Zei! Zei!

Publié le par Edmée De Xhavée

Il y a un livre d’Oriana Fallaci que j’ai adoré autrefois, Un homme. Ah la dame passionnée qu’elle fut, la belle Oriana ! Et quel homme, oui quel homme, que cet Alekos Panagoulis, l’homme du livre. Une histoire d’amour pleine de cris, de disputes et d’amour « jusqu’au ciel », de politique, de folie, de défis. Et c’est triste, bien sûr. Et on le sait parce que ça commence par l’enterrement d’Alekos, le Grec éternel d’Oriana. Sa mort, à laquelle il a passé sa vie à échapper, a fondu sur lui comme une douloureuse surprise et son dernier murmure stupéfait fut O Theos mou ! Oh mon Dieu  Mais à son enterrement, la foule scande dans l’église … Zei ! Zei ! Zei ! Il vit, il vit, il vit !

 

Et je ne sais pourquoi j’ai pensé à ça en parallèle avec ... le jardin de ma mère.


Ce jardin qu’elle a aimé et choyé sans relâche pendant tout le temps où … je l’ai connue ! C’était un beau grand jardin, avec de hauts murs mitoyens de brique à la sortie du porche du garage, et des haies de lauriers foisonnantes commençant à 5 mètres de la maison. Il y avait aussi des rhododendrons, des iris et des fougères au pied des murs, et une vigne vierge contre la façade intérieure qui s’empourprait à l’automne et dans laquelle mon chat Pompon montait jusqu'à la chambre de ma mère en miaulant d'amour. Des espaliers sur lesquels s'appuyait un poirier grimpant. Et puis les plates-bandes de tulipes, rosiers, lupins, gueules de loup, dahlias, d’autres iris, de grandes marguerites, des phlox, le sureau, de la rhubarbe, des cerisiers, pruniers, noisetiers, arbre à mirabelles, groseilliers à maquereaux et rouges, framboisiers... Et les bordures de buis ou de gazon japonais, les buddleias dont certains sont venus tous seuls portés par le vent, les œillets sauvages, les « désespoirs du peintre », les violettes infatigables, les pervenches, les crocus, les boutons d’or et petites marguerites dans les pelouses, les jonquilles …

 

Pendant des années elle a fait presque tout toute seule une fois qu’elle n’a plus eu les moyens de remplacer le jardinier, notre beau et bon Léon. Elle taillait les haies, juchée sur une échelle qui dansait à chaque coup de cisaille, chassait les herbes folles et le plantain avec le couteau pour le jardin, faisait le tour des pelouses à quatre pattes pour en parfaire la ligne sur les dalles de pierre des sentiers. Elle maudissait la pluie qui faisait pousser l’herbe si vite et la contraignait à pousser la vieille tondeuse ronronnante, dont elle aiguisait les lames elle-même. Elle chaulait les fruitiers et étendait le crottin de cheval sur les pelouses – nous avions le cheval et donc le crottin dont quelques voisins partageaient les bienfaits. Bien sûr, mon frère et moi étions mis à contribution, et cédions en geignant. C’est qu’il n’en finissait pas de bouger, ce jardin, de pousser, de laisser des déchets, d’avoir besoin de soins… Le glorieux chant du merle annonçant la pluie lui valait des fiche le camp et tais-toi donc !  sonores.

 

Mais elle y a vécu ses plus grandes joies, ses plus grandes paix. Le soleil l’y trouvait toujours avec un livre, et je l’y rejoignais pendant les vacances. À la fin de sa vie et de sa mobilité, elle aimait encore s’y asseoir pour regarder et écouter les oiseaux, s’enfoncer dans les chuchotements bénis de son paradis à elle, son jardin. ElleJardin-hiver1.jpg souffrait de ne plus pouvoir le traiter comme le grand seigneur qu’il était, et parlait de lui comme d’un être vivant qu’elle ne soignait plus bien. Ses derniers mois, ceux d'un hiver impitoyable, elles les a passés près de la fenêtre depuis laquelle il lui chantait encore quelques chansons fatiguées qui parlaient de fleurs et de vie. Il se préparait à l’inévitable, recroquevillé sous la blancheur anesthésiante qui déposait sa dentelle sur la vitre qui le séparait de sa prêtresse tout comme le rideau léger que la chaleur du radiateur faisait se gonfler comme la voile d’un navire voguant vers l’inconnu.

 

 

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Et puis elle est partie en janvier. Le jardin était hébété. Figé sous la neige. Les formes de ses haies et arbustes autrefois bien taillés s’effondraient sans grâce sous le froid et l’exubérance de ses pousses abandonnées à elles-mêmes. La tristesse faisait grincer la maison, en deuil elle aussi.

 

 

 

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Et enfin le printemps est venu. L’hiver a fondu en scintillements de pluie et de neige s’enfouissant dans le sol, et a cherché la tendre vibration des racines qui se tendaient vers la tiédeur de ce bain de vie. La sève alanguie s’est enfin mue dans le jardin, baisant son chagrin, lui parlant de joie, de parfums, de la magie et des promesses des jeunes pousses.

