gâteau… Comme je viens pour un take-out que je mange au bureau, je m’assieds pour attendre ma commande et le patron m’apporte en souriant une tasse de thé au jasmin blond, brûlant et parfumé. Et sa femme suit avec une surprise : ce qu’ils vont manger, eux.


C’est ainsi que j’ai goûté des choses dont jamais je n’ai pu identifier tous les ingrédients, mais qui ont ravi mon palais. De la viande dans une sorte de tapioca, sucrée et cuite pendant près de huit heures ; de la crème légèrement sucrée, de couleur étrange avec de gros grumeaux très agréables à écraser sous les dents ; des gâteaux chauds à la noix de coco ; de petits chaussons chauds remplis de purée de marrons ; des bonbons au Nouvel-An (le leur), de deux textures différents. Je découvre, abandonnant le besoin de savoir ce que c’est, comment ça s’appelle, est-ce un dessert ou pas… Parfois, le patron me demande avec fierté : how is that, huh ? Et il se rengorge à mon mmmh mmmh. Et oui, c’est excellent, et saupoudré d’une générosité joyeuse qui fait toute la différence. Les yeux suivant le va et vient du restaurant, ou se reposant sur l’autel où s’étiolent les offrandes du jour, je savoure et écoute la musique.


Et quelle musique !


Un pot-pourri où se bousculent Poupée de cire, poupée de son, Pour le plaisir et …. Cerisier rouge et pommier blanc !!! Partout ailleurs ça me ferait froncer la bouche, mais ici, ça ajoute au charme des lieux, à leur beauté différente. Car ce CD « français » ringard est la nostalgie du patron pour le monde perdu de son père, l’Indochine. Avec orgueil il m’a dit que son père avait travaillé pour Coca-Cola France, et parlait le français. Il est fier de cette ère jamais connue autrement que par les souvenirs paternels. Et l'amour qu'il porte à son père se chante en français. Lui, il parle l’anglais, qui sait au prix de quels hasards bouleversants. Mais il sourit avec un amusement réel quand il me dit merci ou bonjour. Des histoires de vies longues et émouvantes comme des romans-fleuves remplissent la petite Saigon de leurs auras, et seuls sans doute les divinités de l’autel les connaissent toutes.

 

Par Edmée De Xhavée - Publié dans : USA
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Mes livres parus

Lauriers

2009: 3ème prix ex-aequo pour le Prix Pierre Nothomb avec Vous souvenez-vous? Thème: Sous le feuillage de mes chênes, je vous écris

2009: Retenue pour le Prix de la Police de Liège avec Tremblement de coeur. Thème: Canicule (Publié sous le nom de Patricia Van Praet-Lonhienne)

2008: 1er prix ex-aequo Fénélon en Colfontaine avec Tchoupy et les stiloboutchgo dgies. Thème: Par monts et par vaux


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