Verviers

Vendredi 12 juin 2009

J’ai passé des années à Verviers sans rien regarder, comme on le fait quand on ne trouve rien à remarquer dans sa ville parce qu’elle est si banalement familière qu’on y habite, on ne la visite pas.

Qui va à l’école en admirant la découpe hardie d’un balcon de ferronnerie ou la frise art-déco courant sous une rangée de fenêtres? Qui va en ville retrouver ses amies chez le glacier et s’émeut de façades à colombages, de frontons armoriés, de fontaines coulant de joie?

Cette année pourtant, comptant sur ma santé et mon amour de la marche – je devrais dire du petit trot, car je marche vite ! -, c’est à pied que j’ai fait Heusy-Verviers et puis le retour deux jours en suivant, avec deux destinations différentes, et donc des itinéraires bien distincts. Avec un détour vers la Tourelle, là où s’érige encore la grande maison de mes arrière-grands-parents, divisée à présent en deux habitations, et mutilée de la tour dont mon père, petit, gravissait en courant l’escalier en colimaçon. Qu’il se sentait donc intrépide, alors! Et depuis le sommet de cette tour la vue sur le parc et son petit restaurant remplissait son jeune être de fraîche beauté. Pour lui, né en Uruguay, ces cîmes houleuses qui parlaient avec le vent et la pluie étaient la Belgique, là où habitaient ses grands-parents, et l’immense maison était éternelle.

Que de jolies choses j’ai vues, puisque je regardais, enfin!

Hélàs les graffiti d’imbéciles désoeuvrés ne manquent pas.

Mais comment ne pas vibrer de plaisir devant notre belle place du marché, avec cet hôtel de ville d’une élégance équilibrée qui n’a rien à envier à aucun autre, et le ravissant perron-fontaine. Et à deux pas, la rue Bouxhate avec ses maisons figées dans un autre temps, gardant jalousement dans le souvenir de leurs façades des visions de carrosses, de messieurs en perruques, de charettes de marchandes de lait et oeufs tirées par un chien laineux et fatigué. Derrière elles, le clocher de l’église Saint Remacle fait de son mieux pour se faire voir, et c’est vrai que ce qu’il laisse deviner se confirme quand on a le recul pour s’accorder le plaisir de se dire … mais c’est chez nous, ça? Je me suis promenée, le nez en l’air parfois. Et ai aussi salué le nouveau Verviers : le marchand de ploquettes, le canal des usines au Pont au lion . La fontaine secrète qui s’élève ou disparaît, mouillant puis révélant, endiamantées d’une dentelle aquatique, les stèles au sol.

Bien des choses ont changé ou disparu, et d’autres ont surgi, nées de la vision de ceux qui ont laissé à la ville un pied dans le passé tout en avançant l’autre vers l’avenir. Le splendide manège où j’accompagnais ma mère pour son heure d’équitation – avant qu’elle n’ait ses chevaux – est plus beau que je ne l’avais jamais remarqué. Ce n’est plus un manège : le bruit des sabots bien goudronnés n’y rythme plus le temps, on n’y sent plus cette merveilleuse odeur de sciure foulée par le pied souple d’un cheval ; l’écho de la voix d’Olivier Laviolette – En arrière! En arrière! – s’est caché sous de nouvelles cloisons, de nouveaux lambris. Mais on l’a classé, on l’a sauvé, ce beau manège, et on y a laissé bien au chaud les visions de ces cavaliers et cavalières d’autrefois. Une nouvelle vie commence pour lui sous le nom de l’ancien manège

La gare … ah la gare! Je la détestais, cette gare majestueuse, cette belle fille alors grise et terne, surtout quand nous revenions d’Italie. Bronzés, nourris de chants, plage et capuccini, on débarquait avec nos valises sur le quai détrempé, et une voix sonore annonçait avec un accent qui assassinait nos souvenirs d’évasion Verviers Centrahl, Verviers Centrahl ! Le quotidien pluvieux nous accueillait là sur le quai, pour nous reprendre dans ses serres. Nous frissonnions, et la gare était le symbole de la fin du soleil, de la bonne humeur, des vacances. Et pourtant … elle est magnifique, aussi bien dehors que dedans!



Bien sûr, ma ville n’est plus tout à fait celle de mon enfance. Mais elle est reconnaissable. Les trottoirs à gros pavés bleutés un peu déchaussés ont la même odeur quand il a plu, et épousent mon pas de l’habituelle caresse saccadée. Les maisons de mon quartier d’autrefois restent, même si habitées par d’autres familles, voire des commerces, la maison de tante Monique, la maison des Gaye, des Leidgens, de la rue de l’Union … même le petit restaurant de la Tourelle est toujours là, avec semble-t'il le soleil attaché au-dessus de son jardin.

Et je n’ai pas manqué de reprendre, dans les deux sens, les escaliers de la Paix, immuables si ce n’est pour les graffiti – pourquoi ces “artistes” saccageurs ne s’expriment-ils pas ainsi dans la cuisine de leurs mères, ce qui leur assurerait une bonne râclée ? – avec la statue qui nous toise d’en haut, son beau bras levé vers la vallée et les étendues vallonées qui l’entourent, que l’on peut embrasser du regard comme depuis un balcon fabuleux une fois au sommet des marches. C’était bon de revenir, et de sentir enfin que c’était ma ville…


 

Par Edmée De Xhavée
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Vendredi 29 mai 2009

Paolo Conte ne m’en voudra pas de lui emprunter cette expression pour en couronner le souvenir de l’inoubliable soirée passée à la Société du Cabinet Littéraire de Verviers.

 



C’est monsieur Louis-Bernard Koch, “rencontré” par l’intermédiaire de ce blog, qui m’y a gentiment conviée lorsqu’il a su que je serais de passage dans ma ville en mai. Et donc, le 15 mai au soir, j’ai eu le grand privilège de pouvoir associer les termes chic, charme, culture, gentillesse, simplicité et élégance.


Après un apéritif nimbé dans un aimable brouhaha, j’ai pu présenter et puis dédicacer mon livre – que certains membres avaient déjà lu ! – ainsi qu’évoquer le Verviers d’autrefois, puisqu’à 60 ans, c’est vrai que la jeunesse appartient à l’autrefois, tout comme le kiosque à musique de la Place Verte et les marchands de cliquottes…







Mais le Verviers d’alors est devenu celui d’aujourd’hui, et j’ai apprécié de rencontrer les personnes qui demeurent dans ce qui reste d’une propriété familiale, et d’autres ayant habité dans une autre, bien après que les échos des pas des grands-mères ou leurs mères se soient éteints.







Et puis, ah, revoir des visages connus dans l’enfance ou la jeunesse, s’entendre dire dans un rire heureux que tu ressembles à ta maman, c’est comme si je la retrouvais, et pouvoir répondre c’est fou ce que tu ressembles à la tienne… quel bonheur ! Et nul doute que mammy était de la partie, de ce lieu mouvant où elle s’est retirée, et se réjouissait de ces comparaisons et baisers sur la joue.