 

sen-tier.jpgAh, je sais qu’elle en était contente, car elle n’aimait pas le froid, ni la pâleur de l’hiver dans lequel elle n’avait jamais vu de charme. Et son jardin s’est mis à chanter Je vis, je vis, je vis ! Sans aucune discipline, sans plus être retenues par des bordures ou des plans de jardinage, les fleurs ont surgi dans une joie sauvage. Une débandade pleine de rires colorés a animé les parterres et crevé les joints des dalles. Les bourgeons perlaient de partout, pleins d’une éternité amusée. La main aimante était revenue, dans la tiédeur de la terre, dans la brise caressante, dans les pluies printanières.

 



Elle est là, elle est là ! Le bonheur dans l’air à la vue des timides teintes soulevant la terre si noire et odorante, c’était elle. L’haleine si douce berçant les nouveaux feuillages encore chiffonnés, c’était elle. La pierraille qui pervenches.jpgroulait sur le sentier et se dissimulait sous la mousse entre les dalles, c’était elle. Sous son pas redevenu sans âge ni forme, les renoncules surgissaient en éclat d’or, les pervenches étiraient leurs corolles, les jonquilles trompetaient les retrouvailles avec elle qui, tout le jardin le savait maintenant, n’en partirait plus. Je vis, je vis, je vis !

 

 

 

 

 

 

 

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Publié dans C'est tout moi - ça

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fauvette 29/03/2010 10:45


Quel bel hommage à ta maman ! Oui, c'est merveilleux d'avoir un jardin et de pouvoir s'en occuper, en profiter et le voir évoluer !
Nous avons du boulot, il est en chantier mais est dans nos priorités cet été !
Quelle idée de chasser le merle avec son chant mélodieux et magnifique ! J'adore ! Je ne le chasserai pas et si je savais comment les attirer plus encore, je le ferais.
Je peux t'avouer que ce superbe texte m'a encore mis une boule dans la gorge et des perles de pluie dans les yeux. C'est tellement merveilleux de te lire !
Je poursuis d'ailleurs...gros bisous


Edmée De Xhavée 29/03/2010 12:39


C'est vrai que le chant du merle est si beau, tu as raison, mais nous, on le voyait comme un annonciateur de pluie! Et voleur de cerises, si tu avais vu la razzia qu'ils faisaient dans le cerisier,
les merles!

Un jardin, c'est une vraie complicité, un cheminement. Merci de ta lecture!


christina 20/03/2010 09:27


Merci de ta gentille visite.Très belle histoire, qui me replonge dans mes années d 'enfance,où j'allais vagabonder dans les jardins,sous le regard bienveillant du château de vêves.Ah que de
souvenirs...
Merci et bonne fin de semaine.


Edmée De Xhavée 20/03/2010 12:53


Je ne connais pas le château de Vêves... il faut que je recherche ça! La chasse aux souvenirs est toujours une aventure remplie de merveilles, pas vrai?


celestine 20/03/2010 00:38


Je suis enfin venue prendre le temps de me délecter de ce long texte, après une semaine de folie où je n'ai pas touché terre.
Quelle délicieuse évocation. J'ai pris mon dictaphone et je me suis enregistrée lisant ton texte, comme pour mieux me pénétrer des senteurs, des couleurs de ce jardin idéal. Et franchement, j'ai
adoré fermer les yeux et me réécouter prononcer tes phrases coulant comme le miel à l'évocation de ce souvenir délicieux. Des phrases que je note précieusement comme autant de perles fines:
"l'haleine si douce des nouveaux feuillages encore chiffonnés" que c'est beau, j'en frissonne. "le rideau léger que la chaleur du radiateur faisait se gonfler comme la voile d'un navire voguant
vers l'inconnu"...Wouaouh, splendide.Merci Edmée.


Edmée De Xhavée 20/03/2010 12:51


Comme tu vas au fond des choses, Célestine! Mais je n'y aurais pas pensé, à m'écouter lire un texte, et voilà que tu m'en suggères le plaisir aussi! Je suis honorée, tu sais, et vraiment heureuse
aussi que mon texte t'ait touchée!

Merci!


Channig 19/03/2010 22:25


Comme je suis contente que tu partages avec nous ces moments : comment dire ?? presque intimes de ta maman !!
La mienne n'a pas connu un tel bonheur ...Un jardin autour du phare ?? impossible entre les rochers souvent couverts d'embruns. Quel travail que toutes ces préparations, ces tailles, etc ...mais la
récompense, bien méritée, était là. Je n'ai qu'un petit bout de jardin mais c'est un réel plaisir de voir les petites fleurs percer cette terre. Notre forthysia vient de faire ses premières fleurs
de la saison et j'en suis ravie. Zei, zei....
Bon après-midi, pour toi (et soirée pour moi) et bises Edmée


Edmée De Xhavée 19/03/2010 22:43


Ah oui, un jardin autour d'un phare, le pauvre .... il aurait été salé! Algues et lychens, peut-être . Vive le forthysia
et sa renaissance joyeuse! Bonne soirée!


Kate 19/03/2010 21:40


Oriane Fallaci! Quel nom ! Quel femme ! Quelle vie ! Quel souvenir ! Son passage à Apostrophe est gravé dans mémoire... J'étais adolescente... C'était il y a des années lumières... Et je m'en
souviens comme si c'était hier !!! Elle est toujours là "la" Fallaci, l'éternelle résistante.


Edmée De Xhavée 19/03/2010 22:41


Ah oui, une toute grande dame! Elle vivait à New York, tu sais, et y est morte. J'ai lu son dernier livre aussi, son testament en quelque sorte!