Monique, ma voisine de “l’ancienne maison des Polinard” où j’allais jouer avec sa soeur Denise à Oh quelle belle princesse (un jeu pas très modeste au cours duquel nous revêtions tous les vieux vêtements de la famille au grenier, et tournions autour d’une table d’un air altier, chacune murmurant cette phrase admirative en croisant l’autre), Kathleen qui m’accompagnait, toujours souriante et gazouillante en promenade équestre dans les bois de Sohan, mes oncles Yves et Pierre, perdus de vue par les aléas de la vie et retrouvés avec joie dans ce cadre serein: les lustres de cristal, les portraits des membres fondateurs aux murs, la belle table à la vaisselle monogrammée et joliment décorée, les tableaux emplis de beauté, le succulent repas souligné par le vin et la bonne humeur.


François, autrefois le petit François (parce qu’il a je crois deux ans de moins que moi, et qu’à l’âge des surboums, la frontière entre ceux qui pouvaient aller danser et ceux qui jouaient encore avec leurs Dinky Toys était bien nette), qui n’a comme souvenir de moi que celui d’une dispute orageuse avec ma mère. Elles n’ont pas manqué, pauvres de nous ! Quand une maman se voit seule responsable de toutes les horreurs qui pourraient arriver à sa fille, laquelle se sent injustement mise aux fers… ce genre d’éclats de voix ne manque pas ! Maintenant, François et sa femme Mercedes ont transformé la ferme d’Hubert (dont nous avons parlé puisqu’Hubert, nous le connaissions, et avons évoqué son rôle pendant la guerre) en un gîte qui a capturé la douceur de la campagne et le confort des jolies choses. Et puis Régine, belle comme si toutes ces années n’avaient jamais eu lieu, et avec qui j’ai évoqué les journées d’autrefois et une sortie au cinéma avec notre cousin Albert pour aller voir Angélique, Marquise des anges, film culturel s’il en est…


 

 



Et tant d’autres, revus ou découverts, tous ces aimables sourires, ces remarques enthousiastes sur mes parents, ces tendres liens entre passé et présent.


Je remercie donc ici le président, le notaire Jacques Roelants de Stappers, et Monsieur Louis-Bernard Koch en particulier, mais je sais que l’effort pour la convivialité de cette soirée a été partagé et j’ai eu le temps de m’en rendre compte entre les dédicaces et les retrouvailles.


Merci à tous et toutes, notamment pour le livre qui m’a été offert (Quand le Tibet s’éveillera de Bernard Tabary) et que je suis impatiente de lire. Il est vrai que j’ai reçu bien des livres lors de ce séjour, et que mon impatience sera mise à dure épreuve !


Et à une autre fois je l’espère!

Par Edmée De Xhavée
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Vendredi 1 mai 2009

... et m’enfoncent dans le passé.

L’endroit où ma mère a grandi en s’y sentant chez elle a été morcelé, vendu, rasé, et son étang chéri, comblé. J’en ai un dessin fait par elle dans ma chambre, un dessin un peu maladroit où l’on voit la petite grotte qui se trouvait dans l’étang, et des arbres à la ramure centenaire se mirant dans ses eaux sombres. Je l’imagine assise avec sa boîte à pastels, son bloc de papier sur les genoux, profitant d’une belle journée pour donner un peu d’éternité à ces heures tranquilles. De cet endroit ne me restent, pratiquement, que les souvenirs de ses souvenirs, et quelques photos d’elle, petite-fille timide avec sa chèvre et ses chiens. Plus tard, elle aura son cheval, et son cher poney Bobby dont elle a gardé un sabot, sabot qu’à mon tour j’ai repris.













Ce que j’appelais jadis “chez tante Marie-Claire” a subi le même sort. Le parc où je me promenais avec mes cousines Adeline et Clary en racontant des blagues est réduit à un étroit espace vert entourant encore la demeure trop belle et majestueuse pour les pavillons voisins, flambant neufs.

La tannerie dont j’ai déjà parlé lors d’un autre article, avec ses cuves à tanin et sa merveilleuse odeur de peaux est mise en vente, destinée à être rasée et morcelée. De nouveaux bonheurs habiteront des villas modernes, jouissant de l’Eau noire, de l’Eau blanche et du Viroin d’une façon certainement plus harmonieuse, puisqu’il faut bien le dire, la tannerie a beaucoup pollué. Autres temps, autres réglementations et sensibilités. Et pourtant oui, nous aimions les promenades en barque sur l’Eau blanche, et les nénuphars qui y flottaient non loin du barrage dans une transparence dorée où dansaient les truites.

Lorsque j’étais petite, je savais que la maison de bon papa quand il était petit était devenue la clinique, et que l’école de la Chic-Chac avait vu les premiers pas d’Edmée, ma grand-mère, dont c’était alors la demeure. Avec ce jardin en pente… elle avait du en faire, des chutes, la petite Edmée !

Mais bien sûr, je n’avais pas de nostalgie pour ces revirements du sort advenus avant ma naissance. Ces lieux m’étaient tout à fait étrangers, ce qui n’était pas le cas pour l’endroit où ma mère conduisait sa petite charette avec sa chèvre parce que j’en ai un vague souvenir, notamment de l’étang et sa grotte. Ma mère y était si attachée que très probablement elle me la faisait remarquer lorsque nous y allions rendre visite à Edmée, une Edmée aux airs de gentlewoman farmer.

La transformation de ces lieux aimés a un son, celui du temps qui passe…

Et au fond, rien ne m’empêche de respirer encore les cuves à tanin, ou de revoir ma tante Marie-Claire au bord de sa piscine, souriant en recourbant l’extrémité des lèvres comme je le fais aussi parfois, cadeau d’un ancêtre commun. J’entends aussi la voix d’Edmée qui nous a fait du “cake” et qui me dit de faire attention à son petit pékinois hargneux, Poundgi-Li-Li. Tout ça existe encore dans un lieu béni, inalterable et toujours accessible. Le temps jadis, l’autrefois, le quand j’étais petite.

Par Edmée De Xhavée
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Vendredi 27 mars 2009
L’ouvreuse arrivait, un plateau attaché au cou par une courroie, et d’une voix claire elle lançait son chocolats glacés ! chocolats glacés ! alors que sur l’écran on voyait une publicité où une femme arrondissait une bouche-ventouse de fleur carnivore pour déguster une praline Cara Mio, ce qui nous arrachait un bèèètche joyeux, car nous, nous avions nos pralines Marignan ! Trois ou quatre chacun, que l’on faisait tourner lentement dans nos bouches pour les y laisser fondre, voluptueusement se répandre sur nos langues et à l’intérieur de nos joues.

Sur l’écran défilaient des diapositives vantant les commerces de la ville : les magasins le Printemps, DD Ancion, le Roi du disque, les chaussures Englebert… Une fois le goût de nos pralines estompé, nous en avions assez de Count Basie, Benny Goodman et Duke Ellington, et c’est avec plaisir que nous voyions les fumeurs et amateurs de bière reprendre leur place en s’excusant. Et un bonheur plus grand encore nous figeait à nouveau pour une heure et demie lorsque les lumières faiblissaient, cédant graduellement le passage à l’obscurité.

Les rideaux s’ouvraient avec un petit chuintement pour accueillir les actualités Pathé. Une voix nasillarde et à l’accent pointu accompagnait les images qui ne nous intéressaient pas du tout. Puis suivaient les lancements des films annoncés pour la semaine suivante. Avec, là aussi, une voix nasillarde mais pleine d’enthousiasme quel que soit le sujet Les rats du trottoir ! Un film vicieux que vous ne voulez pas rater ! Vingt mille lieues sous les mers, un film d’aventure en cinémascope et technicolor à ne pas manquer ! On viendra voir, si c’est enfants admis, ça a l’air bien… nous chuchotait ma mère, faisant bondir nos cœurs à l’idée de cet autre mercredi de rêve dans notre futur proche.

Enfin, le grand film commençait. Jamais nous n’avons été déçus. Et ma mère, qui avait aimé le cinéma bien avant nous, nous avait exercé l’œil aux trucages. Nous étions fiers de reconnaître les découpages, décors, mannequins, faux indiens (« des Américains avec des fausses dents » expliquait-elle). On arrivait bien sûr à un nouvel entracte, plus court, et le début du complément de choix, avec le mourant de la fin en bonne santé, le coupable encore nimbé d’innocence. Qu’importait. Nous étions contents de savoir, déjà, à quoi nous en tenir à leur sujet ! Et espérions que ma mère ne se souviendrait plus exactement du moment auquel nous étions entrés. Mais c’était peine perdue, et sa rigueur incorruptible nous rappelait à la réalité : elle remettait ses lunettes dans leur étui qui faisait un petit clac oh combien fatal, et nous nous en allions.

Merci Mammy ! devions nous dire, à peine franchie la lourde porte qui se refermait sur le son adoré des voix des acteurs que nous abandonnions à regret.. Et nous « remontions » chez nous, en commentant sans fin les vies et drames de ce mercredi après-midi baigné de la lumière magique des projecteurs et de l’imaginaire. Nous parlions encore du film et des acteurs tout le long du souper – des œufs à la coque, car ma mère aimait ces journées où la flemme était l’invitée d’honneur – et nous allions nous coucher, mon frère et moi, sans rechigner : nous nous réjouissions de pouvoir nous re-projeter toute l’histoire en pensées, dans l’obscurité splendide d’une nuit d’enfance.


Et pour les autres nostalgiques de nos vieilles salles de cinéma... voici deux fauteuils rescapés du Cinéma Pathé que mon frère a sauvés de l'oubli...


Par Edmée De Xhavée
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Vendredi 20 mars 2009

Le mercredi après-midi, ma mère nous emmenait au cinéma.

Une affichette à la fenêtre d’une maison plus haut reprenait les programmes de la ville. Il y avait Pour tous, Enfants admis, Enfants non admis, À proscrire. À proscrire, ma mère s’en fichait tout à fait car il s’agissait d’une classification du clergé, et nous étions des proscrits de toute façon, aussi oui, nous en avons vu aussi. Peut-être un western avec un curé qui se faisait scalper, je ne sais plus…Ou un curé qui buvait au saloon, plus vraisemblablement. Nous avons dû voir tous les westerns et films de guerre de notre époque.

Ma mère était disciplinée et méthodique pour certaines choses, comme l’heure des repas, le fait qu’on n’ouvrait pas la porte ni ne répondait au téléphone pendant cette heure sacrée, etc. Mais elle s’abandonnait volontiers à une tranquille anarchie pour d’autres choses. C’est ainsi que le départ pour le cinéma était un moment flottant dans le temps. On partait quand elle était prête. On l’aidait à la vaisselle, elle mettait son rouge à lèvres, son manteau, nous aidait à enfiler les nôtres, et on s’en allait à pieds, sans hâte. Pour tout dire, on se hâtait lâchement si on entendait un « you-hou !» enjoué de la tante Ger ou de la tante Dédelle car ma mère avait alors le don d’avoir deux voix : elle nous marmonnait entre les dents ah non, pas cette vieille folle maintenant, on n’a pas le temps et répondait clairement d’un ton pressé je n’ai pas le temps, tante Ger – ou Dédelle – nous allons chez le docteur ! Et là, c’est vrai que notre pas devenait un petit trot de fuite, renforçant l’impression qu’en effet, nous étions pressés. Une fois hors de vue cependant, on reprenait haleine et contenance, et nous continuions notre chemin d’une allure décidée certes, mais plus celle du lapin blanc d’Alice.

Nous quittions les hauteurs de notre quartier et allions « en ville », cette ville dont les contours suivaient ceux de la Vesdre. Une marche d’une demi-heure à peine. D’ailleurs, suivant le temps – celui du ciel et non pas de l’horloge - , on raccourcissait le trajet par les escaliers, ou on décidait de suivre les zig-zags de l’itinéraire, car nous aimions marcher.

Une fois dans le centre, nous allions place verte au Sarma pour acheter un petit ballotin de pralines Marignan qui, disait ma mère, était meilleures que ces crasses de choco-glacés, et bien moins chères. Là, l’excitation commençait à nous gagner. On approchait de la salle de cinéma, et pendant que ma mère achetait les billets, nous regardions les photos du film pour nous mettre en appétit – comme si nous avions besoin d’apéritif ! Nous aimions tant le cinéma que nous avons revu plusieurs fois les mêmes films ! Il nous est arrivé de choisir un spectacle en fonction du complément de choix que nous voulions tous revoir… Comme je l’ai dit, l’heure de notre départ de la maison n’avait rien à voir avec le début de la séance, aussi nous arrivions toujours en plein pendant le complément de choix, qui ne nous avait pas attendus pour commencer, et c’est dans un noir qui sentait la moquette et le revêtement des strapontins que nous suivions l’ouvreuse silencieuse et sa lampe de poche, et que nous forcions à se lever une demi-rangée de bons élèves arrivés à temps. Car ma mère avait deux exigences : pas le nez sur l’écran, et pas sur le côté. Nous nous excusions et une fois assis, ne bougions plus d’un millimètre, immédiatement captivés par l’écran, la bouche béante d’attention. On voyait le dernier tiers ou la seconde moitié du film, ce qui nous révélait tous les mystères de l’histoire : qui mourait, qui était le traître, qui épousait qui. 

À l’entracte, on se réjouissait de voir le début, puisque la fin était si belle ! Des gens se levaient pour aller fumer une cigarette ou boire une bière au bar, tandis que des airs de Count Basie ou Benny Goodman descendaient des haut-parleurs, se répandant, invisibles, sur les rideaux de velours sombres et les angelots et guirlandes en ronde-bosse ornant les balcons.

À suivre ...

                                                                              ****

J'ajoute, même si je change de sujet, que mes romanichels continuent leur avancée. Je suppose que la musique tsigane y est pour quelque chose. Mimi du Sud l'a acheté et lu, et en parle avec éloquence - et l'accent du midi en prime - sur son blog, dans la section poésie. Je vous conseille son blog de toute façon car Mimi a plus d'une corde à son arc et a toute une série de recettes de cocktails qu'elle vous livre ... en rimes! Merci mille fois, Mimi!

Et puis notre Journal de Verviers, j'ai nommé Le Jour, m'a fait la faveur d'un article d'Albert Moxhet himself, que vous pouvez apprécier ici. Une critique d'Albert Moxhet, ça s'encadre dans de l'argent, et on prend les poussières! Merci Albert ! Et puis il y a notre célébrissime website favori, www.bestofverviers.be qui, lui aussi, m'a réservé un air de fanfare, sous la rubrique livres (sur la colonne de gauche). Un long et grand article... Merci Webmaster de notre web site préféré!

Par Edmée De Xhavée
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Vendredi 13 février 2009

Mais nous, si nous devions « descendre en ville », nous allions à pied, abrégeant le trajet par les escaliers : l’escalier de la paix dont la sereine déesse au sein dénudé et couvert d’une belle patine grise bénissait la vallée de son rameau, et puis ceux de la rue de Rome, ou encore ceux de la Chic-Chac.

On arrivait alors dans la cohue bien propre aux villes, avec du trafic, des trams, des voitures, des passants, et tant de magasins. Le Sarma qui avait un petit escalator étroit et lent mais qui paraissait futuriste en ces temps-là. À la devanture du Sarma une dame nous intéressait beaucoup, mon frère et moi : elle tapait avec force un poulet plumé sur le comptoir en braillant : allons messieurs mesdames, il n’en reste plus que pour quelques clients ! et bam ! le pauvre poulet prenait un coup de plus… L’Innovation, le Grand Bazar - où on rencontrait Saint-Nicolas et ses anges -, peut-être le Priba. La pâtisserie Delcour, le disquaire « Au roi du disque », les chaussures Verlaine… 

La place verte était bien verte, avec un ravissant kiosque à musique, des pelouses et des fleurs pimpantes. Une aubette à journaux, une fontaine. Et c’est sur la place du martyr juste à côté que se tenait la fête à Verviers chaque année, que nous attendions avec une impatience languissante pour les laquemants Wyma dont on n’était jamais repus. Et toutes les salles de cinéma, avant la ruine complète de la ville et les années noires : le Parc, le Sélect, le Pathé, le Coliséum, le Galerie, Le Louvre, le Marivaux. Ma mère adorait le cinéma, mais ne se souciait pas des horaires. On partait quand on était prêts, et arrivait immanquablement au milieu du film dont on regardait le début après. Ça ne nous a jamais dérangés.

Il y avait aussi encore le manège où ma mère, avant d’avoir un cheval à elle, faisait un peu d’équitation pendant que je remuais le nez pour savourer les effluves piquantes de cheval et de sciure de la piste. Le cours de danse où elle me déposait avec tutu et chaussons pendant qu’elle allait à l’institut de beauté juste à côté et d’où elle revenait … laide, lui disions-nous. Cette grosse bouche rouge en cœur, ce n’était pas notre mammy !

Plus tard, quand on a compris que les latines aux Saints-Anges me donnaient mauvais caractère – il était plus facile d’accuser les latines que mes charitables et chères sœurs aux cœurs et lèvres serrés -, on m’a inscrite à Sainte-Claire, en pleine ville. Là, après une courte période pendant laquelle les autres recrues de Heusy et moi-même avons subi avec patience et consternation les quolibets de grandes péteuses de Heusy, j’ai enfin aimé l’école ... et même les religieuses ! Elles y étaient gentilles, et on pouvait rire en cour de récréation. Un peu aussi pendant les cours. Les repas au réfectoire étaient infâmes, mais pris dans la bonne humeur et une constatation unanime : c’était infect ! Je leur dois de ne plus avoir su manger de poisson pendant au moins 25 ans !

J’ai eu des amies, et pour la première fois des professeurs masculins, dont monsieur Dechamps qui avait épousé la sœur aînée d’une de mes compagnes de classe. Toute la classe soupirait « comme elle a de la chaaaance ! » car il était le seul homme, à part ceux de nos familles ou le docteur, que nous approchions, et ça créait un émoi un peu imbécile mais dont je chéris l’innocent souvenir. Il nous donnait cours de néerlandais et de mathématiques, et l’amour faisant bel et bien des miracles, j’étais première en néerlandais et savais résoudre des problèmes insupportables avec des trains qui partaient de deux points opposés et pas à la même heure, ne roulaient pas à la même vitesse mais devaient se rencontrer …à quelle heure exactement ? Ah! les fous-rires au cours de couture en prenant les mensurations des amies, donc les « tours de poitrine », à 13 ans, variaient beaucoup entre l’extra-plat et le déjà tout ça ? Les imitations peu charitables de l’accent prononcé de notre professeur de cuisine, une vieille fille un peu boulotte que nous accompagnions en chœur lors de ses dictées de recettes : du thym, du lauuurieeeer, de la mèrjolaiiiiiine ! Mon amie Bernadette et moi dessinions avec entrain de très improbables histoires romantiques dont nous étions les ravissantes héroïnes dans nos cahiers de brouillon, et nous avons eu un examen de passage en géométrie qui nous a donné encore plus de fous-rires : avec une belle inconscience nous nous regardions hilares en disant « on ira travailler à la chocolaterie Jacques ! ».

J’ai alors connu les timides sorties entre adolescentes chez le glacier de la place du Martyr : Di Palma rebaptisé Di Pa’. L’abandon de mes petites chaussettes au profit des bas « Du Parc ». Mon premier achat de rimmel au Sarma, le moins cher naturellement, dont j’avais naïvement demandé à la vendeuse si c’était bon. « Je n’emploie que ça » m’avait-elle répondu, battant coquettement de ses cils collants et granuleux. Je n’avais pas osé afficher ce que j’en pensais, et m’étais sentie obligée de m’offrir la même masse de grumeaux noirs.

J’ai sans doute trop ri à cette école, débordée de joie à la découverte que tout compte fait je n’avais pas de sabots, cornes ni relents de soufre, et mes parents m’ont inscrite dans une école à Bruxelles pour me faire reprendre mon sérieux et sauver mon avenir.

Mes années verviétoises se terminaient. Il est bien resté les week-ends, quelques promenades avec ma mère et notre chien Bari dans les bois de Séroule, les soirées, les dancings, le don Quichotte et le Moulin, mais je sortais surtout à Spa ou Liège, et de plus en plus, Verviers s’est estompée dans mon passé, derrière une page que je croyais tournée, dans un livre que je ne pensais pas avoir envie de relire un jour…

Par Edmée De Xhavée
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Vendredi 6 février 2009
Heusy était, je ne l’ai compris que plus tard, un endroit prisé, sur les hauteurs. On allait se promener sur les bords de la Hoëgne; sur la route du cheval blanc que ma mère avait parcourue autrefois en calèche, la tête pleine de rêves de jeune fille qui la faisaient sourire; on longeait le ruisseau de Mangombroux où couraient de minuscules grenouilles. On n’était pas loin de Theux, où ma gentille arrière-grand-mère Louise avait grandi, ni du château de Franchimont dont les bois rugissent encore de la voix de son célèbre Seigneur, le sanglier des ardennes. Les bois de Sohan et leur fouillis de hautes fougères. La plaine de jeux de Rouheid...

À moins de dix minutes à pied de chez nous, un petit sentier de terre quittait une avenue tranquille, celle où se trouvait l’ancienne maison de Bobonne. Il serpentait vers les bois et prairies de Séroule qui appartenaient aux Ursulines. On allait y ramasser des champignons de prairie à l’odeur intense qui devenaient bruns si on les malmenait. On n’en enlevait pas la peau : on grattait à peine la terre pour en sauver toute la saveur. C’est à Séroule que j’ai été à l’école gardienne tout comme ma mère bien avant moi, et nous pouvions jouer autour de l’étang à l’orée du bois.

Hélàs j’ai (un peu) grandi, et c’est alors aux Saints-Anges qu’on m’a inscrite ensuite pour la vraie école. La seule chose que j’y ai jamais aimée, c’était une petite grotte artificielle avec une statue de la vierge devant laquelle on allait prier. On chantait à tue-tête "au ciel, au ciel, au ciel, j'irai la voir un jour" et ma mère frémissait de répulsion à l'idée qu'on nous faisait nous réjouir à l'idée de mourir ...

Pour le reste… c’est un souvenir écœuré et rancunier qui me reste. Le lait chaud recouvert d’une peau ridée que l’on devait boire à 10 heures en hiver, pendant une récréation aussi récréative qu’un repas en prison, boulet au pied. Les chères sœurs passées à l’amidon – cornettes et âmes – nous surveillaient avec raideur, et personne n’aurait osé s’amuser. Je leur dois une opinion très mitigée sur l’éducation catholique, car si je leur suis reconnaissante de la discipline militaire qu’elles ont installé de force dans mon caractère – et qui me convient tout à fait, aussi étrange que ça paraisse – il s’en est peut-être fallu de peu que je ne tourne à la Calamity Jane pour me souvenir que j’existais.

Mes parents ayant divorcé à une époque où c’était une décision de stars hollywoodiennes ou de sans-foi-ni-loi, j’étais nimbée d’une non existence glaciale. J’ai vu la méchanceté triomphante des adultes, la froideur, le calcul. Et ai accumulé les blâmes. Ah oui, le bonnet d’âne debout sur l’estrade, j’ai connu ça. Et pourtant ce jour-là, je me souviens que j’étais très malade et vomissais de la bile. Eh bien je l’ai vomie sur l’estrade dans un seau. Une de mes amies me dit – et me réjouit par cette confidence ! – avoir giflé une des religieuses de cette école, et y avoir gagné le renvoi. Si j’avais su ! J’ai quand même fini par tirer la langue à l’une d’elles, mais c’était après des années d’endurance et obéissance inutiles ! La charité tant demandée aux autres ne trouvait naturellement pas sa source chez ces mauvaises vieilles filles snobs, et de très bonne élève avant le divorce j’ai disparu peu à peu et me suis retrouvée oubliée, cancre et en paix au dernier rang, indifférente, faisant des dessins dans mon cahier de brouillon.

Pendant ce temps, ma mère, la divorcée, se voyait privée de L’appel des cloches, le journal paroissial, car elle était excommuniée. Une odeur de soufre devait s’échapper de sous notre porte. Ou peut-être un bouc aux yeux rouges frappait-il notre seuil de ses sabots fendus… En tout cas… nous étions plutôt contents de ne plus faire partie des cloches bien pensantes !

Le trajet pour aller dans cette école punitive était très agréable, un quart d’heure de pur plaisir. Je descendais notre avenue jusqu’à la Place Vieuxtemps, du nom de notre fameux violoniste verviétois, plantée de hêtres dont je ramassais les faines pour les grignoter ou en faire des colliers, et de gracieux érables aux feuilles pourpres.

En hiver, le réseau de l’intervapeur – un réseau de 70 kms qui avait été construit à partir de 1937 pour alimenter l’industrie lainière en haute température, et s’était reconverti en chauffage domestique – passait sous la place et je m’amusais, par temps de neige, à y marcher pieds nus sur la terre tiède. Naturellement, j’horrifiais les petites filles comme il faut, ce qui ajoutait au piment de la chose. On apprend vite à aimer déranger les autres. La statue d’Henri Vieuxtemps regardait vers la vallée, vers le bas de la ville. Le tram 6 passait en sonnant et faisant crisser les rails. S’il gémissait, c’était signe annonciateur de gel. Mais ce tram, nous ne le prenions presque jamais.

Notre voisine Madame Saive qui avait été une amie de ma grand-mère, me racontait cependant que son mari et elle, jeunes mariés, le prenaient le samedi soir pour faire le tour de la ville en pratiquant leur anglais… Je trouvais ça plutôt ridicule à l’époque, mais comprends aujourd’hui toute la douceur de leur entente !

À suivre...
Par Edmée De Xhavée
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Vendredi 30 janvier 2009
La maison était grande et gentiment bourgeoise, avec un beau porche latéral pouvant abriter deux voitures – et surtout la calèche du cheval. Le grand vestibule central de marbre blanc veiné de gris avait encore, pendant mon enfance, la tapisserie que mes grands-parents avaient choisie, un beau papier jaune safran décoré de fleurettes sur un entrelacs de tiges montantes. Une petite salle à manger à droite, et la grande salle à manger à gauche.





Le petit salon à l’étage, et le grand salon en bas, contigu avec la grande salle à manger, formant ainsi une belle grande pièce parquetée avec une baie au centre, aux plafonds décorés de moulures. Le piano à demi-queue qui venait de la maison d’enfance de ma grand-mère s’y trouvait, mais ce n’est qu’à présent que je peux imaginer les gais échos qui naissaient sous ses doigts légers et transportaient le mot bonheur dans un souffle musical.

La cuisine était spacieuse et démodée avec une pompe qui amenait l’eau du puits jusqu’à l’évier, en plus bien sûr de l’eau de la ville ! Sur le carrelage mural blanc se détachait un petit trio de pots émaillés que ma mère a fini par utiliser comme fourre-tout. Une table et de vieilles chaises de Herve peintes en gris nous accueillaient pour manger à la cuisine, mon frère et moi quand les parents n’étaient pas là. Ma mère n’a jamais rien changé à cette cuisine, sauf le carrelage rouge et blanc qui n’a pas attendu son avis :  il a hurlé au secours, qu’on me remplace, je me meurs !

Et les caves ! La cave à lessive, la cave à vin – avec, dissimulé derrière les claies et un faux pan de mur, un réduit utilisé pour cacher des membres de l’armée secrète pendant la guerre -, la cave à charbon et … la cave des surboums, que j’ai décorée, en ce temps de sorties, de dessins psychédéliques où je proclamais adorer la marijuana ! Moi qui ai fumé mon seul et unique joint à 37ans ! Il nous arrivait même d’y donner des surboums l’après-midi, et je vois encore cette gentille petite jeune fille qui, intéressée par mon frère, avait prétendu chez elle aller acheter le pain, et était venue à notre « soirée dansante d’après-midi ». Mais ma mère s’était méprise, s’était emparée de son pain de campagne en la remerciant de sa bonne idée, et l’avait transformé en tartines de pain de campagne au jambon pour les danseurs en bas !

Cette vieille et respectable maison frémissait de tous les bruits d’une demeure qui a de l’âge : les escaliers de chêne parlaient, les tuyauteries se plaignaient un peu trop, et des souris galopaient dans les murs extérieurs. Imaginer toute cette vie contre mon oreille me ravissait, tout comme le son de minuscules chutes de mortier qui dévalait sous leurs petites pattes. Certaines nuits, selon la direction du vent, par ma fenêtre entr’ouverte m’arrivait le meuglement d’une vache, ou encore le joyeux sifflement du train au loin. Ma chambre donnait sur la rue, sur le mouvant feuillage des tilleuls, le terre-plein de gravillons, les arches élégantes formées par les pavés polis et luisants de l’avenue, et la magnifique maison de Madame Leloup, dont ma mère enviait la modernité. Car Madame Leloup prenait des bains de soleil et fumait en bikini dans son jardin, bien à l’abri de ses hautes haies de lauriers, mais en vue depuis notre balcon. La roue tournant sans cesse, cette maison et son grand jardin boisé sont devenus un Delhaize et son parking…

Pour jouer nous avions, outre la chambre à jeux, un jardin de bonne taille, entouré de doubles haies avec tout au fond un potager à gauche et pigeonnier - poulailler – clapier à lapins à droite, séparés par un chemin qui se terminait par une jolie petite tonnelle où mes grands-parents avaient jadis pris le thé en savourant leur grand amour, car c’en fut un. Par la suite, ma mère a fait construire une extension et des murs à la tonnelle, qui est devenue… l’écurie. Des massifs de roses, de tulipes, un espalier le long du mur mitoyen sur lequel un poirier s’accrochait et donnait ses fruits … pour mon anniversaire, m’affirmait-on. Des arbres fruitiers ça et là : pommes d’août, reinettes du Canada, mirabelles, prunes, cerises… Des groseilles à maquereau et des groseilles rouges, des noisettes. Des bouquets de rhododendrons, des explosions de fougères, lupins, phlox, hortensias. Un tuyau et des robinets rendaient l’eau pour l’arrosage accessible jusqu’au fond du jardin. Des rangées de buis dont j’adorais l’odeur et les petites feuilles dures et concaves.

C’est mon grand-père qui avait dessiné les plans du jardin : des pelouses de gazon japonais piqueté de minuscules fleurs blanches qui sont ensuite devenues de pelouses d’herbe, plus faciles à entretenir ; des arcades de rosiers grimpants roses et rouges ; des allées de gravier qui fut plus tard remplacé par de larges dalles d’ardoise. À un certain endroit, ma grand-mère avait laissé l’empreinte du talon de sa chaussure dans le ciment frais qui jointoyait ces dalles, empreinte qui amena cette triste constatation par mon grand-père à mon père, peu après son décès prématuré : « c‘est tout ce qui nous reste d’elle ». Il ne lui a survécu qu’un an.

À suivre...
Par Edmée De Xhavée
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Vendredi 23 janvier 2009

Verviers, un nom qui m’est aussi familier que le mien…

J’y suis née, j’y ai grandi, en suis partie presque en claquant la porte, y reviens aussi souvent que possible ces dernières années avec religiosité, émerveillée de tout ce que je n’y ai pas vu dans mon insouciance d’adolescente : les maisons familiales – qui ne le sont plus sauf dans l’histoire de notre petite tribu et dont jadis nous faisions encore le tour : la maison de Bobonne (devenue un restaurant), devant laquelle ma mère aimait passer et se souvenir de combien elle avait aimé, petite fille, se laisser rouler le long de la pelouse en pente pour s'écraser contre la haie du bas, celle des grands-parents paternels (rasée pour construire un hôtel), celle des grands-parents maternels (devenue une clinique après les agrandissements nécessaires), celle de tante Jeanne à Spa (devenue un restaurant), celle d’un arrière grand-père maternel (devenue une école), et toutes les autres où j’ai passé des Noëls, joué à des anniversaires, rendu des visites un peu ennuyeuses pour mon jeune âge ; la Vesdre, vaisseau de la fierté des habitants aujourd’hui en guerre contre un promoteur qui voulait la recouvrir de ciment, parkings et magasins ; les rues qui montent de chaque côté de cette rivière qui apporta sa renommée à la ville ; les trouées de campagne à ses orées
, avec les haies de néfliers, noisetiers et aubépines, les prairies, les vaches, hérissons, les renards et ces odeurs terreuses qui font monter le bonheur à l’âme et irradient le visage.

Le passé de Verviers est intimement lié à celui de ma famille et de tant de familles verviétoises : des fabriques et filatures familiales il ne reste que des photos, ruines, images d’un autre temps. Des rues, des monuments des fontaines, des places portent des noms locaux, familiers, amenant le passé dans le décor du présent.

Heusy, c’est là que j’habitais, dans une belle avenue ombragée de tilleuls imperturbables qui déposaient leurs ailettes dans la gouttière.

La vie y avait gardé un cachet et rythme villageois que l’on préservait jalousement, avec de petits magasins alimentaires, mesdames Cornet et Bove, ainsi que madame Sparco -, une droguerie – la très souriante madame Berwette, que je comparais à l’actrice Sophie Desmarets. Madame Dumond vendait les journaux et cartes postales ainsi que des cartes avec des amoureux dans un cœur de fleurs, et ma mère l'avait réprimandée pour avoir vendu un roman-photos western à mon frère : c’est là qu’il a découvert le mot crapule !

Le boucher dont j’ai oublié le nom et que nous délaissions pour celui de Verviers, qui avait un nom trop surprenant pour qu’on ne l’oublie jamais: Romain Rome. Les deux boulangeries – chez Majérus et chez Hansenne, cette dernière ayant mérité un très bel article dans le numéro 100 de la revue Temps Jadis  
– l’église Saint-Hubert et l’école Sainte-Marie, auréolée de la légende du fantôme de la sœur à la jambe de bois que ma grand-mère avait entendue marcher, tout comme elle avait senti le parfum de roses qui accompagnait son toc-toc-toc d’outre-tombe. La pharmacie des demoiselles Sternotte, avec ses rangées de pots de verre bleu ou ambré emplis de mystère. J’y achetais des hosties pour jouer à la messe. Par mon entremise, mes poupées communiaient beaucoup et se méritaient le paradis. Je m’intéressais peu aux poupées, mais j’adorais les hosties.

Le plombier monsieur Briscot, le fleuriste monsieur Coumont, le beau monsieur Kaiser l’électricien, dont le fils avait une banane brillantinée et noire que nous admirions. Il chantait aussi des airs d’opéra, et ça… ça nous laissait vraiment pantois ! Le coiffeur pour hommes, Monsieur Vanderlinden, se trouvait un peu plus haut dans la rue, et c’est là que grimpant sur le gros fauteuil de cuir qui tournait sur lui-même, mon frère et moi avons eu nos premières coupes GI - nuques tondues - pendant que le coiffeur discutait avec les clients qui attendaient leur tour. Ah, le mordillement de la tondeuse argentée dans mon cou, je le sens encore… L’élégant monsieur Lempereur qui habitait plus haut, avec son allure tout à fait impériale, son visage souriant mis entre parenthèses par ses splendides moustaches blanches, la canne dont il se servait avec tant de grâce et d’allant qu’elle semblait une coquetterie… Le café Chez Pol, l’âme du village…

On nous livrait à domicile le petit bois pour le feu, le charbon, l’eau gazeuse et la bière, le lait, le beurre. Le rémouleur passait pour aiguiser les couteaux. Un homme criait un long et modulé cliiiiiquottes ! cliiiiquottes pour récolter les vieux vêtements. Il y avait encore des fermes (Alfred et Hubert) et des prairies, et nous allions acheter du lait battu chez Alfred.

Et puis ce luxe : la campagne tout autour. La campagne et ses parfums, sa vie petite et grande.


A suivre ....

Par Edmée De Xhavée
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Vendredi 8 février 2008
Ces premiers pas dans l'année m'ont fait repenser aux traditionnelles visites de Noël, du Jour de l'An, ou de "nouvelle année" en général que l'on rendait à la famille.

On commençait la saison par la visite de Noël chez ma tante Adrienne, dite Tante Didi. Elle n'avait pas eu d'enfants et son mari, d'origine autrichienne, avait été fusillé par les Allemands en 1943 pour avoir aidé des Juifs. Il adorait paraît-il les enfants, et était le parrain de ma mère. Elle tenait de lui son troisème prénom, celui qu'elle détestait pour sa tonalité ironique: Richarde. Elle qui a bien dû apprendre à joindre les deux bouts malgré elle.

Tante Didi avait un visage rond et un peu sévère malgré le sourire contrôlé, et des yeux clairs. Elle me semblait grande, et était voûtée. Cheveux blancs permanentés, boucles d'oreilles, bijoux anciens et élégants. Elle avait aussi le sens de la famille et aimait les réunions, qu'elle pouvait se permettre car elle avait le bonheur d'être bien dans ses papiers. Elle tenait à l'arbre de Noël, au sherry pour les dames et cognac pour les messieurs, aux huîtres et à la dinde, au champagne à table, aux cadeaux. Elle et ses soeurs et frères étaient très proches. Ils s'aimaient gentiment, s'appelaient "chère" ou "cher" en se parlant. Comment vas-tu, chère? Et quand ils parlaient l'un de l'autre, cétait Henry mon frère, Didi ma soeur etc...

Nous nous rendions chez elle avec mon grand-père - son frère Jules  - ma mère et mon frère et y retrouvions "Gaby ma soeur" et "Renée ma soeur". Gaby revenait d'Amérique où elle avait vécu pendant plusieurs années, d'abord à Cleveland (Ohio) et puis, clin d'oeil du hasard, à Montclair, New Jersey, où je travaille! Ca lui donnait une aura particulière, mais nous étions trop petits pour imaginer ce que ça avait de si spécial! Moi, tout ce que je constatais, c'était que quand elle venait, je devais renoncer à m'asseoir sur le petit repose-pieds de velours rouge car elle avait les chevilles enflées - et priorité sur moi! Les cousins et cousines de ma mère étaient là aussi et se retrouvaient avec joie, comparant leurs enfants, leurs vies et leurs santés. Il y avait d'autres enfants de notre génération mais je n'ai d'eux que le souvenir d'ombres sans voix ni turbulences. Ils devaient être trop sages. 

Il faut dire que ce n'était pas le genre de maison où on aurait osé faire un caprice, et on n'espérait rien d'aussi poussé que de s'y amuser. Il arrivait que, voyant notre impatience, Tante Didi nous encourage à aller "jouer dans le jardin, mais ne pas sortir des allées". Ce qui revenait à dire qu'on pouvait... marcher sobrement sur le gravier blanc des allées, sachant que la gouvernante surveillait depuis la fenêtre!

Henry mon frère était mort, ainsi que Raymond je pense. La fille de Raymond était ma marraine Yvonne. Renée ma soeur a des arrière-petits-enfants qui doivent combler, là où elle est, tous ses goûts artistiques! Valériane est une styliste qui fait bien des remous déjà, Véronique peint avec une sérénité lumineuse, et Gonzague dessine des jardins qui font rêver. Bon... Jules son frère a deux petits-enfants qui espèrent se faire reconnaître en écrivant. Lui qui adorait lire, il doit murmurer c'est de mon côté que ça vient... Il y a bien d'autres cousins jamais connus ou tout de suite oubliés parce qu'on n'habitait pas la même ville, ou n'avait pas le même argent, ou ne recherchait pas les mêmes sphères. C'est ce qui arrive dans les grandes familles. Peu importe. En nous tous vivent les gènes d'Henri Grégoire et Emma!

Il y avait ensuite la réunion du Nouvel-An du côté de mon père. Chez ma tante Marguerite, soeur d'Albert, (mon grand-père paternel) décédé avant ma naissance ainsi que son épouse, Suzanne. J'aimais beaucoup son mari, mon oncle Edouard, qui avait gardé le style Napoléon III. Petite barbe en pointe et moustaches virgulant vers le haut. Il était doux et fragile, et je me souviens de lui nous tenant tous les deux (mon frère et moi) par la main pour aller dans le jardin. Un petit jardin en pente, et je comprenais qu'il était vieux, un peu tremblotant, mais si chaleureux et bon. Marguerite, sa femme, menait tout à la baguette, et ils se complétaient sans doute très bien ainsi car les lettres d'eux qui nous sont restées sont pleines d'amour et de sollicitude mutuelle.

Cette réunion était plus bon enfant que celle de ma tante Didi, mais comme il s'agissait de cousins et cousines que nous ne voyions qu'une fois par an pour la plupart, nous restions cramponnés à nos parents et à notre assiette de petits mirous, que Tante Marguerite annonçait avoir faits elle-même. Elle en rapportait d'ailleurs des renforts pendant la réunion, ainsi que du café servi dans la belle cafetière en argent, et du chocolat chaud pour les enfants, que je détestais.  Elle se teignait les cheveux en brun et avait une ferme touche de rouge sur les joues. Ma mère retenait sa fureur chaque fois qu'on la rencontrait, car elle affirmait que je ressemblais à Suzanne, la mère de mon père, et mon frère à Jacquie - mon père. Apparemment, nous n'avions rien de ma mère. Bon, j'espère que tu me vois maintenant, Tante Marguerite.... Je ressemble à ma mère, et à ma grand-mère paternelle, tout le monde doit être content! Mais elle n'y mettait aucune méchanceté, elle était juste très fière de revoir des traits de sa famille dans la jeune génération. 

Les invités n'arrivaient pas tous en même temps, et ne voyaient jamais la totalité de la tribu. On manquait toujours quelqu'un qui venait de partir ou qui n'était pas encore arrivé. Oncle Robert et Line, son épouse, et mes cousins Albert et Mireille, leurs enfants. Sans doute Oncle Clément (dont je croyais le nom être Léman, Oncle Léman...) et sa femme Ninette, leurs enfants... Le salon était petit pour tout ce monde, et assez bruyant, Ma mère s'y rendait par devoir et s'éclipsait dès que la politesse le lui permettait.

Et puis les visites du Jour de l'An proprement dit. Visite à Bon Papa et puis Bonne Mammy. Ils étaient séparés mais s'étaient beaucoup aimés et avaient gardé une forte affection l'un pour l'autre comme en ont témoigné ces larmes d'affolement qu'ils ont versées en se revoyant à l'hôpital où il devait mourir quelques jours plus tard. Bien des choses et des pardons ont été dits dans ces sanglots de vieillards redevenus soudain des compagnons de vie déchirés.

Nous allions donc d'abord chez Bon Papa, qui comme Didi sa soeur aimait faire les choses comme il faut. Même avec peu de moyens il économisait fidèlement toute l'année pour nous offrir le champagne et des petits boudoirs. "Ne les trempez pas dans le champagne avant des les manger", nous recommandait-il, "ça rend saoul..." A bon entendeur salut, rien ne surpassait le plaisir d'aspirer le champagne qui imbibait les boudoirs! Et il riait! L'appartement était vieillot et sentait la cigarette, dont la fumée avait tout teinté de sépia. Son argenterie luisait, ainsi que les cristaux de son lustre. Il nous offrait une enveloppe avec de l'argent et des marrons glacés. Il plaisantait volontiers, et se faisait un devoir de faire le service: apporter les verres, les biscuits, le champagne pour ma mère et nous... Je m'asseyais sur son sofa empire de velours clair nicotiné et aimais regarder, sur le mur derrière moi, une gravure représentant sa mère Emma Preud'homme, une jolie femme avec des anglaises et un sourire modeste. Dans les premières années son chien, un beau berger allemand nommé Monsieur Pat était là aussi, recevant des poignées de nic-nacs.

L'après-midi, c'était le porto avec des biscuits au fromage chez ma grand-mère Edmée. Ses dernière années ne sont pas agréables à évoquer, car elle qui avait été un esprit si libre et indépendant, elle était devenue tout ce qu'elle détestait et n'attendait plus que la mort. Hélàs pour elle, celle-ci s'est faite prier trop longtemps.

Des bonnes années je n'ai pas beaucoup de souvenirs. Une certaine excentricité; beaucoup de bonhommie,. Elle adorait les chats et, née dans l'argent pour mourir dans la pauvreté, n'avait jamais pleuré sur le passé. Je la vois venir à la maison et, dans la cuisine, sans préambule, annoncer à ma mère "Voilà, je suis venue pour te dire que je suis ruinée. Je n'ai plus rien". Ou encore quand elle avait fait livrer chez nous un monceau de jouets achetés en solde et en vrac au Grand Bazar. Mais il en manquait les dés, les pions, les règles de jeu, et ils ne nous ont servi à rien! Et puis quand, installée dans une petite villa après sa ruine, elle avait organisé une Saint-Nicolas éblouissante pour nous: nous avions, chacun de ses trois petits enfants, reçu un pupitre pour faire nos devoirs, et  - ce qui nous plaisait bien plus! - un gros sac de gaze bleue (et je me suis extasiée Oh! Un sacrebleu!!!!) débordant de centaines de... crasses dont rêvent tous les enfants: des bonbons, pierrots gourmands (que nous appelions chique sur un bois), sac de billes, modèles réduits de voitures, poupées, crécelle, harmonica, corde à sauter etc... Elle ma aussi montré un jour comment faire un cake, et m'a bien recommandé de ne pas dire à ma mère que les chats étaient restés sur la table et avaient léché la pâte!

Pour ce jour de l'An, elle se parfumait et mettait un soupçon de rouge à joues. C'était sa coquetterie pour toute l'année. Elle portait les cheveux courts depuis longtemps, ils étaient épais et un peu ondulés, encore argentés avant de devenir blancs. Son teint était bistre, ses yeux d'un beau brun chaud. On ne restait pas très longtemps car ma mère et ses frères ne s'entendaient pas bien, et étaient mal à l'aise ensemble. Quelques banalités, l'échange de cadeaux (et elle protestait toujours si gentiment Oh mais, il ne fallait pas) et un tchin tchin, on repartait.

Bien sûr, bien souvent on voyait ces visites comme des demi-corvée, surtout à l'âge où hélàs on a commencé à avoir l'amour en tête... Et un lendemain de la veille qu'on aurait préféré passer au lit. Mais quelle chance d'avoir ces souvenirs de tous ces gens qui, eux, savaient qu'on était La famille, et se faisaient beaux, ainsi que leur maison, pour commencer chaque début d'année entourés des leurs...


Par Edmée De Xhavée
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2009: 3ème prix ex-aequo pour le Prix Pierre Nothomb avec Vous souvenez-vous? Thème: Sous le feuillage de mes chênes, je vous écris

2009: Retenue pour le Prix de la Police de Liège avec Tremblement de coeur. Thème: Canicule (Publié sous le nom de Patricia Van Praet-Lonhienne)

2008: 1er prix ex-aequo Fénélon en Colfontaine avec Tchoupy et les stiloboutchgo dgies. Thème: Par monts et par vaux


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